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Chronique Livre :
TU DORMIRAS QUAND TU SERAS MORT de François Muratet

Chronique Livre : TU DORMIRAS QUAND TU SERAS MORT de François Muratet sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

1960 : André Leguidel est un jeune officier promis, en raison de sa formation linguistique, à un travail peu excitant en Allemagne dans les bureaux du renseignement militaire.

Contre toute attente, il se voit envoyé en Algérie en tant que simple soldat pour confirmer la fidélité à la France du chef de section de son commando de chasse, Mohamed Guellab. Ce dernier, d'origine musulmane, est en effet suspecté d'avoir tué l'officier français qui l'avait remplacé et d'être en passe de rejoindre les rebelles avec sa section et ses armes.

C'est donc comme espion déguisé en radio qu'André Leguidel part au combat, sans trop savoir où il met les pieds. Il se retrouve sous les ordres d'un homme qui se révèle un guerrier infatigable, doué d'une autorité naturelle, admiré de ses hommes mais inspirant de la défiance à ses supérieurs.

La traque engagée par l'armée française d'un détachement du FLN à travers le djebel se trouve ainsi doublée d'une enquête qui expose les enjeux politiques de la guerre.


L'extrait

« Il a tiré une enveloppe d'un tiroir et l'a posée devant lui. Du plat de la main, il la tapotait, puis il a fait comme s'il jouait quelques notes de piano dessus, c'était étonnant, très maniéré. Il m'a regardé fixement.
- On peut se parler franchement ?
- Euh... Bien sûr, mon commandant.
- Parce que la France ne peut pas gagner cette guerre.
J'ai froncé les sourcils, mon expression l'a fait sourire.
- Tous ces bougnoules ne peuvent pas devenir français, ce n'est pas possible. Ou alors dans cinquante, cent ans, si on y met le paquet. Neuf millions, ils sont neuf millions ! On deviendra plus facilement bougnoules qu'ils deviendront français. ! Faut aller dans les djebels, faut voir ce que c'est. Là, vous êtes à Alger, ça va à peu près, c'est-à-dire qu'ils sont bien arriérés tout de même, mais là-bas, dans le bled, dans les gourbis, c'est la préhistoire !
Il riait à cette évocation. Je pensais à des photos que j'avais vues, des villages où les habitations n'étaient même pas des maisons, des pauvres murs en pierre sèche, couverts de branchages et de chaume, certes ce n'était pas la modernité, mais ça représentait quoi ? Une toute petite partie de l'Algérie. Il a regardé dehors, fait un geste vers la ville, comme s'il me la présentait.
Transformer tous ces bicots en Français, mais bon sang ! Est-ce que c'est ce qu'ils veulent, au moins ? On leur a demandé ? Non. Et nous, on a nos campagnes arriérées, nos routes défoncées, nos logements à construire, c'est là qu'il faut investir si on veut que la France retrouve son rang.
Ça ne me semblait pas faux. J'ai bu une gorgée de thé. Depuis combien de mois je n'avais pas bu de thé ? Celui-là était parfumé. Très agréable.
Si on veut que l'Algérie soit française, la seule solution, c'est de tuer tous les bougnoules. » (p. 36-37)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Une sale mission dans une sale guerre...

Il ne va pas falloir avoir peur de vous salir les godasses et de puer la sueur pour suivre André Leguidel à travers ses tribulations dans le djebel. Les membres du commando de chasse dans lequel il a été affecté ne trouve effectivement le repos que lorsqu'une balle ou un éclat d'engin explosif ne les emmènent au paradis des combattants des causes perdues d'avance, des soldats de l'inutile. Lui n'est pas là pour gagner la guerre. Enfin pas vraiment. Il a intégré ce groupe afin d'espionner son chef, le sergent-chef Mohamed Guellab, un type charismatique, infatigable, redoutable guerrier, mais dont les origines autochtones donnent de l'urticaire à sa hiérarchie. Il est soupçonné de tout et n'importe quoi pour la simple et bonne raison que c'est un Arabe.

