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TOUTE LA VÉRITÉ de Karen Cleveland

Chronique Livre : TOUTE LA VÉRITÉ de Karen Cleveland sur Quatre Sans Quatre

Who's that girl ?

Karen Cleveland est une auteure américaine qui a passé huit ans à la CIA, dont les dernières six années dans les unités du contre-terrorisme. Son roman Toute la vérité (Need to know) donnera probablement lieu à un film avec Charlize Theron.


What's it all about ?

Vivian Miller, analyste de la CIA, spécialiste des agents dormants russes, a tout pour être heureuse : un mari adorable qui s'occupe beaucoup de leurs quatre enfants, une maison agréable, un job qu'elle a choisi et qu'elle aime. Elle est ambitieuse et cherche des moyens de rendre son travail plus efficace.

Un jour, elle réussit à entrer dans l'ordinateur portable d'un agent russe, et tombe sur un dossier secret contenant des infos sur des agents russes infiltrés. C'est un pas de géant qui peut lui permettre d'obtenir cette promotion qu'elle espère tant. Mais un des visages qui la fixe, elle ne le connaît que trop bien, c'est celui de son mari. Que faire ?


Come on, then, what's it like ?

« Je double-clique sur l'icône, et le contenu de l'ordinateur portable de Youri apparaît, affiché dans un cadre aux contours rouges, une copie-miroir que je peux passer au peigne fin. Je ne dispose que de quelques minutes. Mais cela me suffit pour un bref coup d'oeil.
Le fond d'écran est couleur cobalt, ponctué de bulles de différentes tailles, de plusieurs nuances de bleu. Des icônes sont alignées sur un côté en quatre rangées bien ordonnées, et la moitié sont des dossiers. Les noms des fichiers sont tous en cyrillique, caractères que je reconnais sans pouvoir les lire – en tous cas, pas bien. Il y a des années de cela, je me suis initiée au russe, puis Luke est arrivé et je ne suis jamais retournée suivre ces cours. Je connais quelques phrases élémentaires, j'identifie certains termes, mais c'est tout. Pour le reste, je me repose sur des linguistes ou sur un logiciel de traduction.
J'ouvre quelques-uns de ces dossiers, puis les documents qu'ils contiennent. Des pages et des pages de texte très denses, en cyrillique. Je sens la déception me gagner, même si c'est absurde, je le sais.
Jamais un Russe, assis devant son ordinateur à Moscou, ne tapera en anglais : Liste des agents sous couverture en immersion profonde aux États-Unis. Ce que je cherche est crypté, évidemment. J'espère juste repérer une forme d'indice, une sorte de fichier protégé, à l'encodage apparent.
Ces dernières années, nos opérations de pénétration à haut niveau nous ont appris que les identités des éléments dormants ne sont connues que de leur officiers traitants, les noms étant stockés localement sur support électronique. Et non pas à Moscou ; car le SVR, le puissant Service du renseignement extérieur de la Fédération de Russie, redoute les taupes au sein de sa propre organisation. Ils les craignent tellement qu'ils préfèrent risquer de perdre des agents dormants plutôt que de conserver leurs noms en Russie même. Et nous savons que s'il devait arriver quoi que ce soit à un officier traitant, le chef de réseau accèderait à ces fichiers électroniques et contacterait sa hiérarchie moscovite pour obtenir une clé de décryptage, partie intégrante d'un protocole de cryptage multicouche. Nous avons le code de Moscou. Simplement, nous n'avons jamais rien eu à décrypter.
Leur programme est étanche. Nous sommes incapables de le percer. Nous n'en connaissons même pas le véritable objet, s'il en existe un. Il peut s'agir d'une simple collecte passive, ou quelque chose de plus sinistre. Mais comme nous savons que le directeur du programme obéit aux ordres de Poutine en personne, j'aurais tendance à pencher pour la seconde hypothèse – et c'est ce qui m'empêche de fermer l'oeil la nuit. » (p. 24 et 25)


Tell us more !

Viv, c'est un peu Lynette Scavo dans Desperate Housewives, quatre enfants en bas âge dont deux jumeaux encore tout bébés, un job ultra prenant, elle ne compte pas ses heures, et le quotidien qui bouffe la vie, inexorablement. Faire à manger, ranger, nettoyer, aller emmener et chercher les enfants ici et là, ils ne sont pas trop de deux pour y faire face. Heureusement, Matt est là. Calme, disponible – il lui est possible de travailler depuis la maison – rassurant. Il fait à manger, met les enfants au lit, s'occupe de leur travail et de leurs activités sans effort apparent. Vivian, elle, souffre de ne pas avoir assez de temps avec les enfants. Elle a déjà plusieurs fois émis l'idée de travailler moins, ou même plus du tout mais Matt se montre réticent : n'a-t-elle pas envie de voir tous ses efforts récompensés ? A-t-elle consenti tous ces sacrifices pour voir quelqu'un d'autre lui passer devant et récolter les bénéfices de ses avancées ? Et puis l'argent ! Leurs enfants vont dans des établissements scolaires, notés dix sur dix, qui coûtent fort cher, certes, mais ne veut-on pas le meilleur pour ses enfants ?

