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Chronique Livre : TU N'AURAS PAS PEUR de Michel Moatti

Chronique Livre : TU N'AURAS PAS PEUR de Michel Moatti sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Jeune journaliste passionnée et déjà célèbre, Lynn Dunsday enquête pour Le Bumper, un site d'information sur internet. Reporter chevronné désormais proche de la retraite, Trevor Sugden travaille « à l'ancienne » pour un petit quotidien au format original.

Tous les deux vont traquer un assassin sans scrupule qui reconstitue avec autant de rigueur que de férocité les scènes de crimes les plus atroces, avant de les diffuser sur le Net.

Sur les blogs et les réseaux sociaux, les indices et les rumeurs circulent plus vite que les informations officielles. Un mortel jeu de piste s'organise alors, où Lynn et Trevor vont devoir faire face à la folie humaine, à leur conscience et au rôle qu'ils jouent dans cette escalade de l'horreur.


L'extrait

« - Vous savez comment ça marche aujourd'hui. Vous avez connu ça au Standard. La presse en ligne embauche un journaliste pour deux infographistes et dix commerciaux. Alors oui, on est plus nombreux dans les locaux, on est passés en total open-space, sans hiérarchie et sans logique apparente. À part Grant, bien sûr, qui joue au capitaine Flint du haut de sa passerelle... Ils m'ont installée dans un box avec un jeune type qui vend des demi-pages de pub dans un cahier « Écosystème ». Les jours où je suis de desk, c'est l'enfer. Il gueule toute la journée comme un camelot pour expliquer ses rabais aux clients. Et il me tanne du matin au soir pour que je rédige des brèves sur les marques qui lui achètent des encarts publicitaires.
- Et vous trouvez que ça manque de logique, un commercial qui indique la bonne direction aux journalistes ?
- Oui je crains que ce soit devenu un peu ça...
- Mais, dites-moi, vous avez des pages écolos au Bumper maintenant ?
- Écolos, comment ça ?
- « Écosystème », ce n'est pas une rubrique nature, environnement et bla-bla-bla ?
- Pas du tout, Trevor. C'est le cahier « Écosystème numérique » : les smartphones, les logiciels pour tablettes ; les nouveaux objets connectés, et bla-bla-bla. Une mine d'or pour les annonces commerciales. Un article, trente publicités : vous voyez que le ratio entre journalistes et commerciaux ne va pas s'améliorer tout de suite... » (p. 48-49)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Le décor du roman ? Un personnage à part entière. le Londres du Brexit, le fantôme de Thatcher, planqué derrière Theresa May, les pubs qui ne sont plus ce qu'ils étaient mais garantissent d'excellentes connexions wifi, le jeunes qui en veulent aux vieux d'avoir choisi leur monde. Entre retour en arrière vers un passé terrible et marche en avant vers l'incertitude, une société en bascule mais n'est pas encore d'un côté ou de l'autre. Un meurtrier exhibe des scènes de crime anciennes grâce aux outils d'aujourd'hui... synchrone.

« - Est-ce que nous préférons qu'il soit arrêté ou abattu? Ou est-ce que nous voulons que le spectacle continue ? »

Tu n'auras pas peur est une fusée à deux étages diablement efficace : premier étage, le thriller proprement dit. Une intrigue démentielle, tordue à souhait, avec un maître assassin, surnommé le Metteur en Scène, posant ça et là ses « créations » morbides, signant ses œuvres de quelques indices caractéristiques mais aux modes opératoires changeants et imprévisibles. Cela gène passablement les forces de police lancées à ses trousses. Il a toujours un coup d'avance et impossible d'anticiper son prochain meurtre, il y a bien une série en cours mais le lien entre les victimes est trop flou pour en tirer une conclusion sur ce qui va suivre. Il fait dans le spectaculaire, au sens littéral du terme, qui prête à être regarder. Le criminel ne se prive d'ailleurs pas de diffuser les vidéos de ses assassinats via des plateformes accueillant volontiers tout ce que la planète compte de pire. Lynn Dunsday et Trevor Sugden, une jeune louve de l'info en ligne et un vieux solitaire du papier imprimé, coopèrent afin de coller au plus près des scènes de crime et du peu de renseignements que laisse filtrer la police, même si Andrew Folsom, l'inspecteur chargé de l'enquête est ce qui peut ressembler le plus à un petit-ami pour Lynn.

