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Chronique Livre :
TRANSSIBERIAN BACK TO BLACK d'Andreï Doronine

Chronique Livre : TRANSSIBERIAN BACK TO BLACK d'Andreï Doronine sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Un jeune auteur de Saint-Pétersbourg raconte le quotidien tragi-comique d’un camé. Sans illusion. sans la moindre sentimentalité inutile, ces récits noirs en grande partie autobiographiques, tragiques et pleins d’humour, font de la grande ville du nord une métropole anonyme à la beauté lépreuse et dont les palais tant vantés cachent d’innombrables taudis.


L'extrait

« C'était la seconde « S ». Elle n'a duré qu'un instant. Rien de plus simple que de sourire à Katcha, faire cuire ce poussin pourri, le manger en silence, se séparer en se serrant la main et en se souhaitant bonne chance. Acheter le magazine Emploi le lendemain et commencer une vie toute neuve. Se réveiller, sinon heureux, du moins pas dans la merde.
Mais cet instant a pris fin. J'ai ajourné cette décision un milliard de fois et j'ai posé la question, la plus idiote de celles qui me tournaient en tête, à Katcha.
- Quel temps fera-t-il demain ?
- Le temps d'être en manque.
Le spectacle du poussin me donnait mal au cœur. Katcha ne m'intéressait plus. Il n'y avait plus rien à prendre, chez lui. Et je n'avais pas le temps.
- Écoute, si tu trouves quelque chose, ne m'oublie pas, s'est lamenté Katcha quand j'ai filé vers la sortie. On se rend mutuellement service. Je t'ai toujours aidé, non ?
Je n'ai rien entendu de tout ça. Et si Katcha était atteint d'une chiasse sanglante, ça ne me concernait pas. Je ne m'étais pas tapé de traverser la moitié de la ville, tout ça pour contempler un oiseau mort. » (p.142)


L'avis de Quatre Sans Quatre

La came, la came, la came ! Du matin au soir et rebelote le lendemain et les jours suivants, sauf les rares et très courtes périodes où le narrateur décide de décrocher... Ce qui ne l'empêche nullement d'être tout aussi obnubilé par ce seul sujet. Métier à hauts risques que celui de toxico dans les rues de Saint-Petersbourg, aux dangers inhérents à la toxicité des substances diverses, injectées, sniffées ou fumées, s'ajoutent le froid terrible de l'hiver russe, la police corrompue et les autres usagers toujours prêts à une arnaque pour se procurer un peu de soulagement en poudre. Le récit est froid, précis, une dissection brute, au point d'en devenir lunaire et symbolique.

Transsiberian, c'est Transpotting, le film de Danny Boyle, au pays des (ex) Soviets. Des scènes hallucinantes de défonce, une sorte de fatalisme kamikaze qui conduit l'anti-héros dans des tribulations burlesques ou tragiques, une pièce absurde où il tient le premier rôle, tout en étant spectateur, avec une conscience aigüe de sa condition et de son destin, dans un décor de taudis minables craquants de toutes parts.

C'est dans un théâtre d'ailleurs qu'il trouve un petit boulot, là, il se sent bien, en phase, reprend un peu d'espoir même si cela ne dure pas. Observateur et acteur, il déroule sans suite chronologique la vie de la petite bande de camés qui s'agite autour de lui, de dealers minables ou philosophes, d'arnaqueurs professionnels ou de personnages hors du commun qui traversent sa réalité biaisée.

Les histoires se succèdent avec la dope et le manque comme fil rouge, elles sont imprégnées de la peur de ne pas se réveiller, d'être un corps de plus abandonné sur le trottoir dans l'indifférence générale, de se faire dépouiller ou de perdre la tête. Peu importe la qualité du produit, il faut prendre quelque chose. Le narrateur est prêt à toutes les folies comme ce passage fou dans lequel il fait bouillir un morceau de tapis où quelques gouttes de la précieuse substance se sont répandues, à l'évidence, le mélange poussière/héroïne a des effets certes stupéfiants mais aussi franchement effrayants.

La grande richesse de ces nouvelles, c'est la foule de personnages incroyablement déglingués que l'on croise au fil des pages, pas obligatoirement abimés par la toxicomanie, loin de là, par la vie et ses aléas plutôt, la fin des espérances, l'usure du quotidien ou de la précarité. Il y a de la poésie dans ces instantanés, une poésie furieuse ou mélancolique, morbide parfois et sans cesse la recherche de ce qui peut passer pour une esthétique de la déchéance. Ni amitié ni solidarité, ou si peu, celui qui tombe est laissé sur place, on lui fait les poches et on l'enfoui sous la neige, avant de courir en quête de la prochaine dose ou du prochain plan foireux.

Transsiberian est une fuite en avant sans but précis, le diable aux fesses, l'urgence ou ce qui y ressemble constamment perceptible, peut-être celle de respirer une fois encore parce que ce n'est jamais sûr quand on s'injecte n'importe quoi. Le seul salut, c'est la désintox, briser la spirale infernale, la tentation de s'y résoudre revient à chaque pas, séduisante, un ailleurs meilleur que les héros ne peuvent se payer très longtemps, un luxe d'espoir que la gueuse hallucinogène ne leur concède que bien peu. Ce n'est même pas pour un quelconque plaisir comme ils le répètent, juste parce qu'il faut qu'ils le fassent, il y a longtemps que la notion de choix a disparu de leurs existences.


Notice bio

Andreï Doronine, né en 1980, est un ancien toxicomane. Poussé à décrocher par sa femme, Olga Marquez – chanteuse du groupe Oili Aili, célèbre en Ukraine et en Russie -, elle a aussi fini par le convaincre de publier ses textes.


La musique du livre

Iggy n'est pas dans le roman mais l'analogie avec le film Transpotting est trop grande pour ne pas en écouter la BO, et Amy Winehouse, pour le titre...

Sepultura - Roots Bloody Roots

Олег Митяев - Как здорово

Iggy Pop - Lust For Life

Amy Winehouse - Back To Black


TRANSSIBERIAN BACK TO BLACK – Andreï Doronine – La Manufacture de Livres – Collection Zapoï – 170 p. mai 2017
Traduit du russe par Thierry Marignac

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