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Chronique Livre :
TREIZE JOURS de Roxane Gay

Chronique Livre : TREIZE JOURS de Roxane Gay sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Roxane Gay est une romancière américaine d'origine haïtienne qui a déjà écrit plusieurs nouvelles, romans et essais dont le très reconnu Bad Feminist paru en 2014. Elle est professeur à l'université de Purdue et écrit dans le New York Times. Elle s'intéresse aux questions posées par le féminisme, l'identité sexuelle et aux questions raciales, on imagine donc sans peine que sa voix a un écho particulier en ces temps trumpistes.


En bref

« Il y a trois Haïti : le pays que les Américains connaissent, le pays que les Haïtiens connaissent et le pays que je croyais connaître. »

Port-au-Prince. Mireille, une jeune Américaine, se fait enlever en plein jour, sous les yeux de son mari et de son bébé. C'est une cible de choix car son père – chez qui ils sont en vacances - est un des hommes les plus riches d'Haïti. Le père de Mireille refuse de payer la rançon. Il condamne ainsi sa fille à treize jours de captivité, treize jours d'enfer absolu, aux mains de sept hommes dont le Commandant, cruel et pervers. Elle va devoir puiser tout au fond d'elle-même pour résister et pour faire face à la vie d'après, une fois qu'elle sera libérée.


Un extrait, pour patienter

«  L'acier froid d'un canon s'est enfoncé dans ma peau. Je me suis figée. « Calme-toi ou nous allons tuer ta famille. Nous allons tuer tout ce que tu as jamais aimé. », a dit une voix. Je n'ai plus bougé. Le canon s'enfonçait, de plus en plus profondément. J'ai desserré les doigts et je me suis redressée. J'ai posé les yeux sur ma famille. Je n'aime pas facilement. J'ai levé les mains au-dessus de ma tête. Mes cuisses tremblaient, incontrôlables. J'étais incapable de bouger. Une main m'a saisie par le cou, m'a poussée vers l'un des véhicules. Je me suis retournée pour regarder, un calme soudain m'a envahie. Michael a lentement relevé la tête. Je l'ai regardé fixement, je voulais qu'il sache que ce n'était pas ainsi que notre histoire allait se terminer. Il a crié mon nom. Le désespoir dans sa voix m'a donné la nausée. J'ai articulé je t'aime, et il a acquiescé. « Je t'aime ! » a-t-il crié.
Je l'ai entendu. Je l'ai ressenti. Je l'ai vu tenter d'ouvrir sa portière avant de s'évanouir à nouveau. Son corps s'est avachi.
Mes ravisseurs m'ont mis un sac en toile de jute sur la tête et m'ont poussée sur la banquette arrière. L'ossature délicate de mes pommettes pulsait de colère. Ma peau me faisait mal. Dans un mauvais anglais, mes ravisseurs m'ont dit de leur obéir si je voulais revoir ma famille au plus tôt. J'avais besoin d'entretenir l'espoir fragile de retrouver un jour mon heureux à jamais. Que pouvais-je faire d'autre. Ça, c'était l'avant. » (p. 16 et 17)


Ce que j'en dis

« Dans l'avant, je tenais pour acquis le caractère sacré de mon corps. Dans l'après, mon corps n'était rien. »

Mireille est une jeune femme d'origine haïtienne. Elle est belle et dotée d'un caractère très fort, il y a quelque chose d'un peu explosif en elle, un côté grande-gueule-je-me-laisse-pas-faire piquant et séduisant. Elle a fait des études de droit et est avocate spécialiste du droit des étrangers.Très consciente des injustices liées aux disparités de classe sociale, elle sait qu'elle mène avec son mari une vie aisée et heureuse à laquelle ses origines ne la destinaient pas. Ses parents sont des immigrés haïtiens, d'origine très pauvre, miséreuse même, pieds nus et logement de fortune minuscule pour une famille de 14 personnes.