Glorieux, aux résultats remarquables sur le terrain, là où les autres ne vont pas, impressionnant, mais arabe tout de même. Donc suspect d'intelligence avec l'ennemi, d'être un agent de recouvrement de l'impôt révolutionnaire et, pire que tout, d'être l'assassin de son lieutenant fraîchement débarqué, abattu au combat dans des conditions peu claires. Ses hommes, dont la plupart sont des supplétifs algériens, se feraient hacher menu pour lui sans discuter et savent qu'il en ferait de même pour eux. Leguidel est lieutenant mais se fera passer pour un simple soldat, opérateur radio, pour rejoindre la meute de chasse que guide Guellab. Mal à l'aise dans son rôle d'espion, il va participer aux différents combats et, peu à peu, être fasciné à son tour par le sergent-chef à l'obstination et à la vaillance sans faille.

Alourdi par sa radio, un crin-crin hors d'âge qui pèse comme un âne mort et lui scie les épaules, Leguidel va découvrir les multiples réalités de cette guerre qui ne veut pas dire son nom. Il n'a pas le beau rôle, celui de l'espion, il risque sa peau tant dans les accrochages qu'au sein même de sa brigade. Il est témoins des massacres, des deux côtés, de l'intenable position des harkis méprisés par tous, de la misère des villages reculés pris entre deux feux : massacrés par les fellaghas s'ils parlent aux patrouilles françaises, par l'armée coloniale s'ils aident la rébellion. Il porte son fardeau comme un reproche permanent à une mission de plus en plus inconfortable, à mesure que les escarmouches se succèdent, que les camarades de combat tombent et que Guellab démontre sa détermination à poursuivre un groupe de l'ALN ayant attaqué une garnison. Même si les circonstances exactes de la mort du lieutenant restent un mystère et s'il ne perd pas des yeux l'objectif qui lui a été fixé, André se fond dans la meute et vit la traque pleinement.

Ce roman rouge du sang des combattants est une histoire d'hommes, un récit poignant sur une meute de loups méprisée de ses chefs, une troupe qui dépasse toutes ses limites afin de faire le boulot qui lui a été assigné. Certes, les consignes ne sont pas respectées à la lettre, certes, des initiatives qui ne devraient pas venir d'un simple sergent-chef sont prises, mais l'absurdité même de ce conflit justifie toutes ces errances. Leguidel va apprendre à appeler un chat un chat et une guerre civile par son nom. Le racisme et le mépris de la hiérarchie militaire, bien planquée dans les bureaux d'Alger ou Oran, vis-à-vis des guerriers intrépides, risquant quotidiennement leurs vies, lui apparaît avec violence, comme le fait que ce terrible conflit ne peut connaître ni vainqueur ni vaincus, que toutes les existences perdues dans le cycle des attaques-répressions ne font que retarder un processus inéluctable selon le sens de l'histoire. Et ce ne sont pas les discours ambigus des politiciens qui clarifient la situation.

Mohamed Guellab a toutes les qualités requises pour être officier. Plus que tout autre, il mérite de monter en grade, a même suivi avec succès la formation pour cela, mais voilà, il est arabe. Oui, mais l'Algérie, c'est la France, non ? Sinon à quoi rime cette longue mascarade sanglante ? Comment qualifier cette situation autrement que par le terme d'apartheid ? Les bougnoules sont bons à se faire descendre dans les déserts de pierrailles ou les bleds piégés, pour ça, on leur fait confiance, ils meurent bien pour la France, par contre, leur confier un commandement, alors que Guellab l'occupe déjà depuis longtemps de fait, est hors de question. Racisme ordinaire expliquant déjà, en partie, les raisons de la lutte armée de libération, auquel on peut ajouter le mépris, la confiscation des terres les plus fertiles par les colons et tant d'autres forfaits se multipliant depuis les débuts d'une colonisation loin d'avoir apportée les bienfaits décrits à l'envi par certains nostalgiques de ce département français dont la plus grande partie de la population était considérée comme des citoyens de seconde, voire troisième, zone.

