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TU RIRAS MOINS QUAND TU CONNAÎTRAS LES HOMMES de Florent Bottero

Chronique Livre : TU RIRAS MOINS QUAND TU CONNAÎTRAS LES HOMMES de Florent Bottero sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Florent Bottero est un auteur français de 27 ans qui, après une vie professionnelle plutôt éclectique, se consacre désormais à l'écriture. Tu riras moins quand tu connaîtras les hommes est son premier roman.


De quoi ça cause ?

« - Ce que je sais, c'est qu'il nous faut un nouveau récit. On a besoin d'un nouveau souffle, quelque chose à espérer, et plus c'est fou, plus ça les entraîne, plus ça leur donne de la force et de la conviction. »

D'amour et de mort. Une adolescente de douze ans est retrouvée morte. Ce crime précipite un village tranquille dans une tourmente sanglante car son père, Joseph Roubaud décide de se venger et de laisser libre cours à ses pulsions meurtrières les plus noires. Le désordre ainsi créé va agir comme un révélateur, dévoilant les mensonges, les faux-semblants, le passé honteux des uns et des autres.

La violence s'abat sur chacun, violence des armes et de la vérité qui tue comme une balle. 1856, sale année.


Un extrait

« La rivière serpentait là. Entre les troncs et les branches entortillés, au pied de buttes humides parsemées de quelques touffes d'herbe et de mousses. C'était ici, en septembre de cette année 1856, à l'ombre des arbres qui ployaient douloureusement au-dessus des eaux, qu'on avait trouvé la fille, étendue sur une de ces berges sauvages façonnées par les crues de l'hiver.
Elle avait en vérité été aperçue bien en amont, à l'aube, quand un paysan occupé à ramasser du bois mort s'était avisé de le faire au sommet d'un ravin de quatre mètres de hauteur surplombant la rivière. Il avait alors vu passer le corps de la fille, allongée sur le dos, semblant glisser sur l'eau comme un fantôme. Ses bras le long du corps, ses cheveux tournoyant autour de son visage, sa robe blanche flottant doucement au gré du courant, les paupières closes, elle était paisiblement passée devant les yeux du paysan. Paisiblement, car elle paraissait dormir.
Cette vision était si étrange que le paysan pensa longtemps avoir rêvé. Tout se confondait dans un épais brouillard. Mais une chose lui fut toujours certaine : il s'agissait d'une très jeune fille, et son visage serein était d'une grande beauté. » (p. 11-12)


Ce que j'en pense

«-  Nous sommes tous des tueurs ! hurla Marc. C'est à ce prix que se font les révolutions ! »

Tout est mensonge, tout est erreur, tout est faux. Le monde se déchire, à la faveur d'un scandale inacceptable, comme un drap tendu trop usé qui ne peut plus occulter quoi que ce soit. Toute certitude se rompt soudain sur la pierre trop dure du choc de ce viol, de ce meurtre d'une jeune enfant de 12 ans.

Joseph Roubaud, son père, veuf, un infirme au pied bot, est traqué comme une bête fauve, soupçonné d'avoir commis l'irréparable par des villageois pour qui son infirmité le désigne d'emblée à leurs soupçons.

Dans la solitude de la nature où il se réfugie et se cache, Roubaud rencontre un autre infirme, mais de la mémoire celui-là, un colosse, un type qui ne se souvient de rien. C'est comme s'il était né à l'instant, sauf que que ce gros trou dans sa mémoire le taraude, il pressent qu'il faut qu'il sache et c'est pour ça qu'il erre, à la recherche de ce fichu passé qui s'est fait la malle. Ces deux-là vont faire cause commune, le diable boiteux qui flingue à tout va, sarcasme à la bouche, sans pitié, sans aucune humanité depuis que l'humanité lui a volé sa fille, et puis le colosse, qui ne se souvient que d'une forge alors baptisé La Forge, aussi doux et gentil qu'il est naïf, perdu, seul, incapable de violence.

Entre les deux hommes, une étrange proximité, comme un lien fatal, une sorte d'évidence qui fait qu'ils ne se quitteront plus. Autant Roubaud parle, autant La Forge se tait.

Roubaud, c'est la méchanceté incarnée, un salaud qui en veut à tout le monde. Il se révèle soudain pour ce qu'il est, un psychopathe qui aime infliger la souffrance, qui tue, parfois sans raison, malgré moult promesses à La Forge de ne plus jamais recommencer, juste parce que c'est plus simple de le faire. Ca dégage la route, ça évite d'avoir à convaincre, ça en fait un de moins.

Roubaud, c'est le serpent du jardin d'Eden, un griot maléfique qui mêle fiction et réalité, dont la parole ensorceleuse réinvente le monde et ouvre la voie au doute, au questionnement et à la mort. C'est un faiseur de mythes, un raconteur d'histoires qui rend la réalité soudain trop acérée pour être supportable, qui fait apparaître comme par magie sur nos rétines les vilaines taches de nos petites saloperies ordinaires.