« Bon sang, je vais encore une fois te parler de meurtre ! »

Le second étage, quant à lui, propose une vision acerbe, édifiante et documentée des interactions entre les médias, les lecteurs et les internautes dans la spirale infernale d'atrocités qui se met peu à peu en place afin d'attirer les regards, et donc de potentiels clients, sur les encarts de publicité accompagnant les articles, les blogs, les profils Facebook et Twitter. Notre époque du tout le monde sait tout, tout le temps, sur tout, chacun est expert en désarmement nucléaire, en économie politique, en écologie ou autres domaines qui déchaînent les passions explose les repères et les codes qui tenaient tant bien que mal, tant que l'information était réservée aux seuls journalistes professionnels. L'arrivée des médias en ligne, la viralisation du plus petit ragot déversé sans la moindre vérification ou recoupement poussent les professionnels à fonctionner comme les amateurs, vite, fort, à cogner sur l'info tant qu'elle est chaude pour faire des étincelles qui éblouiront les lecteurs et les garderont captifs. Comme dans la police, les journaux en ligne sont passés à la politique du chiffre, ignorant parfois la qualité au profit de la quantité sur une secteur devenu de plus en plus concurrentiel.

« Tu sais que tu es à Anfield quand ta bière a le goût de la pluie... »

L'analyse aurait pu être poussée un peu plus loin, peut-être, sur les intérêts idéologiques et financiers, sur la nature même des actionnaires et propriétaires des grands vecteurs de communication, manipulant les lignes éditoriales et la hiérarchie des Unes afin de mettre en avant ce qui arrange, ou de glisser sous le tapis ce qui gêne. Mais ce n'est pas le propos, pour Tu n'auras pas peur, c'est l'ivresse de gore et d'hémoglobine qui saisit le public, devant être réalimentée sans interruption, avec, comme toute toxicomanie, l'obligation d'augmenter les doses et la toxicité du produit. Pour ce volet, la démonstration est magistrale, l'intrigue nait de ce besoin, s'en nourrit et enfle avec les échos qu'en font les médias. Elle est taillée sur mesure, intelligente et passionnante.

«  Souvent tu arrives et il y a deux sortes de flics. Le flic qui a vu et celui qui n'a rien vu. »

Le socle, c'est l'image. Le crime devient photo ou vidéo, il squatte les écrans devant lesquels nous passons de plus en plus de temps. L'assassin crée la scène initiale qui est diffusée via les réseaux sociaux eux-mêmes repris par la presse qui peut d'une part être manipulée ainsi par le criminel d'autre part servir de « normalisateur » de l'horreur. L'écran servant de filtre inactif entre le sordide et le spectateur, le lecteur devient voyeur, tous les mécanismes sociologiques d'empathie sont touchés par ces intrications qui finissent par former une boucle où chacun à son rôle gratifiant. Le tueur atteint la célébrité, la plateforme internet a plus de visiteurs et peut vendre plus cher ses placards de pub, les journaux en lignes également, les journalistes sortent des scoops et deviennent également plus cotés, le quidam lecteur ou internaute cherche à devenir celui-qui-a-vu-en-premier. Une société foncièrement individualiste, notre société du spectacle, Debord avait décidément raison, trouve, sous la plume de Michel Moatti la plus belle démonstration de sa dangerosité.

