Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
TU ENTRERAS DANS LE SILENCE de Maurice Gouiran

Chronique Livre : TU ENTRERAS DANS LE SILENCE de Maurice Gouiran sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans… Quatrième de couv…

Avril 1916. Les 11000 hommes de la 1ère Brigade russe débarquent à Marseille où ils seront acclamés avant d'être envoyés sur le front de Champagne et le Chemin des Dames.

Kolya, l'anarchiste amoureux de la France, Slava, le meurtrier d'un bourgeois moscovite, Iouri, obsédé par une étrange vengeance, et Rotislav, qui lui n'avait rien demandé, y partagent souffrances, angoisses et espoirs.

C'est là que leur parviennent les premiers échos de la révolution russe. S'ensuivent les premières mutineries et la déportation des fauteurs de troubles au camp de la Courtine dans la Creuse.

Kolya ne rêve que de filer vers Marseille pour rejoindre la Révolution à Moscou en y entraînant ses frères de combat. Y parviendra-t-il ?

Quels impacts laisseront ces années laminées par la barbarie d'une guerre et l'utopie d'une révolution sur ces amis ?


L’extrait

« Je cherche à intercepter les regards de Iouri, Rotislav ou Slava. En vain. Ils sont obnubilés par ce panorama surprenant. Je retiens un sourire devant ces grands enfants toujours prêts à s’étonner. Ils me considèrent un peu comme leur grand frère, non pas parce que je suis plus âgé qu’eux – en fait, la plupart d’entre nous ont entre 20 et 22 ans – mais parce qu’on m’a cousu d’autorité des galons de caporal sur la manche. Je dois cette promotion au fait que je suis le seul homme de troupe à parler français, ce qui peut être assez utile… en France !
Quelle lumière ! Habitué à Moscou, à sa neige, à ses mornes hivers, aux brumes de la Moskova, nous n’avons jamais connu un soleil aussi éblouissant. Nous avons eu très chaud sur le bateau, au large de l’Asie du Sud-Est, mais là-bas le ciel restait obstinément lourd, humide, chargé de nuages menaçants ou de brumes, alors qu’ici…
La France est en guerre mais le front paraît loin de ce paysage paisible !
La guerre…
La guerre n’est encore, pour une majorité d’entre nous, qu’un concept, quelque chose d’abstrait, d’inodore, d’incolore. Nous n’en connaissons que les récits, certainement romancés, rapportés dans les cafés moscovites par les vieux briscards qui ont participé au conflit avec le Japon et les images héroïques colportées par une presse tsariste minée par la propagande.
Slava esquisse enfin un sourire.
Je sais à quoi il pense, le bougre… Il trouve certainement que la luminosité qui inonde généreusement cette rade est de bon augure. Slava est superstitieux, il a sans cesse besoin d’envisager son avenir à partir d’événements anodins plutôt positifs.
C’est ici qu’il va refaire sa vie.
Peut-être même y trouvera-t-il du boulot…
Boulot, ce n’est qu’une façon de parler car il n’a pas vraiment de métier. Il a toujours vécu de rapines, de vols, de cambriolages. Il y aurait lieu d’écrire « survécu » plutôt que « vécu », tant ses butins ont été jusqu’ici misérables et ses aventures, même si elles revêtent un ton picaresque dans ses récits, sans gloire ni lendemain.
Sous ce soleil, cette existence minable va changer.
C’est à Marseille qu’il va se reconstruire. Il y mettra toutes ses forces.
Et puis, Slava a encore le temps devant lui.
Il n’aura que vingt-six ans en septembre. » (p. 18-19)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Décembre 1915, l’armée française est exsangue. L’incompétence de ses généraux a transformé ce qui devait être une promenade de santé de quelques mois en une boucherie ahurissante : 680 000 soldats ont laissé leur vie sur les champs de bataille en un an et demi. L’apport massif d’hommes provenant des colonies comble un moment les manques, mais cela ne dure pas. Alors le sénateur Paul Doumer va se livrer à un marché ignoble : un troc. Il va se rendre à Petrograd, à la cour du tsar, afin d’y échanger des armes, dont la France est largement pourvue, contre de la chair à canon. La Russie peut compter sur un réservoir de 5 millions d’hommes, non formés, non entraînés, mais à quoi bon puisque ce ne sera que pour courir baïonnette au canon face aux mitrailleuses allemandes ? Il obtient de l’autocrate 44000 soldats contre des fusil Lebel. Quatre brigades de 11000 fantassins qui vont parcourir près de 30000 kilomètres en bateau pour parvenir au port de Marseille, seul moyen de contourner l’Allemagne, l’Autriche et la Turquie, alliés dans ce conflit.

