Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
TOUTE LA VIOLENCE DES HOMMES de Paul Colize

Chronique Livre : TOUTE LA VIOLENCE DES HOMMES de Paul Colize sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans… Quatrième de couv…

Qui est Nikola Stankovic ?

Un graffeur de génie, assurant des performances insensées, la nuit, sur les lieux les plus improbables de la capitale belge, pour la seule gloire de l’adrénaline ?
Un peintre virtuose qui sème des messages profonds et cryptés dans ses fresques ultra-violentes ?

Un meurtrier ? Un fou ?

Nikola est la dernière personne à avoir vu vivante une jeune femme criblée de coups de couteau dans son appartement. La police retrouve des croquis de la scène de crime dans son atelier.

Arrêté, interrogé, incarcéré puis confié à une expertise psychiatrique, Niko nie en bloc et ne sort de son mutisme que pour répéter une seule phrase : C’est pas moi.


L’extrait

« L’homme posa les mains sur la table et le dévisagea.
- J’ai l’impression de parler à un mur.
Il ferma les yeux.
Un mur. Un mur lézardé, dont chaque brique était moulée dans les larmes, le sang, la violence et la haine. Les rares moments de répit n’en était que le ciment précaire.
L’homme tira une chaise à lui et s’assit.
- Bien. Reprenons depuis le début.
Il rouvrit les yeux, fixa un point devant lui.
De quel début parlait-il ?
Toute fin ramène au début. La mort ne survient que s’il y a eu naissance. Elle boucle la boucle. Einstein a dit que le temps n’est pas une ligne droite, Gaudi que rien n’est droit dans la nature. Ni l’eau, ni l’air, ni la terre, ni le feu. Pas même la ligne de l’horizon. Tout n’est que courbe et arabesques.
Un atoll volcanique dans l’immensité de l’océan ? Tout est dans le détail, pour ceux qui savent les observer.
L’homme reprit d’une voix monocorde.
- Vous vous appelez Nikola Stankovic, vous avez 35 ans, vous n’êtes pas marié, vous n’avez pas d’enfants.
Nikola ?
Ce prénom lui parut étranger.
Son père l’appelait Niko. Sa mère Dušo. Mon âme.
Elle lui ébouriffait les cheveux quand il passait à sa portée.
Želim da zagrlim. J’ai envie de te prendre dans mes bras.
Les parents dictent la norme. À ce moment, il croyait encore en leur pouvoir. À présent, il savait que le pouvoir appartient aux plus forts. La force permet d’imposer.
L’homme poursuivit.
- Vous êtes domicilié à Saint-Gilles, rue de la perche. Vous êtres artiste-peintre, vous n’avez pas de revenus fixes. Est-ce exact ?
Des revenus fixes ?
Les artistes n’ont pas de revenus fixes, sans quoi ils ne seraient pas des artistes. L’argent ne permet pas de réécrire le passé.
Une boule de feu parcourant le ciel ?
L’homme monta le ton.
- Est-ce exact, monsieur Stankovic ?
Il décela de l’impatience dans la voix, une volonté d’en finir.
Le silence était son allié.
L’art ne dévoile ses secrets que dans le silence absolu. On devrait interdire aux gens de parler dans les musées. Le silence peut aussi être une arme. Il masque les mensonges, les aveux et les trahisons.
L’homme secoua la tête avec dépit.
- Vous ne m’aidez pas beaucoup, monsieur Stankovic.
Il se tut.
L’homme s’emporta.
- Vous pouvez au moins me regarder quand je vous parle.
Une coccinelle sur une toile de tente ?
Il releva la tête.
- Vous avez une tache sur votre chemise. » (p. 5-6)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Bruxelles. Ivanka Jankovic a été poignardée. À neuf reprises. Quatre coups dans la poitrine, cinq dans le dos. Elle n’a eu aucune chance de s’en sortir. Cette jeune serveuse de 26 ans, croate, née à Zagreb, se livrait occasionnellement à la prostitution, pourtant l’autopsie ne révèle aucun rapport sexuel récent avant son meurtre. Les soupçons se portent sur la dernière personne à l’avoir vue vivante, un jeune peintre de très grand talent, célèbre pour quelques fresques énigmatiques ornant les murs de la capitale belge : Nikola Stankovic. Celui-ci ne nie pas avoir rencontré Ivanka, mais, dit-il, il la connaissait à peine, celle-ci venait de le contacter dans le but de lui acheter un tableau. Pourtant, la police découvre des dessins très évocateurs représentant le meurtre dans les moindres détails. Plus personne ne doute de sa culpabilité, l’artiste est arrêté et emprisonné. Son attitude ne plaide pas en sa faveur, il se mure dans un silence obstiné et ne sait qu’affirmer qu’il n’est pas l’assassin. Un peu court pour convaincre la police qui le place en détention ; et pour donner des armes à son défenseur qui désespère de pouvoir le tirer d’affaire.

