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Chronique Livre :
TROIS GOUTTES DE SANG ET UN NUAGE DE COKE de Quentin Mouron

Chronique Livre : TROIS GOUTTES DE SANG ET UN NUAGE DE COKE de Quentin Mouron sur Quatre Sans Quatre

illustration : Bal aux Folies Bergères (détail) de Edouard Manet jouant un rôle dans ce polar


Le pitch

Le vieux Jimmy Henderson ne s'attendait pas du tout à se faire égorger et salement mutilé ce soir-là dans une ruelle de Watertown. Ce ne sont pas les attraits du morceau de bidoche de cerf congelé à l'arrière de son pick-up, ni les 150 dollars ou son fusil qui pouvait mériter un tel acharnement. D'ailleurs, rien ne lui a été dérobé, ce qui est étonnant dans ce quartier glauque de Boston.

Le shérif McCarthy, paroissien assidu, bon père de famille et policier zélé se charge de l'affaire en compagnie de ses adjoints pas vraiment flics d'élite et d'un sergent que le procureur lui a mis dans les pattes. Pas simple de reconstituer le déroulé des faits avec les rares témoins ivres, défoncés, menteurs et parfois même les trois à la fois. La fille de Henderson vit en couple avec un coupable idéal, casier à rallonge, pervers, dealer et quelques autres qualités cachées mais c'est justement toutes ces aptitudes qui font douter le shérif.

Franck, patron florissant d'une agence de détectives privés, se mêle à la fête en dilettante, les narines poudrées à ras-bord, dandy hautain dans ces lieux peu élégants, apportant ses envies de sensations brutes et d'amitiés pures...Le risque d'étincelles entre lui et Lance Le Carré, parrain de la mafia locale, de celles qui mettent le feu à toute une prairie, qui l'a embauché pour une mission confidentielle sont énormes, le truands n'aime pas que l'on vienne fouiner dans son pré carré.

Le roman d'une Amérique aux abois qui tente de surnager au milieu d'une crise catastrophique pour les plus pauvres, de ses églises surréalistes et d'un océan de came et de crimes...


L'extrait

« La neige a cessé de tomber. Watertown est recouvert d'une légère poudre blanche sous laquelle les petits drames continuent de se jouer. Dehors, le shérif McCarthy va de porte en porte, de théâtre en théâtre. Rien n'y a l'apparence de la fureur ou de la barbarie. Ces gens-là ne commettent que des meurtres rationnels, justifiés par l'ivresse ou la nécessité, dilués dans les pleurs ou les regrets. Ce sont des hommes simples que la vie a dérangés. Dans la chambre 478 de l'Hôtel des Congrès, Franck lit le Sâr Péladan en fumant une cigarette. Le monde lui semble grevé par l'habitude, par un déterminisme gris fait de poussière et de limaille de fer. Et les hommes de peu d'ampleur, bons seulement à manier des marteaux, à en frapper leurs proches. « J'aimerais un sursaut, un couac dans la grasse mélodies des hommes. » Il tourne les pages, lentement. Il tire sur sa cigarette. « Peut-être que cela n'arrivera jamais. » »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Trois jours, et pas un de plus, c'est la durée de ce polar intense. Dans une ville en déliquescence, minée par la corruption, la misère et le crime sordide, le shérif fragile, luttant pour conserver l'équilibre fabriqué de sa famille idéale, le privé esthète, jouant le rôle du chien fou dans le délicat statu quo du shérif, et une victime, assassinée, mutilée mais pas volée - ce qui pose un énorme problème dans cette banlieue de Boston - mènent le bal décadent où personne ne vient avec son vrai visage, ni ne dévoile ses intentions.

Projet ambitieux de sortir des sentiers battus pour Quentin Mouron et, en grande partie réussi. Ces personnages sont hors du commun, singuliers, intelligents et bien sculptés et son scénario original – un peu maigre peut-être - tient la route. Ça sent la décadence, la fin d'un monde, les hommes qui tentent de ne pas s'y soumettre et ceux, comme Franck, qui s'en nourrissent, le nez anesthésié par la coke et l'odeur de la poudre des balles de sa mitraillette, déclamant poésie et discours définitif dans ce décor qui lui sert de faire-valoir.

La lecture n'en est pas si simple, on a l'impression que l'auteur a voulu trop en mettre au détriment du sujet. Pêché de jeunesse peut-être, véniel assurément. Son univers est prégnant, intense et reflète une société qui souffre, peinant à cacher la chute de ses valeurs et défendant mordicus le reflet du bonheur officiel.

Franck, le privé, est l'exact contraire de McCarthy, il est totalement solitaire, l'autre ne peut que se définir dans un groupe, ville, famille, travail, il ne respecte que ses pulsions, ne suit que ses envies, McCarthy tente de coller vaille que vaille à la normalité imposée. Les deux contraires vont, bien entendu, suivre des voies différentes pour résoudre l'énigme sans que l'on sache trop bien à la fin s'il y avait une vérité ou si elle est aussi multiple que les personnalités de ceux qui la cherchent. Une vérité à géométrie variable comme les perceptions fluctuantes du réel et de ses conséquences...

Un auteur à découvrir sans hésiter, du talent à revendre, beaucoup d'idées – et des bonnes – et un créateur d'atmosphère remarquable. Très jeune, prolixe, il en est déjà à son cinquième roman, nul doute qu'il va très bientôt refaire parler de lui, et en bien !


Notice bio

Quentin Mouron est poète, novéliste et romancier. Il est né à Lausanne en 1989 et possède la double nationalité suisse et canadienne.Il a été très remarqué dès 2011 avec Au points d'effusion des égouts (Prix Alpes-Jura), puis avec Notre-Dame-de-la-Merci (2012) et La combustion humaine (2013). Trois gouttes de sang et un nuage de coke est son premier roman publié en France. Vous trouverez une excellente interview de Quentin Mouron sur l'excellent blog Littérature Romande.


La musique du livre

Un petit concert classique dans l'Église de la Rédemption, « un bunker surmonté d'un croix de néons clignotants ». La bonne société de Watertown s'y presse pour entendre des sonates de Clementi, Sonate in C major op. 36 N°1 avec Muzio Clementi lui-même au piano.

Le shérif Paul McCarthy est totalement fan de Franck Sinatra, il l'écoute en boucle chez lui ou dans sa voiture, partout, j'ai choisi la première proposée mais il y en a de nombreuses autres, My Kind of Town.

Une musique ressemblant à Wumpscut, remixé en dubstep, assourdit les clients du Jaguar Club noyé dans la kétamine où son enquête a mené Franck, War. Le même Franck qui quitte l'aventure au terme du roman en sifflant le refrain de Slow Hands d'Interpol.

TROIS GOUTTES DE SANG ET UN NUAGE DE COKE – Quentin Mouron – La Grande Ourse – 221 p. mai 2015

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