« La guerre, il y a toujours eu ceux qui la souhaitent, ceux qui en tirent profit et ceux qui la font. Ce sont rarement les mêmes… »

Pour son trentième polar, Maurice Gouiran nous entraîne dans les pas de quelques-uns de ces soldats, arrachés à leur patrie par un marché sordide, échangé tel du bétail afin de nourrir les desseins de l’état-major français qui se refuse à économiser des vies. Tel du bétail, ils seront menés à l’abattoir sur le Chemin des Dames et d’autres théâtres célèbres d’opérations meurtrières d’une guerre qui ne les concerne pas. Le roman suit plus particulièrement quatre d’entre eux, aux aspirations très différentes, mais embarqués dans le même monde de cauchemar et de sang, sous les ordres du général Lokhvitski, arrivés dans la cité phocéenne en avril 1916.

Tour à tour, Kolya, anarchiste révolutionnaire, dont le père a été tué au cours de la révolution manquée de 1905, lettré, il parle français, a lu Proudhon, Bakounine, Victor Hugo, Iouri, au comportement étrange, toujours un peu absent, Rotislav, l’ombre de Kolya, avide d’apprendre même si ses rêves se tournent plus vers une vie banale de fermier, et Slava, délinquant, voleur, meurtrier par malchance, vont prendre la parole et décrire leur quotidien et leurs aventures au front et à l’arrière. L’horreur des tranchées, les assauts suicidaires pour un mètre de boue reperdu le lendemain, pour une crête qu’on n’arrivera pas à tenir. Le général Nivelle, commandant en chef de l’Armée française démontre, jour après jour, sa sottise et son peu d’intérêt pour la vie des soldats. La guerre doit durer, hors de question de capituler, d’économiser. Pourquoi ?

« - Le fric. La guerre rapporte de l’argent, beaucoup d’argent, à certains. Sais-tu que chaque fois qu’émergent des rumeurs de paix, la bourse baisse ? »

Dès la première halte, à Marseille, Slava et Kolya font le mur et décide de se payer un peu de bon temps en compagnie des prostituées du port avant de partir vers le nord pour quelques semaines d’entraînement. Mauvaise idée, la soirée dégénère, l’alcool aidant, une bagarre éclate au Bar des Colonies, Kolya est tabassé et Slava disparaît sans que son ami ne puisse en retrouver la trace. C’est sans lui qu’il regagne la caserne au petit matin, accompagné par un jeune Français, Antoine, revenu du front dans un piteux état, le visage fracassé par un shrapnell, ses traits atroces dissimulés sous un masque de cuir qui n’a plus d’autre lien social que le bordel et ses parents…

Les pertes sont énormes, les Russes sont de toutes les grandes batailles, la propagande en fait des tonnes, les dépeint en guerrier valeureux qui vont arracher la victoire. Mais une autre affaire occupe Kolya, Rotislav et leurs compagnons de misère : le tsar a été renversé, un gouvernement provisoire a pris le pouvoir, des soviets se réunissent au pays pour envisager l’avenir. Certes, c’est encore, en ce printemps 1917, un gouvernement bourgeois, mais la graine est semée et beaucoup aimeraient rentrer au pays afin de participer à ce nouvel élan, afin de ne pas se faire confisquer leur rêve par les grands propriétaires et les financiers…

Le commandement français voit cette information d’un très mauvais œil, ses propres soldats commencent à se mutiner, on fusille de plus en plus, il craint une contamination par les Bolchéviques et une propagation des idées communistes au sein des régiments.