Son comportement étrange en cellule incite le juge à le placer en observation psychiatrique. Nikola intègre donc un Établissement de défense sociale, dont la directrice, Pauline Derval, psychiatre renommée pour son extrême rigueur et son obsession à ne se baser que sur des faits patents pour rédiger ses conclusions. La cinquantaine, rigide, sévère dans son milieu professionnel, le docteur Derval est en conflit ouvert avec son second, Marchand, qui a longtemps espéré être nommé à la tête de l’institution et qu’elle a devancé. Deuxième personnage important pour Stankovic, son avocat, Philippe Larivière, père et grand-père aimant, proche de la retraite, il devine que l’affaire n’est pas aussi limpide qu’elle apparaît dans les rapports de police. Même s’il est plus que pessimiste devant ce cas, Nikola ne lui donne aucun renseignement de plus que ce qu’il livre aux autres intervenants. Il ne voit pas par quel miracle il pourrait monter une défense solide avec tous les trous béants dans cette histoire et l’emploi du temps de l’accusé.

Nikola est né à Vukovar, en Croatie, il avait 8 ans en 1992 lorsque les forces serbes ont encerclé la ville, certaines d’une bataille facile qui leur permettra d’occuper la cité en moins de quarante-huit heures. Malgré l’immense supériorité en soldats et matériel des Serbes, les résistants croates vont tenir 87 jours, et causer de très lourdes pertes à leur adversaire. 87 jours de bombardements, 87 jours sous les tirs de snipers, sous les assauts incessants des milices d’une cruauté inouïe, 87 jours de faim, de soif, de deuil, de terreur et d’indifférence de la communauté internationale avant que la cité ne tombe entre les mains de milices avides de sang.

S’il ne se livre pas, Nikola dessine, beaucoup, des scènes énigmatiques, des copies presque parfaites de tableaux célèbres de Picasso ou Jackson Pollock, en y ajoutant quelques détails qui lui sont propres. Larivière et Pauline Derval seront les seuls à prendre le temps de déchiffrer ces messages sibyllins, à chercher à comprendre leur rapport avec l’assassinat d’Ivanka et l’histoire tragique de la ville martyre croate.

Centré sur le jeune peintre, le roman raconte à la fois cette enquête rendue difficile par son mutisme, et sa terrible enfance dans une ville réduite sous ses yeux en lambeaux. Le symbole de la résistance : le château d’eau. Touché par plus de 600 obus, il ne tombe pas et l’artiste ne manque pas de le faire figurer sur ses dessins. Paul Colize excelle dans ces récits de personnages confrontés à des stress post-traumatiques, on se rappelle du magnifique Un long moment de silence, et même de Back up, dans lequel la guerre froide planait sur l’intrigue, de tels sujets lui permettent de livrer toute la puissance et la finesse de son écriture. Tous ses personnages, ici, sont en guerre à des degrés différents, et c’est Nikola qui en fait souvent les frais, le roman avance par résolution d’une suite de conflits mineurs, ramenant tous Stankovic à la tragédie initiale.

La clé de ce roman réside dans l’empathie, la capacité d’écoute de Derval, qui va devoir revenir sur certains de ses principes par intuition et intelligence, ou de Larivière qui ne se résout pas à abandonner son client à une condamnation certaine. Ces deux personnages, complexes, parfois retors, évoluent de concert au fur et à mesure de l’avancée du récit, coopèrent, d’abord avec des pincettes, le temps de s’apprivoiser, puis plus franchement, font du cas de Nikola leur guerre personnelle. En toile de fond, il y a cette guerre, cette honte pour l’Europe qui a laissé des massacres de civils se dérouler à sa porte sans réagir, ou si peu, il y a la haine pure, la barbarie libérée de toute entrave par des démagogues sans scrupules, et puis des enfants qui ont grandi au cours de ce désastre humanitaire, qui sont aujourd’hui adultes et n’ont jamais pu panser leurs plaies et doivent se débrouiller, seuls bien souvent, afin de trouver les chemins de la résilience. Enfin, l’auteur aborde la signification de l’art, sa vertu communicative, voire curative, pour ceux qui ne peuvent plus user du langage oral parce qu’il n’existe pas de mots pour décrire ce qu’ils ont vécu. Paul Colize nous exorte à tenter de regarder derrière les évidences.

À noter enfin d’ouvrage, une interview passionnante du graffeur qui a inspiré cette histoire à l’auteur, son rapport à ses œuvres, à l’éphémère, à l’anonymat et bien d’autres choses.

Un grand roman noir abordant l’art et l’artiste, les traumatismes de guerre et leurs conséquences sur les enfants qui les ont vécus. Le conflit des Balkans n’a pas fini de faire des victimes…


Notice bio

Paul Colize est né à Bruxelles, d’un père belge et d’une mère polonaise. Ses polars, à l’écriture aiguisée et au rythme singulier, sont ancrés dans le réel et flirtent avec la littérature générale.
Son œuvre (Back Up, Un long moment de silence, Concerto pour 4 mains, Un jour comme les autres...) a été récompensée par de nombreuses distinctions littéraires dont le prix Saint-Maur en poche, le prix Landerneau, le prix Polar pourpres, le prix Arsène Lupin et le prix Sang d’Encre des lecteurs.
À noter également sa participation à l'excellent recueil Bruxelles Noir, publié par Asphalte Éditions (2015)


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous sont évoqués : Liszt, Schubert, Rachmaninov, Brahms (concerto pour piano), Beethoven (neuvième symphonie) et l’Hymne de Vukovar

Antonio Vivaldi - Les quatre saisons – L’automne

Ludwig van Beethoven - Sonate Pathétique

Jacques Brel – Amsterdam Olympia 64


TOUTE LA VIOLENCE DES HOMMES – Paul Colize – HC Éditions – 318 p. mars 2020

photo : Château d'eau de Vukovar - IDBancroft pour Visual Hunt

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