« - Vous avez raison, il nous donne presque envie d'être au prochain épisode. C'est monstrueux... »

Dès qu'une vidéo ou une rumeur, un simple soupçon touche une affaire « people », il n'y a plus de frontières, aucune, les images les plus atroces sont accessibles en quelques clics, on peut passer d'une décapitation d'otage dans son salon à l'apéro à une autopsie en ligne juste avant de se mettre au lit. Tout se vaut, la hiérarchisation de l'horreur ne fonctionne plus réellement dans des cerveaux gavés de stimuli violents, de pubs agressives et d'infos débitées sur un ton monocorde. La fugue, simulée ou non, d'une blogueuse star est traitée sur le même niveau d'urgence et d'importance qu'une guerre en Europe ou un tueur en série actif sur le territoire. Qui est responsable ? Le reporter qui en fait état ? Celui qui le lit ? Le site qui diffuse les images ? La violence de notre époque pousse-t-elle les journaux au sensationnalisme ou ce sont les journalistes qui en mettant en exergue les criminels les plus retors les stimulent à devenir encore plus créatifs ? Ce sont toutes ces liaisons invisibles que Michel Moatti tente de mettre en évidence, et il y réussit fort bien.

« Plus rien. Juste un truc rose et noir avec des trous et des morceaux de dents. »

Lynn se bat contre cet état de fait, interpelle son lecteur comme elle le ferait pour un ami, vitupère en lâchant ses scoops comme si elle était fâchée de devoir en arriver là, avant de s'apercevoir qu'elle participe aussi au grand saccage de l'échelle des valeurs. Trevor, plus conscient, plus âgé, moins fougueux, analyse plus froidement la situation et a quitté le grand quotidien, où il était une vedette reconnue, pour une feuille de chou, mais sa volonté d'être le premier sur le coup est la même. Les deux journalistes de Michel Moatti possèdent cette lucidité féroce sur leur métier, y pensent intelligemment, mais semblent parfois cesser de réfléchir lorsque l'appât alléchant d'un scoop se présente. Bâti comme un kaléidoscope, alternance d'articles, de brèves, d'actions, de rebondissement, de scènes intimistes et de réflexions qui s'intriquent à chaque instant, comme la vie échevelée de Lynn ou d'Andrew, le roman aspire son lecteur dans un tourbillon un peu fou, démontrant par là-même la théorie de son auteur sur le puissance de l'attraction du mal quand il est bien mis en scène ou jeté au visage tel les news de Dunsday.

« Tu te diras que ces corps ne sont que des images »

Lynn, Trevor, Andy, trois personnages fragilisés, pudiques à l'extrême pour ce qui touche à leurs sentiments, lâchés au milieu d'un cirque où ils sont à la fois acteurs et spectateurs, qui tournent autour de l'amour sans se l'avouer, dansent une chorégraphie énervée dirigée par un Erostrate des temps moderne, enflammant les nouveaux temples de la dévotion contemporaine, les médias.

« Tu avanceras parmi elles et tu n'auras pas peur. »

Deux étages, souvenez-vous, c'est valable pour le lecteur également, vous sortirez de ce roman plus édifiés que vous n'y êtes entrés sur le monde fascinant de l'info en continu, et vous aurez dévoré un superbe thriller qui vous captivera de la première à la dernière page.


Notice bio

Michel Moatti est docteur en sociologie des médias, professeur à l'université de Montpellier III et ancien journaliste. Il signe ici son quatrième roman, après Retour à Whitechapel, Blackout Baby et Alice change d'adresse, tous parus chez HC éditions avant d'être publiés dans la collection Grands Détectives 10-18. Il revient avec Tu n'auras pas peur à l'investigation et traite de son sujet de prédilection : la sociologie des médias et la violence en ligne.


La musique du livre

Une généreuse et très bonne bande originale en fin d'ouvrage, avec générique de début et de fin, pour un roman où la musique est omniprésente. Elle provient des smartphones, des radios, des chaînes Hifi, il y en a presque à chaque court chapitre, airs identifiés ou références à des artistes en relation avec le cours du récit. Quelques exemples, pris totalement arbitrairement. Excepté le dernier titre, une petite largesse que je m'accorde puisqu'il est beaucoup question d'Otis Redding, même si « les morts ne chantent pas »... 

The Twilight Sad – Sick

Metronomy – Reservoir

Nina Hagen - Auf m Bahnhof Zoo

The Coasters - Down in Mexico

Paul McCartney - Hope of Deliverance

Otis Redding - The Dock Of The Bay


TU N'AURAS PAS PEUR – Michel Moatti – HC éditions – 474 p. février 2017

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