Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
TOXIQUE de Niko Tackian

Chronique Livre : TOXIQUE de Niko Tackian sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Nicolas Tackian est un scénariste, réalisateur, romancier français plusieurs fois récompensé pour son travail. Il a créé, avec Franck Thilliez, la série « Alex Hugo » pour France 2.

Toxique a reçu le prix des lecteurs 2018 et La nuit n'est jamais complète, son roman précédent, le prix Sud Ouest – Lire en poche du polar 2017. Il publie Fantazmë chez Calmann-Lévy, dans lequel on retrouve Tomar Khan, le flic torturé et un brin off limits, héros de Toxique.


Vite fait

La Crim a un pitbull. C'est Tomar Khan, le flic poursuivi par ses propres démons, qui va toujours au bout de toutes les affaires dans lesquelles il plante les crocs. Secondé par Rhonda, dont il partage aussi le lit, le voilà qui s'intéresse au meurtre d'une directrice d'école maternelle à Fontenay, retrouvée étranglée dans son bureau.

Dans cette école, la camarde a décidément la main bien lourde. Gilles Lebrun, animateur pour enfants, vient d'être retrouvé écrasé par un wagon de métro. De quoi intriguer Tomar et Rhonda...


De quoi goûter

« « Monte ta garde », grogna Tomar, les mâchoires serrées sur son protège-dents. Une douleur inhabituelle commençait à lui marteler les tympans. Il accusait la fatigue des derniers jours. Après la nuit qu'il venait de passer dans les bois, il aurait pu profiter d'un sommeil réparateur chez Rhonda mais son rendez-vous avec Goran avait quelque chose de sacré.
Tout en esquivant les coups de son petit frère, Tomar se remémorait les événements des semaines précédentes. Comment il avait traqué Bob pendant ses repérages, comment il l'avait laissé mettre en place son piège, comment il l'avait patiemment attendu planqué dans un coin du parking. Un simple coup derrière la nuque avait suffit et Bob s'était écroulé comme le sac à merde qu'il était. Tomar avait regardé la gamine rentrer dans sa voiture avec un sentiment de soulagement. Elle ne connaîtrait jamais le nom de son ange gardien, elle n'aurait même jamais conscience qu'elle était passée à deux doigts de l'horreur. Cette chance, la dizaine de victimes précédentes de Bob ne l'avait pas eue, Tomar n'avait pas été là pour les sauver. Bob était un malade qui ne vivait que pour violer des femmes. Même la justice n'avait rien pu faire pour l'arrêter. Alors Tomar s'était chargé de lui faire passer l'envie de s'attaquer à des filles sans défense. Il l'avait fait à sa manière, sans concessions, et il n'en éprouvait aucun remords. A nouveau la douleur le saisit lorsqu'un mouvement réflexe le fit se pencher vers l'arrière avec la rapidité d'un félin.
Il y eut un bruit sourd et les gants de Tomar bloquèrent un crochet puissant juste au niveau de sa tempe. » (p. 27 et 28)


Ce que j'en dis

« C'était donc ça, le métier de son frère, combattre les forces du mal, donner de l'espoir et une certaine forme de bonheur à des anonymes. Dans un sens, leurs jobs se ressemblaient. »

Tomar, un mec « nocif et malade » selon son ancienne compagne Zellale, qui l'a quitté depuis quelques années. Un pitbull, pour la Crim. Un type qui n'hésite pas à faire avancer un peu les rouages de la justice en la faisant lui-même, c'est plus rapide et pas moins efficace.

Un drôle de type ce Tomar, enfant battu, encore pris dans la glu de ses tourments personnels. Il a une mère hors du commun, Kurde née en Turquie, ancienne Peshmerga, combattante aux yeux verts, une femme exceptionnelle au parcours incroyable qui l'a cependant menée dans les bras d'un pauvre type violent et qui a fait de l'enfance de Tomar un enfer impitoyable.

Son frère, Goran, épargné par l'ogre, vit dans la douce illusion que ses parents se sont juste séparés et que son père ne donne pas signe de vie. Tomar et Goran : l'eau et le feu. L'angoisse et la violence pour l'un, la douceur et la tolérance pour l'autre, qui est prêtre orthodoxe quoique marié et père de deux enfants. Leurs rencontres se font chaque semaine sur un ring car la boxe est leur passion commune.