Tu dormiras quand tu seras mort est un roman de guerre, une saga terrible, riche en émotions complexes. Les situations de combats, les gars qui crapahutent, épuisés, blessés, affamés, les rafales ennemies éclaircissant les rangs tout au long de la chasse, les antagonismes individuels, les engueulades, le manque de sommeil, la solidarité et le sacrifice ultime, tout y est résumé en un groupe de soldats soudés autour d'un chef habité par son devoir et sa tâche. La stupidité des vies gâchées, le commandement kafkaïen, l'évolution de Leguidel qui doute de plus en plus du bien fondé de sa mission au point de, parfois, l'oublier dans le feu de l'action. On croise des femmes, bien sûr, éternelles victimes de la folie meurtrière des hommes. Les vieilles en deuil permanent de fils et de maris qui ne reviendront pas, les jeunes, gibiers à viols collectifs pour les guerriers devenus dingues à force de peur et de tripes explosées, la fille du général, là-bas, en Allemagne, souvenir qui soutient au soir des batailles.

Sans relâcher un instant la tension extrême de la traque du groupe de combattants de l'ALN par le commando Guellab, François Muratet fait de ce microsome un résumé poignant de l'ensemble de cette guerre civile atroce aux dizaines de milliers de victimes. La composition de la brigade reflète parfaitement toutes les composantes de la société algérienne : des autochtones ayant choisi la France, des fellaghas passés à l'ennemi pour de multiples raisons, des appelés un peu paumés, des fils de colons. Les intérêts contradictoires sont flagrants, finement exposés, mais ils ne tiennent pas face à l'intelligence de commandement et la gestion humaine de Guellab.

Ce roman noir tout à fait exceptionnel narre une époque et des combats rarement vécus avec une telle intensité de l'intérieur, raconte la perte progressive de l'idée d'appartenance à un ensemble plus grand d'un groupe de militaires le plus souvent isolés. La perte également de toute notion de victoire ou de défaite collective, la bataille du jour est la seule préoccupation. Il y a des fragrances rappelant le colonel Kurtz d'Apocalypse Now dans le personnage de Mohamed Guellab, la folie en moins, la lucidité en plus. Au besoin, il rappelle également que la bêtise, le racisme, le mépris ne font pas la force des armées...

Sac au dos, arme à l'épaule, ne ratez pas ce formidable récit !


Notice bio

François Muratet est né en 1958 à Casablanca. Il vit en Seine-et-Marne où il enseigne l'histoire-géographie. Son premier roman, Le Pied-Rouge (Le Serpent à plumes - 1999, réédition Folio policier 2004), a reçu le prix du Premier Polar SNCF 2000 et, la même année, le prix de la Truffe Noire de Cahors. François Muratet a aussi remporté le prix Rompol du polar pour Stoppez les machines (Le Serpent à plumes – 2001, réédition Actes Sud/Babel Noir 2008). La Révolte des rats (Le Serpent à plumes), son troisième roman, a été publié en 2003.


La musique du livre

André Leguidel joue de la guitare, il écoute naturellement les premiers airs de rock qui sont parvenus jusqu'en France aux débuts des années 60. En plus de la sélection ci-dessous, vous trouverez : Elvis Presley, Chuck Berry, Buddy Holly, Henry Salvador, Johnny Hallyday – Souvenirs, souvenirs – T'aimer follement

Bill Haley & Comets - See You Later Alligator

Jerry Lee Lewis - Great Balls of Fire

Édith Piaf – Milord

Franck Sinatra – Come Dance with Me

Buddy Holly – That'll Be the Day

Dalida – Bambino


TU DORMIRAS QUAND TU SERAS MORT – François Muratet – Éditions Joëlle Losfeld – collection Littérature française - 253 p. mars 2018

photo : parachutiste français en Algérie

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