Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
TOUTES LES VAGUES DE L'OCÉAN de Víctor del Árbol

Chronique Livre : TOUTES LES VAGUES DE L'OCÉAN de Víctor del Árbol sur Quatre Sans Quatre

Roman sélectionné pour le prix du polar SNCF 2018


L'auteur

Víctor del Árbol est né à Barcelone. Il a fait des études d'histoire et a travaillé dans les services de police pour la communauté autonome de Catalogne. Il se consacre désormais à l'écriture. En 2011 paraît La Tristesse du Samouraï, roman récompensé par le prix du polar européen 2012. En 2015, Toutes les vagues de l'océan est couronné par le grand prix de littérature policière du meilleur roman étranger. En 2016, Víctor del Árbol reçoit le prix Nadal pour La Veille de presque tout. Magnifiques romans, si je peux me permettre.


De quoi est-il question ?

Gonzalo Gil, un petit avocat sans envergure, est avisé du suicide de sa soeur, Laura, une flic qu'il n'avait pas vue depuis des années et qui enquêtait sur la mafia russe. Cet événement va non seulement bouleverser la vie plutôt discrète et morne de Gonzalo, mais aussi le contraindre à explorer secrets et mensonges, jusque là bien confortables...


Un extrait.

« Prologue

Début octobre 2011

Après la pluie, le tracé du paysage était plus accusé et les couleurs de la forêt plus violentes. Le va-et-vient des essuie-glaces semblait moins désespéré qu'à la sortie de Barcelone, une heure auparavant. Au loin, on voyait les montagnes qui maintenant, à la nuit tombante, n'étaient plus qu'une forme obscure. Le jeune homme conduisait avec prudence, attentif à la route qui se rétrécissait virage après virage, à mesure qu'il prenait de l'altitude : les bornes en béton qui délimitaient la chaussée n'étaient pas une protection très efficace contre l'impressionnant ravin qui s'ouvrait sur sa droite. De temps en temps, il regardait dans le rétroviseur et demandait à l'enfant s'il n'était pas malade. Le petit, à demi assoupi, secouait la tête, mais il était tout pâle et avait en permanence le front collé à la vitre.
- On est bientôt arrivés, dit le jeune homme pour lui redonner courage.
- J'espère qu'il ne va pas vomir, la sellerie est toute neuve.
La voix rauque de Zinoviev ramena l'attention du conducteur sur la route.
- Il a tout juste six ans.
Zinoviev haussa les épaules. Sa grosse paluche tatouée d'une araignée, comme celle qui lui couvrait la moitié du visage, prit une cigarette et l'allume-cigare du tableau de bord.
- La sellerie n'a que trois ans et je n'ai pas fini de la payer.
Le regard du jeune homme se posa furtivement sur le téléphone portable qui était sur le tableau de bord. Par précaution il l'avait mis sur silencieux, mais il était trop près de Zinoviev. Si l'écran s'éclairait, Zinoviev le verrait. » (p. 11 et 12)


Ce que j'en dis

« - Tu te haïras toujours pour ça, tu le sais, n'est-ce pas ?
Elias Gil remonta le col de son manteau et prit congé de son ami. Oui il se haïrait toujours pour ça, mais ce n'était pas nouveau. »

Roman kaléidoscopique, qui mêle le passé et le présent, le stalinisme et le fascisme, l'Espagne et la Russie...

À des années de distance se répondent les idéologies dont la force repose sur la déshumanisation et la peur.
Rien ne s'oublie jamais, les dettes doivent être payées, les paroles et les décisions d'un moment pèseront lourd, un jour ou l'autre. La vie trouvera sa forme vengeresse, aveugle et sourde au désespoir comme à l'amour.