Ça lui plaît, à Roubaud, de tout dégueulasser. Pourquoi y aurait-il encore de la place pour la pureté et le bonheur ? Lui, enfant, il a vu la guerre de Vendée, il a connu d'abord le corps des femmes nu, disloqué, avili et éventré par les soldats, choqué au point qu'il ne voulait pas se marier, apeuré et écoeuré par le souvenir de ces cadavres : « J'étais effrayé et fasciné par elles, je me sentais sale, méchant, honteux d'être un homme, d'être du même sexe que tous ces salauds de fumiers qui tuaient à l'époque. Et puis un jour, ça a volé en éclats, tout ça. »

Parce qu'un jour, une femme a accouché, là, devant lui, près d'une rivière. Et il a aidé cette femme à donner la vie, dans le sang, les cris, la souffrance. Là, son existence a changé. Soudain, lui, l'infirme solitaire a pris femme, est devenu père, a connu le bonheur. Oh passagèrement. 12 ans seulement. Et maintenant, il est temps que les hommes paient.

C'est plus qu'une vengeance, c'est l'accomplissement d'un destin : être un assassin, c'est finalement sa vraie nature, être un tueur d'hommes.

Comme la chute d'un caillou dans l'eau calme n'en finit pas de créer des ondes, la mort d'Ophélie – dont le corps est retrouvé flottant au fil de l'eau, comme celui de l'autre, de l'Anglaise – a des conséquences sur toute la communauté.

Le conte se développe pendant que les comptes se règlent : les mots vont fabriquer la mort aussi sûrement que les balles des fusils. Les secrets vont s'évanouir à la dure lumière de la vérité. Tous paieront, les innocents comme les victimes.

Surtout, il est question de pères. Un serial père, que la chair n'effraie pas celui-là, et qui se rend compte du dénuement extrême dans lequel vivent ses enfants adultérins, maltraitant sa fille parce que peu scolaire, maltraitant aussi son fils préféré parce que trop aimé, un homme qui aime le pouvoir et dont on révèle soudain les secrets. Et les autres à la paternité refusée, interdite, refoulée, qui fabriquent des enfants, les abandonnent, les maltraitent, les abreuvent de silence et de mensonges pour en faire des adultes perdus et violents, déchirés.

« Se débarrasser des symboles du pouvoir sur nos terres. Incendier la mairie, l'école, les lois, les livres, les décrets, les registres, tout ce qui autorise et légitime la technique, le droit et l'exploitation de la Nature. Et tuer le maire. »

Devant le chaos et la folie des pères, les enfants veulent prendre le pouvoir à leur tour, violemment, sans autre désir que celui, brutal, d'être les maîtres. S'inspirant de Roubaud comme d'un sinistre maître en destruction, ils avancent en tuant, peut-être pour revenir à la Monarchie, comme à un symbole paternel rassurant, quelque chose comme une filiation réussie, peut-être juste pour en finir avec une société qui ne les reconnaît pas encore.

« Annoncer le message de Joseph Roubaud dans les villes industrielles où se trouvait le plus grand nombre de petites mains laborieuses, de déracinés. Il fallait les nourrir d'un autre récit, les désintoxiquer de l'idéologie dominante qui les intimidait et inhibait leur volonté de se libérer. Semer des graines, des foyers de révolte partout, de façon à épuiser l'Empire, à le pousser à se rigidifier, à devenir de plus en plus insupportable pour de plus en plus de gens. »

Finalement, ce sont les femmes les vraies héroïnes. Malgré leurs corps meurtris, souillés, avilis, elles ne rendent pas coup pour coup mais se servent de leur force pour éclairer le chemin et prendre des décisions qui forcent le futur à s'ouvrir et à donner un sens à la vie, en dépit des pères.
Le salut viendra d'elles.

A mi-chemin entre roman historique et conte noir, le récit met en scène à la fois la sphère intime, familiale, avec le passé qu'on recherche pour se comprendre ou qu'on occulte pour s'oublier, et la sphère collective, historique, les guerres de Vendée de la fin du dix-huitième siècle et les révoltes sporadiques et meurtrières qui explosent à la faveur d'une vacance réelle ou supposée du pouvoir légitime, comme on tue son père pour prendre sa place. La folie nihiliste de Roubaud, ironique et destructrice n'est finalement pas pire que la saloperie ordinaire et violente des hommes : la cruauté et la lâcheté règnent en maîtresse souveraine sur leur cœur.

Pas de musique, si ce n'est celle des balles et des mots.


Tu riras moins quand tu connaîtras les hommes - Florent Bottero - Éditions Denoël  355 p. septembre 2017

illustration : Ophélie de John Everett Millais (détail) - Wikipédia

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