Le père, donc, est devenu richissime en émigrant aux Etats-Unis, à force d'études et de travail. Sa fortune, c'est à lui qu'il la doit, rien ne lui a été donné à la naissance, seul son acharnement à réussir et son génie propre lui ont permis de bâtir cette fortune. Son but est de rentrer en Haïti, de s'y faire construire une belle propriété et d'y vivre enfin du bon côté de la ville, bien à l'abri derrière une immense clôture. Un genre de revanche, mais aussi l'impression de se donner enfin ce qu'il se doit à lui-même.

Mireille est la plus jeune de ses trois enfants, tous nés aux Etats-Unis, totalement intégrés, peu désireux de retourner vivre en Haïti, pas envie de troquer les standards de vie américaine pour ceux haïtien. On a envie d'avoir de l'électricité 24/24, un régime politique stable et de pouvoir compter sur une certaine sécurité. On se fait violenter comme rien, là-bas, la colère est palpable et affleure sans cesse. Et puis on se fait enlever, fréquemment, parfois tuer même si la rançon n'arrive pas assez vite. Dans la famille et l'entourage de Mireille, on a déjà connu des enlèvements, c'est une des choses avec lesquelles on accepte de vivre si on est riche et haïtien.

« Dans l'avant, c'était tellement facile de croire en l'heureux à jamais. »

Mireille, elle est presque plus américaine qu'haïtienne, même si elle aime cette île pour sa beauté et parce qu'elle fait partie de sa culture, de son héritage familial, sa vie est à Miami, pas à Port-au-Prince. Ses parents ont fait le choix de revenir s'y établir, mais pas elle, et elle a épousé celui que sa mère surnomme, avec un peu de dérision, Mr America. Dans sa bouche, ce surnom est à la fois admiratif de la santé et de l'énergie d'un homme qui n'a jamais manqué de rien, et teinté d'un peu de mépris pour les valeurs qu'il semble incarner, son optimisme et son bon sens un peu naïf. « Comment tes parents font-ils pour survivre à la culpabilité d'une vie telle que celle-ci ? » demande Michael à sa femme.

Haïti, c'est l'alliance des extrêmes, la beauté incandescente et la violente abjecte. Les femmes y sont les plus belles du monde mais y vivre est une gageure de chaque instant. La colère anime ce peuple que la misère écrase. Rares sont ceux qui triomphent de l'adversité, et ceux-là, s'ils ont le front de revenir en Haïti vivre une vie de luxe, deviennent de fait des ennemis de classe, des ennemis intimes, des traîtres qui ont renié leurs frères. « L'homme a ricané, m'a traitée de diaspora avec le ressentiment que les Haïtiens qui ne peuvent s'en aller éprouvent pour ceux d'entre nous qui le peuvent. »

Ils peuvent bien ériger des murs et vivre dans ce qu'ils croient être un univers maîtrisé et sécurisé, ils peuvent employer autant de vigiles qu'ils le souhaitent, la rage des miséreux leur crache à la gueule et les empoignera tôt ou tard. En passant dans les rues à bord de leur voiture super luxe aux vitres fumées, Mireille et sa famille sentent l'agressivité et la haine qu'ils déclenchent parmi les habitants et qu'il ne ferait pas bon ralentir ni stationner.

La disparité économique et sociale entre les habitants est remarquablement évoquée. Sans qu'on ait besoin de scènes violentes ni pathétiques, on devine la haine et la colère à fleur de peau. Les Haïtiens sont décimés par la maladie, le manque d'accès aux soins, à tout ce qui est élémentaire pour vivre correctement dans leur pays magnifique, ravagé, pillé, hautement instable. L'injustice est partout, insupportable, insurmontable et dresse un gouffre entre les nantis à la richesse insolente - même anciennement miséreux comme le sont les parents de Mireille - et les autres, les villas magnifiques aux jardins merveilleusement entretenus contre les baraques de planches disjointes qui tombent en ruine et se volatilisent à chaque nouvelle tempête de ceux qui sont prisonniers de leur île, prisonniers de leur misère. Le paroxysme de chaque côté, une souffrance insurmontable qui ne peut se résoudre, même dans la violence la plus cruelle.