Gonzalo Gil est un petit avocat à la vie étriquée entre le cabinet luxueux de son beau-père, qui brasse des affaires de tous ordres – y compris assez louches, comme ça se pratique entre gens de pouvoir et d'argent dans nos belles démocraties - et qui rapportent beaucoup, son fils Javier, un jeune homme avec qui il n'arrive plus à communiquer, et sa femme, Lola, à qui il n'a plus grand chose à dire.

« Il regarda sa mère avec un sourire béat. Le plus beau qu'il put trouver. Dans cette famille, tout le monde se promettait des choses qui n'étaient pas tenues. Une de plus, quelle importance ? »

Il vit la vie qu'on attend de lui, Gonzalo : il a la très grande maison avec piscine, la grosse voiture, les écoles luxueuses pour les enfants, le train de vie que désire Lola, en somme. Sa vie ne lui appartient presque pas, il travaille tout à côté de son ogre de beau-père qui tolère, pour le moment, qu'il fasse cavalier seul avec son petit cabinet d'avocat minable spécialiste des divorces en tous genres. Mais ce ne saurait durer : le beau-père a des ambitions pressantes. Quand il parle de « fusion », Gonzalo entend « servitude » et se dérobe, comme le loup famélique de la fable.

Dans le fin fond de sa conscience, Gonzalo cache d'infimes rébellions, des domaines qu'il garde secret, comme de petites bulles d'espérance et de force. Il fume, malgré la promesse qu'il a faite à Lola de ne plus le faire, il a un petit appartement secret et, par-dessus tout, il sait que Javier est le fruit d'une relation adultère de sa femme. Il le sait parce qu'il l'a vue avec l'autre, dans leur lit. Mais il a choisi de ne rien dire et de faire comme si. C'est un peu comme ça qu'il gère toute sa vie, il fait comme si. Comme si son fils était le sien, comme si son beau-père ne pouvait pas, un jour ou l'autre le contraindre à entrer sous sa coupe dans son cabinet, comme si sa femme et lui avaient encore quelque chose en commun, comme s'il était heureux et comme si son père était un héros.

« Gonzalo ? Non son cadet, l'enfant qui avait fait ses études dans cet internat de curés, parce que c'était le seul moyen de suivre des études décentes à l'époque et de manger chaud trois fois par jour, avait étouffé toute révolte quand il avait connu son épouse. Depuis lors, son seul refuge avait été le souvenir d'Elias, l'idée que son père était un dieu qu'il pouvait vénérer et invoquer dans le noir, alors que sa vie plongeait dans la médiocrité. »

Tout le contraire de sa sœur Laura, qu'il ne voit plus depuis des années. Laura, c'était pourtant la personne qu'il aimait le plus au monde, mais elle a déboulonné la statue du commandeur, elle a osé dire tout le mal qu'elle pensait de leur père, le héros martyr tué par le franquisme, et salir l'auréole ripolinée depuis toujours avec grand soin par leur mère.

Le plus simple, c'est de ne plus la voir et de continuer à aller tous les dimanches rendre visite à leur mère, Esperanza, dans la demeure familiale, près du lac où Elias Gil, le grand homme, a été tué, lorsque Gonzalo n'avait que 5 ans. Pas simple d'être le fils d'un héros.

5 ans, presque le même âge que celui auquel son neveu, Roberto, a été noyé pour servir de leçon à sa mère, Laura, qui enquêtait d'un peu trop près sur la mafia russe et ses tentacules espagnoles.
Et puis Laura, après un divorce, après des années de travail inlassable sur la mafia, après la mort de Roberto, se suicide. Et laisse le cadavre d'un mafieux, Zinoviev derrière elle. Torturé avec raffinement avant l'exécution.

C'est le réveil pour Gonzalo, réveil des histoires anciennes, des douleurs brutales, des vérités inconfortables et encore brûlantes au sujet de son père Elias, jeune homme idéaliste qui part en 1933 pour Moscou bâtir des ponts et des canaux, et qui rencontre un groupe de jeunes gens, communistes comme lui, venus participer avec enthousiasme à l'effort de construction de l'URSS.
Intègres et naïfs, les jeunes gens vont vite déchanter, d'abord emprisonnés et puis déportés vers l'île de Nazino, l'île aux cannibales, dans la Sibérie décharnée. 6000 déportés dans le vide absolu.

