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Chronique Livre :
TRÈS GRAND PARIS de Valérie de Saint-Do

Chronique Livre : TRÈS GRAND PARIS de Valérie de Saint-Do sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Cela se passe quelque part entre nord et est de la capitale, dans une banlieue autrefois rouge.

Il y a Liam le cartographe, Solveig la rockeuse, Georges le SDF au passé glorieux, Zoltán le danseur et Puck le peintre. Tous ont en commun d’être des arpenteurs de la banlieue, de ses lisières et de ses rares espaces de friche. L’insolite est leur quotidien. Lorsqu’il vire au gore et à l’inquiétant, avec la découverte d’une femme mutilée et la disparition d’une jeune Rom, ils ont les cartes en main pour reconstituer un puzzle complexe où se mêlent la drogue, l’immobilier, le sexe. Leur flair de renards urbains habitués à prendre les chemins de traverse de la métropole et de ses périphéries va les aiguiller vers de bonnes pistes.

Mais n’est pas détective qui veut et il leur faudra quelques complicités policières pour élucider les mystères du Très Grand Paris.


L'extrait

« Cela fait trois jours que le break se gare régulièrement en bordure du campement, vers deux ou trois heures du mat', il suppose – l'heure, c'est un de ces trucs qu'il a laissé derrière lui, mais le bruit du moteur l'a pris en plein rêve. Un nourrisson hurlait. Pourtant, tout est calme, à part des bruits de pas. Il a cru entendre des pleurs, des sanglots étouffés, mais vu le nombre d'enfants au camp, difficile de les localiser.
Il pourrait sortir pisser innocemment pour voir. Après tout, il s'entend bien avec tout le monde, à distance. Qu'est-ce qui freine ? Il ne le sent pas. Il n'a jamais eu peur, ici : plus de portefeuille, de carte de crédit, de téléphone, ni de fric ; qu'est-ce qu'on pourrait lui piquer, à part quelques outils et bouquins rescapés de sa vie précédente ? Mais il y a quelque chose qu'il n'aime pas dans ce manège. Le manège, justement, la répétition. Mais qu'est-ce qu'ils peuvent bien fabriquer ? Trafic ? Bien d'autres endroits, éloignés du camp et déserts la nuit, s'y prêtent mieux. Pourquoi hanter la bretelle ?
Il saura, au matin. Ça tambourine furieusement contre la carrée.
« Monsieur Georges ! Monsieur Georges ! » » (p.26-27)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Couvrez ce sein que je saurais voir. Par de pareils objets, les âmes sont blessées... »*

Plus que blessées, même, traumatisées ! Marchant, par hasard sur un sein isolé, abandonné sur une pelouse qu'elle traverse pour se rendre à une répétition avec son groupe, Ellen Destroy, Solveig, bassiste et poète rock, va en être profondément marquée et se voir précipiter dans une histoire tentaculaire qui mêlera les arts les plus beaux aux formes les plus viles de la rapacité et de la perversion.

Un corps de femme nu et mutilé, c'est le tout-venant du polar. Une base en quelque sorte. Base sur laquelle Valérie de Saint-Do va broder un scénario subtil qui lui permet de balancer quelques vérités sur la politique de la ville et les petits arrangements entre amis des ex zones ouvrières offertes à la spéculation. Le commissaire Dranko et son adjoint Lanier font vite le lien entre celui qui vient d'être retrouvé et la glande mammaire sanguinolente apparue sous les pieds de la musicienne. Il commencent leurs investigations par la Fondation, institut huppé où des artistes de toutes disciplines donnent des cours, organisent des ateliers en plus de peaufiner leur pratique. C'est là que Zoltàn Dranko, neveu du commissaire, toxico de compétition et ex fabuleux danseur, survit, entre ses dettes et ses regrets. Celui-ci a séduit Solveig, comme tant d'autres jeunes femmes, il la fascine, l'attire, alors que Liam essaie de construire une relation solide avec elle.

Solveig habite dans un squat, le Va-et-Vient, avec de nombreux autres artistes, sans cesse sous la menace d'une expulsion qui ne saurait tarder : la mairie récupère des terrains afin de les revendre à des promoteurs alléchés par les nouveaux développement du Grand Paris et du futur Grométro qui fait grimper le prix du mètre carré.

Liam, un jeune cartographe, amoureux des vieilles pierres et de Solveig, se désole de voir son amante attirée par Zoltàn et les anciens pavillons, bâtis par les immigrés espagnols installés en banlieue dans les années cinquante, être promis à la démolition. Il va rencontrer Georges, un marginal, pas tout à fait sans-abri, au passé mystérieux, qui loge non loin d'un camp de Roms d'où une jeune fille, Sybilla, au prénom prémonitoire, a disparu sans laisser de traces. Georges la cherche à la demande de sa famille...

Mille grandes et petites intrigues traversent ce polar passionnant. Impossible de faire un résumé sans déflorer un sujet qui mérite d'être découvert au fil de pages, très bien écrites, où le suspense croissant ne dévore pas la place d'une poésie urbaine et d'un enthousiasme perceptible de l'auteure pour une autre vision du vivre-ensemble et de la politique d'aménagement urbain. Loin du manichéisme, les personnages présentent tous des failles béantes, pas de misérabilisme non plus, des faits, crédibles, une situation parfaitement décrite et des intrigues probables dans lesquelles le lecteur n'hésite pas à plonger, à craindre pour les héros, à frémir aux nombreux rebondissements.