Être un agent de la CIA, c'est son rêve depuis toujours. Elle s'est donné du mal pour obtenir son poste, elle ne peut pas se permettre de tout abandonner comme ça, c'est vrai. Et puis elle est patriote, elle a un drapeau américain devant sa porte, elle et son mari sont convaincus qu'elle œuvre pour le bien de son pays, elle contribue à protéger les Etats-Unis. Alors, bien sûr, elle passe plus de temps à échouer qu'à réussir, mais elle continue à avoir de l'espoir, et son collègue Omar aussi. Chaque jour, ils espèrent démasquer des ennemis de l'Amérique, et chaque jour, ils s'en rapprochent, affinant leurs méthodes, déjouant les codes, déchiffrant les messages cryptés, entrant dans les réseaux cachés, secrets...

Omar avait proposé, voilà quelques années, de lancer un programme qui offrirait aux repentis qui viendraient se dénoncer une amnistie. Trop peu de succès, le programme a été abandonné. Et puis le seul agent dont ils avaient obtenu beaucoup de renseignements leur avait semblé peu digne de foi, parlant de centaines d'agents infiltrés partout sur le territoire américain. Il leur a semblé un peu mythomane et ils n'ont pas voulu lui faire confiance.

Donc la voilà à son travail, hyper sécurisé bien sûr, chacun de ses clics est enregistré, tout est contrôlé et il y a un petit air de parano parmi les employés, personne n'étant jamais totalement sûr que l'autre est absolument fiable.

Alors quand elle voit le visage de son mari parmi les cinq photographies des agents dormants stockés dans l'ordinateur de Youri, qu'elle surveille depuis quelques temps et dont elle est persuadée qu'il est au cœur d'un réseau puissant, elle remet entièrement son couple en question.

Dix ans qu'il lui cache tout, qu'il ment sans cesse. Dix ans passés à côtés d'un parfait étranger. Est-ce qu'il s'appelle Matt ? D'où vient-il exactement ? Comme on le fait lorsqu'on est ébranlé dans la confiance que l'on porte à un être cher, elle passe tout en revue et voit soudain les événements les plus quotidiens sous un jour nouveau et inquiétant. Ses parents ? Elle ne les a vus qu'une seule fois. Pourquoi ? Existent-ils seulement ? Et si Matt l'a poussée à prendre ce job en lien avec les agents russes, est-ce que c'est pour pouvoir contrôler son travail et obtenir des informations ? Elle commence à avoir peur, Viv, et la méchante impression d'avoir été manipulée depuis le début. Tiens, cette rencontre initiale alors qu'elle commençait son travail d'analyste pour la CIA ? Accidentelle ? Vraiment ?

Elle décide de le confronter à sa découverte, parce qu'elle ne sait pas mentir, ce n'est pas son truc la mystification et la trahison. Elle doit lui poser la question, même si elle ne doute pas de la réponse, hélas, qu'il apportera. Et puis elle doit le dénoncer. Elle le doit à elle-même, à son pays, à ses enfants. Elle sera complice si elle ne le fait pas, elle peut tout perdre, y compris la liberté. Alors qu'adviendra-t-il de ses quatre enfants ?

Justement, les enfants. Caleb souffre d'une malformation cardiaque congénitale, les écoles coûtent cher, la maison aussi. Sa paie n'est pas bien grosse, comment faire pour se débrouiller seule avec quatre petits ?
Et puis soupçonner Matt ? Il doit y avoir une explication, une issue, quelque chose à faire...

Il admet tout, justement, le mari parfait. Tout a été mis en scène, pensé, étudié par ceux pour qui il travaille. Mais il jure être sincèrement amoureux, bien sûr. Elle était une cible, sa cible. Elle l'est toujours. Et elle n'a cessé d'être de plus en plus intéressante pour les Russes.

La seule option possible : dénoncer Matt. Il en est bien d'accord. Possible, mais impossible, absolument impossible. Faut trouver autre chose, et vite, très très vite.

On entre dans l'univers de la CIA, sécurisé, crypté, codé. Karen Cleveland y a travaillé huit ans, elle sait de quoi elle parle. On se soupçonne sans cesse de passer à l'ennemi, d'être un agent double, de trahir son pays, ses amis, ses serments. On est entraîné à demeurer impassible, à cacher ses intentions et véritables pensées. Tout point faible visible peut être exploitée par l'ennemi. La vie est ultra compartimentée, rien ne doit filtrer en dehors du bureau. Vivian n'a qu'un ami, Omar, son collègue analyste du contre-renseignement, et encore, elle hésite à se confier à lui.

Le danger, cependant, vient aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur, pour Vivian. La maison, la famille est le lieu même de la trahison puisque c'est celui en qui elle a mis toute sa confiance qui la trompe depuis le premier jour. Il faudra trahir, c'est sa seule certitude. Elle oscille entre confiance et défiance, le besoin de croire Matt, la raison qui lui souffle que c'est une mauvaise idée. Elle qui s'est laissé faire et manoeuvrer dix ans va devoir prendre ses décisions seule.
Matt et Viv sont pris chacun dans la nasse de leurs loyautés conflictuelles : faire un choix, oui mais lequel ? Et à quel prix ?

Un roman qui ressemble à un bon cocktail : avec un petit twist inattendu en fin de bouche.


TOUTE LA VÉRITÉ - Karen Cleveland – Éditions Robert Laffont - collection La Bête noire - 366 p. janvier 2018
Traduit de l'anglais par Johan-Frédérik Hel-Guedj

photo : siège de la CIA à Langley - Pixabay

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