Les Mencheviks au pouvoir en Russie ont bien compris la menace que pouvait représenter pour eux ce retour massif d’hommes armés, d’ouvriers et de paysans, pour beaucoup révolutionnaires, et refuse d’organiser leur rapatriement. En réponse, les soldats n’obéissent plus aux ordres, retranchés dans le fort de La Courtine, ils négocient avec les envoyés de Moscou, sans grand succès… Tout le monde se méfie de tout le monde, le dialogue de sourds, lourdement chargé d’arrière-pensées et de calculs cyniques, dure sans avancer. Kolya et Rotislav en perdent patience…

« Tu as compris très tôt que lorsque l’idiotie et la bêtise deviennent la norme, le sens critique s’émousse et de nouveaux despotes sortent de leur tanière à l’appel de la rue : ils ne s’emparent pas du pouvoir, on leur offre ! »

Tu entreras dans le silence est un excellent polar, avec de belles intrigues, des connexions entre le milieu marseillais de l’époque, pittoresque, et ces soldats perdus. Le récit ne manque pas d’action, de suspense et de rebondissements en tous genres, de cambriolage audacieux et de trahisons multiples, mais c’est aussi une formidable histoire humaine. On y rencontre des destins hors du commun dans un contexte abominable, des pauvres hommes, simples le plus souvent, broyés par les convulsions d’une histoire qui n’est pas le leur qui tentent de faire face, malgré la désinformation constante et la peur. Certains se résignent, obéissent par crainte de l’inconnu, d’autres se lancent dans des aventures presque suicidaires, chacun gère comme il peut…

« La misère, lorsqu’elle est répétée à l’infini, n’a-t-elle pas un côté rassurant ? »

Un superbe polar, documenté, édifiant, poignant, d’émouvants destins de jeunes hommes, envoyés au massacre, dans une guerre qui n’est pas la leur, la révolte au cœur et la mort pour compagnes…


Notice bio

Maurice Gouiran est né au Rove, près de Marseille, dans une famille de bergers. Il en a gardé une passion totale pour la rude nature des collines arides de son enfance, le respect de la culture populaire et de l'authenticité. Tombé amoureux de Marseille depuis le lycée, il obtiendra un doctorat en mathématiques et se lance dans l'aventure balbutiante de l'informatique début des années 70 après avoir vécu intensément les sixties. Il est devenu un des grands spécialistes des systèmes d'information sur les incendies de forêts et devient consultant pour l'ONU. Outre son activité d'auteur pour le moins prolifique, il enseigne à la fac de journalisme, se passionne pour la peinture, la poésie, le sport et l'histoire taboue du XXème siècle qu'il relate dans ses romans engagés et documentés. Déjà chroniqués sur Quatre Sans Quatre : L'hiver des enfants volés (2013) et La mort du Scorpion (2014), Les vrais durs meurent aussi (2015), Maudits soient les artistes (2016), Le printemps des corbeaux (2016), Le diable n'est pas mort à Dachau (2017), L'Irlandais, a reçu le prix littéraire de Provence 2018, et Qaraqosh (2019) tous parus chez Jigal Polar. Tu entreras dans le silence est son trentième roman !


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, on trouve bien entendu de la musique militaire, et, très présente, La Marseillaise, que les révolutionnaires russes aiment chanter, jusque dans leur réduit de La Courtine alors qu’ils vont être attaqués par les forces françaises…

L’habit à papa

Jean Péheu - Elle avait un chien

L’Internationale


TU ENTRERAS DANS LE SILENCE – Maurice Gouiran – Éditions Jigal Polar – 291 p. février 2020

photo : Le général N. Lokhvitski inspecte les positions en compagnie d’officiers russes et français, été 1916 en Champagne - Wikipédia

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