Valérie de Saint-Do aime la danse, la musique, l'architecture, cela se sent, et parvient à faire transparaître la cohérence, l'unicité même, de ses passions. Sous sa plume, le lecteur comprend que l'architecte donne aux matériaux la grâce que la chorégraphie libère des corps en suspension d'un ballet ou la musique à une suite de sons qu'elle harmonise. Une affaire de sensibilité, d'émotions à exprimer, de beauté à faire naître du chaos. N'allez pas penser que l'histoire tombe dans le gnangnan et l'eau de rose, loin de tout idéalisme, à peu près toutes les forces du mal sont à l'oeuvre dans ce polar remplit d'action : la rapacité, les manipulations politiques, la came, les armes, la perversion du désir, la jalousie, les faiblesses humaines les plus diverses...

J'ai aimé me promener avec Liam, l'enquête sans moyens de Georges, les concerts un peu dingues dans les squats, Puck, le dessinateur compulsif qui croque les gens et les lieux, se transformant ainsi en mémoire du groupe. J'ai aimé le commissaire, fatigué de trop de saloperies, mais qui persiste tout de même, parce que c'est son devoir, parce qu'il doit savoir. J'ai aimé Solveig, fragile flamme d'intelligence sensible, paraissant pouvoir s'éteindre par les horreurs que soufflent ses contemporains, pourtant suffisamment forte pour se nourrir de l'oxygène que lui apportent des Liam, des Puck, des Georges et continuer à espérer.

Très grand Paris, c'est le roman d'une banlieue rouge qui renie son passé, qui efface les traces prolétaires narrant les occupations successives pour devenir un quartier hipster de plus aux loyers délirants. Qui gomme les espoirs de ceux qui l'ont façonnée, créée, avalée par la gangrène de la voracité capitaliste, digérant les rêves et les gens pour peu qu'il y ait des bénéfices confortables. L'auteure y raconte les échecs, les verrues commerciales défigurant le peu d'espaces verts ayant résisté au béton, les petits délinquants devenant nervis de la nouvelle municipalité réac qui cherche à se débarrasser des pauvres, les salauds qui profitent de jeunes perdus pour assouvir leurs perversions, et tant d'autres choses... Entre concerts de solidarité, coups de main, mises en commun, agrégations des talents, c'est aussi l'idée de remettre la vie au coeur de ville où l'humain primera sur le béton et la spéculation, où art et quotidien se côtoieront et se nourriront mutuellement. Le Va-et-Vient, une utopie joyeuse qui ferait hausser les épaules des sérieux technocrates, responsables des désastres architecturaux et des getthos incubateurs de nihilistes, est un fourmillement d'idées, des solutions, un endroit où l'humain, sans distinction d'aucune sorte, peut, doit, être acteur au sein de la communauté. C'est ce concept-là qui est également visé par les magouilleurs de toutes sortes.

Un premier polar à tiroirs, chacun contenant sa part d'une vérité complexe, d'une autre vision de la ville et de la façon dont les êtres humains peuvent coexister autrement que dans la recherche de tirer profit de l'autre. Cette enquête - ces enquêtes - celle de Georges, de Liam, de Solveig, de Dranko, toutes recollent les morceaux d'une réalité éclatée, rassemble le puzzle des magouilles contemporaines fleurissant sur les nouveaux territoires du grand projet d'extension de la capitale. Elles ne se contentent pas d'un constat, elles mènent toutes à des solutions possibles d'un vivre autrement remettant l'humain au cœur de la cité et de ce que devrait être la préoccupation des édiles.

N'hésitez pas à faire un tour dans les squats, à venir y écouter Solveig et sa bande, à voir danser Zoltàn, l'étoile abimée, à suivre les flics et les pistes sombres des trafics, des arrangements entre politiques et voyous, une visite guidée du Grand Paris passionnantes, emplie de suspense, d'actions, de poésie et d'humanité !

* Molière - Le tartuffe ou L'imposteur


Notice bio

Valérie de Saint-Do est journaliste. Elle a exercé à Sud-Ouest, codirigé la revue Art et société Cassandre/Horschamp. Elle contribue ponctuellement à des revues telles La Stradda, La Revue du Crieur ou au journal L’Humanité. Très Grand Paris est son premier roman noir.


La musique du livre

Outre la musique de Solveig, pas simple à dénicher sur YouTube, vous le comprendrez, une évocation de Nina Hagen, et l'on croise du beau monde au squat : Higelin, Sanseverino...

Goran Bregović - Kalashnikov

Claude Nougaro – Je Suis Sous

Maxime Le Forestier – Fontenay-aux-Roses

Casey - Pas à vendre

Michael Nyman – Meurtre dans un Jardin Anglais

The Rolling Stones – Dance Little Sister


TRÈS GRAND PARIS – Valérie de Saint-Do – Éditions Arcane 17 – 367 p. mars 2018

photo : Pixabay

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