Là, ils apprennent la survie, la faim, la maladie et la folie comme maîtres insatiables. Là, les destins des jeunes garçons vont indissolublement se lier à ceux d'une femme et de sa petite fille et à celui d'un monstre terrifiant, un concentré de haine et de violence qui s'appelle Igor Stern.

« Personne ne voulait accepter l'inévitable. On disait que tout serait réglé en quelques jours, certains même se réjouissaient et voyaient dans cette situation une chance historique : enfin les militaires réactionnaires avaient fait tomber les masques et plus rien n'empêchait de procéder à une purge implacable des forces politiques de droite, de l'Église et de l'armée. Le moment était venu de les exterminer tous, d'éradiquer le cancer putschiste qui affectait l'Espagne de façon endémique. »

Elias va devenir un communiste puissant, surmontant les épreuves les unes après les autres, perdant à chaque fois un peu de ce qui fait notre humanité, jusqu'à retourner vivre en Espagne, après un détour en France à Argelès, dans un camp de prisonniers, encore un. Rouage communiste zélé, avec la mort en lettres rouges comme compagne, Elias est indispensable. Brave, puissant, intelligent, il est le héros finalement abattu par les franquistes.

Un médaillon raconte une autre histoire, un bijou orné de la photo d'une femme et de sa fille, dont Elias ne se sépare pas, comme pour ne jamais oublier l'autre vérité, indicible, laide et noire.

Gonzalo, en enquêtant sur son père et sur ce qui a poussé sa soeur au suicide, va mettre au jour les fantômes du passé, aux visages ensanglantés et hideux. Comme il se plonge dans le dédale des vies de son père, il s'approche aussi de la Matriochka, l'organisation russe mafieuse que traquait Laura...

L'intrigue est tortueuse, enchevêtrée, tragique. Le mensonge et la vérité se cognent l'un à l'autre, chacun porteur de sa propre logique de destruction. Autour d'Elias, Janus borgne effrayant et magnifique, trompe-la-mort incroyable, on trouve des femmes ardentes et fortes, qui pensent pouvoir choisir leur destin par la seule intensité de leur volonté, comme Anna Akhmatova qui porte le nom d'une poétesse russe qui écrivit sur la terreur imposée par le régime de Staline.

Roman sur la fidélité, à ses idéaux, à l'amour, à l'amitié, sur la filiation aussi à travers la figure de Javier et de Gonzalo et Laura. Plus que tout, roman sur la mémoire qu'on truque pour construire les idoles, pour camoufler le mal, la saloperie, les trahisons. La vérité délivre. Gonzalo y puisera la force qui lui manquait pour résister.


La musique ?

Oh oui, tempo et rythmes, toute une palette de tonalités et de couleurs dans ce roman.
Outre la sélection ci-dessous, vous y trouverez : Jean-Sebastien Bach, une Nocturne de Frédéric Chopin, Chostakovitch, Wagner, et de la musique baroque...

Aretha Franklin - A Brand New Me

Depeche Mode - Never Let Me Down Again

Moussorgsky - Une nuit sur le Mont-Chauve

Charlie Parker - Perdido

Tchaïkovski - Casse-Noisette

Tchaikovsky - Symphony No. 6 "Pathétique"


TOUTES LES VAGUES DE L'OCÉAN - Víctor del Árbol - Éditions Babel noir - 683 p. janvier 2017
Traduit de l'espagnol par Claude Bleton

photo : scène de goulag sibérien

Chronique Livre : TOTAL LABRADOR de Jean-Hugues Oppel Chronique Livre : UN JOUR COMME LES AUTRES de Paul Colize Chronique Livre : L'ARBRE AUX MORTS de Greg Iles