C'est tout ça que symbolise Mireille aux yeux de ses ravisseurs. Une fille de renégats privilégiés, de gens qui reviennent exhiber leur réussite dans ce qui n'est plus chez eux, plus vraiment, depuis qu'ils trouvent qu'ils ont besoin de se séparer de leurs « frères » haïtiens par une grande clôture. Elle, ce petit brin de femme qui ne s'est jamais laissé faire, va passer treize jours entre les mains de sept hommes qui voient en elle le symbole de leur vie merdique.

Au début, Mireille, résiste, elle leur répond, elle se bat dans tous les sens du terme. Elle est persuadée d'être très vite délivrée et se doit de ne pas se montrer soumise ni effrayée. Eux, ça les fait rire, ça les énerve aussi mais ça ne change rien, elle n'est quand même que de la chair et une marchandise qui se dévalue un peu chaque jour. Rien ne lui est épargné, physiquement, psychologiquement, inutile de s'étendre là-dessus. Ils sont sept, elle n'a aucune chance face à eux et le Commandant, leur chef, est encore plus cruel que les autres. Se faire violer, frapper, brûler, couper, priver de nourriture, avilir totalement est une chose. On peut même se surprendre à avoir des rapports humains avec ses tortionnaires.

Mais que son père refuse de payer en est une autre. Elle aime et admire son père qui s'est élevé seul dans un pays dont il ne maîtrisait même pas la langue et qui est rentré chez lui en vainqueur. Un homme fort et dur, exigeant, qui demande à ses enfants de l'excellence et ne tolère pas les démonstrations de faiblesse. Un homme qu'elle a tenté d'imiter, d'égaler et qu'elle a cherché à ne jamais décevoir. Cet homme-là, son père chéri – mais ne cesse-t-on pas de mériter ce nom quand on laisse sa fille treize jours aux mains de ravisseurs? - refuse de payer, purement et simplement. Petit à petit, Mireille tente d'oublier qui elle est, elle efface ses souvenirs un à un comme on se défait de tout avant de mourir, elle veut n'être plus personne car on peut tout accepter quand on n'est plus personne. Pour survivre, elle tue Mireille, seule manière de ne pas vraiment mourir. Elle ne se pense plus qu'à la troisième personne, et si elle le pouvait, elle ne se penserait jamais plus.

Michael, le mari de Mireille, fait tout ce qu'il peut de son côté pour le fléchir et pour réunir la somme gigantesque, il va jusqu'à essayer de trouver les ravisseurs pour les tuer, mais la captivité durera treize jours. Un incident, dira la mère de Mireille.

Ensuite. Mais quoi ensuite ? Comment peut-il même y avoir un ensuite ? Elle n'existe plus, Mireille, elle est morte et elle doit cependant revenir dans sa vie ! Comment faire ? Elle ne sait même plus comment s'appellent son enfant ni son mari, elle ne reconnaît plus personne, son corps n'est qu'une plaie. Et se soigner n'est même pas désirable. Elle ne sait même pas si elle souhaite ne plus souffrir, qu'y a-t-il en échange, qu'y a-t-il d'autre pour lui garantir qu'elle est vivante ?

C'est un très beau roman, cru et violent et qui donne à réfléchir. Par le destin de Mireille – un très très beau personnage de femme qui ne se laisse pas faire, forte, dure, rebelle, presque brisée mais jamais domptée - on entrevoit la complexité de la tragédie haïtienne dont on a de faibles échos de temps à autres, à l'occasion d'un massacre, des exactions d'un dictateur ou des ravages d'un cyclone. Les ambiguïtés et les déchirements de ce pays sont bien plus terribles que ce que l'on arrive à en percevoir depuis notre canapé, bien entendu.


Musique

Willie Nelson - Still Not Dead

Etta James - At Last

Cesar Santy - Salsa Haïti

The Chemical Brothers - Galvanize

Benny Benassi - Hit My Heart


TREIZE JOURS - Roxane Gay - Éditions Denoël - 474 p. août 2017
Traduit de l'anglais (EU) par Santiago Artozqui

photo : Port-au-Prince (Wikipédia)

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