Le vrai père de Tomar, celui qui lui a permis de se construire malgré les traumatismes, son complice, son mentor et celui qui lui a donné le goût de la boxe, de la rigueur et de la maîtrise qui vont avec, c'est Berthier, un type passionné d'arts martiaux et de mythologie, – si, les deux – et qui a entraîné des flics, des hommes du GIGN, du Raid... Un gars calme et sûr de lui en qui Tomar a la confiance qu'il aurait dû avoir en son père. Comme toujours, on se construit une famille, on se choisit une filiation quand ça merde grave à la maison. Mais ici, il y a un twist de plus : c'est Jeff.

Un ancien flambeur que Tomar a fait passer pour son père auprès de Goran, en le payant depuis pour qu'il ferme sa gueule. Oui mais voilà, Jeff, il a des idées de grandeur maintenant, et il se dit que ça vaut certainement le coup de refaire surface pour obtenir une petite rallonge. Il sait bien que Tomar ferait tout pour épargner son petit frère... mais vraiment tout. Il n'a pas énormément de limites, Tomar.

Un crime a lieu dans une école de Fontenay-sous-bois, la directrice est retouvée étranglée dans son bureau. Aucun indice la concernant, elle est sans histoire, avenante et aimée de tous. Parallèlement, on découvre qu'elle avait rendez-vous avec Gilles, un animateur de l'école, un type que les enfants adorent, marié, père d'un enfant, un autre à venir. Dès lors, l'enquête se concentre sur lui et justement, il a disparu de la circulation... Personne n'a la moindre idée d'où il peut bien être, ni sa femme Anaïs, ni ses collègues, d'ailleurs, il s'est évaporé. Enfin, évaporé, vite dit. Il a plutôt été écrabouillé par une rame de métro, un peu aidé, peut-être, si l'on en croit les caméras de surveillance de la RATP, par une silhouette qui lui a tout d'abord murmuré quelques mots avant de le pousser sur les rails...

« -… J'ai trouvé une étude anthropologique datant de 1976 qui met en évidence « des personnes vivant sans se soucier d 'autrui, refusant la communauté et faisant preuve de méchanceté » baptisé arankan ou « âmes froides » par les tribus du Niger. On les retrouve également chez les Inuits qui appellent leurs asociaux des kunlangeta. Ils ont visiblement essayé de les intégrer sans succès à la société Inuit. Finalement, ils ont trouvé comment régler le problème.
- Et ?
- Ils les faisaient tomber de la banquise « quand personne ne regardait » . Un concept radical qui me paraît peu républicain. »

Marie-Thomas – oui, ben oui, c'est comme ça, on choisit pas toujours – est ATSEM dans l'école où a eu lieu le crime. Grande et moche, mais très appréciée des enfants, elle a jeté son dévolu sur Hadrien, un petit blondinet dont la mère et le père se sont récemment séparés. Elle est étrange, Marie-Thomas, elle suscite les confidences et pourtant, quand il l'interroge pour les besoins de l'enquête, Tomar ne peut s'empêcher de sentir que quelque chose ne va pas... Peut-être que ses chaussures Hello Kitty pointure 35 s'accordent mal avec son 1,75 ? Peut-être qu'elle donne le sentiment de jouer la comédie ? Peut-être parce qu'elle est la seule à brosser un portrait peu flatteur de Gilles ? Tomar flaire quelque chose de suspect chez cette femme. Il n'a pas encore compris que c'est elle, Toxique. Il faudra attendre quelques morts de plus...

L'enquête n'est pas le vrai sujet du roman, on sait très vite ce qu'il en est. Non, le sujet c'est plutôt les deux personnages principaux : Tomar et Marie-Thomas. Deux enfants maltraités qui ne réussissent pas à se défaire des cauchemars d'antan, la mort au bout des doigts, prête à être donnée, leur enfer se ressemble. Dans le labyrinthe vit un monstre solitaire, qu'on a placé là pour protéger les autres, les murs juste assez hauts pour lui donner le regret du ciel et de l'air libre.

Toxiques l'un comme l'autre, seul l'un des deux saura se donner une chance d'être aimé.


Musique

David Bowie - Life on Mars


TOXIQUE - Niko Tackian -  Le livre de poche - 320 p. Janvier 2018

photo : ring de boxe

Chronique Livre : INEXORABLE de Claire Favan Chronique Livre : LE SEMEUR DE MORT de Patrick Guillain Quatre Sans Quatre : Actu #8 Août-septembre 2018