Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
UBAC d'Élisa Vix

Chronique Livre : UBAC d'Élisa Vix sur Quatre Sans Quatre

Photo : le glacier d'Aletsch en Valais (Wikipédia)


Le pitch

Estelle, jeune préparatrice en pharmacie dans une vallée des Alpes, est heureuse. Elle vit le bonheur parfait avec son mari, Jérémy. Ils ont une petite Lilas et Estelle a même quitté son emploi à l'officine du village, non loin de Modane, pour travailler avec Jérémy au bowling qu'il tente de maintenir à flot. Claudine, la pharmacienne, et Fabien, son frère, forment avec le jeune couple une sorte de famille où tout le monde se sent, apparemment, bien.

Peu avant Noël, arrive de New-York Nadia, la sœur jumelle de Jérémy, qu'il n'a pas vu depuis quatre ans. Elle va s'installer chez le jeune couple pour quelques temps. Très froide, la jeune femme ne fait pas bonne impression à Estelle qui va très vite sentir qu'il se passe quelque chose d'obscur dans la relation des jumeaux. Nadia dégage comme un parfum vénéneux et installe peu à peu une atmosphère délétère dans la maison. La peur vient, pour Lilas, pour elle, pour son couple. Des petits riens, des signes qu'elle seule décode, même si tous s'épuisent à lui prouver qu'elle se trompe et que son propre passé n'est pas exempt de faits troublants.

L'angoisse monte peu à peu jusqu'à tout submerger. Surtout que Fabien en est sûr, les loups sont revenus dans la vallée...


L'extrait

« Une fois n'est pas coutume, je me maquillais, et, dans le miroir piqué de rouille de la salle de bains, je me trouvai presque jolie. Ce n'était pas si difficile finalement.
Une fois prête, je montai chercher Lilas dans sa chambre. Tout à mon enthousiasme, je dérapai et mon genou heurta violemment le tranchant d'une marche. Une douleur fulgurante transperça ma rotule. Le souffle coupé, je m'assis au milieu de l'escalier, serrant mon articulation entre mes doigts. Les mailles de mon collant avaient filé, un hématome s'épanouissait déjà sous ma peau blanche. Quelle andouille ! Je savais pourtant que cet escalier était traître. Je me redressai vaille que vaille, prenant appui sur la marche assassine. Je fronçai les sourcils. Un corps gras maculait ma paume. Je reniflai : de la cire. Ma glissade ne devait rien à ma maladresse ni à la raideur de l'escalier.
Je boitillai jusqu'à la cuisine pour chercher du détergent. Jérémy avait-il ciré l'escalier pendant que j'étais sortie en omettant de me prévenir ? Mon mari n'était pas un fervent adepte du partage des tâches ménagères, mais il lui arrivait parfois de s'atteler à de gros travaux comme nettoyer toutes les vitres du chalet, lessiver les murs ou lustrer l'escalier. Accroupie, je nettoyai le bois huilé en songeant avec effroi ce qui se serait produit si j'étais tombée avec Lilas dans les bras. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Ubac, le versant sombre, le côté obscur, donne le nom et le ton de ce thriller. Y vit un trio où l'on sait dès le début qu'un drame va se jouer. Qu'il arrivera lentement mais sûrement, par toutes petites touches, par bribes de lucidité et éclats de révélations. Pas de grands effets spéciaux dans les splendides paysages de neige, juste le soupçon, de plus en plus prégnant, les indices qu'Estelle met bout à bout dans sa logique personnelle, alors que ses amis n'y voient que coïncidences ou interprétation paranoïaque. Comme elle, le lecteur valse entre les suppositions, Nadia campe l'âme damnée de Jérémy, celle qui vient pour détruire, peu à peu, on découvre une Estelle moins lumineuse et le doute se réinstalle...

Roman d'atmosphère, poisseuse, glacée, imprégnant tout d'une suspicion invivable, littéralement insupportable, entraînant les personnages loin des sentiers de la logique, les poussant à peut-être surinterpréter l'insignifiant, à penser pouvoir commettre l'irréparable.

Les loups, dont ne verra jamais que les traces, hantent le récit, intensifie le duel à fleurets mouchetés entre l'inquiétante Nadia et Estelle beaucoup moins lisse qu'il n'y paraît. Des fauves en filigrane, hurlant dans les têtes, obnubilant Fabien qui y voit le signe d'un drame annoncé. Renforçant la pesanteur de cet ubac enneigé, de ce Noël raté et de ce qui va suivre. Élisa Vix chuchote son intrigue, l'amène tout autant dans le fantasme que dans les menus faits troublants. Ses deux femmes sont faites pour se répondre avec l'homme-enfant entre elles, enjeu, pivot d'une sarabande feutrée mais potentiellement mortelle. Un exercice de style sur la gémellité, toujours intrigante, la réactivation des peurs que l'on croyait enfouie et les relations troubles dans un environnement confiné par la neige.

Très belle écriture, aussi subtile que l'intrigue, apparemment légère comme les flocons mais qui avance phrase après phrase vers le gouffre dans un glissement continue. La tension entre les protagonistes progresse continuellement, savamment orchestrée pour que le suspense ne se relâche à aucun moment, sans cesse entretenu par une nouvelle révélation, un événement étrange, un non-dit, une image entraperçue.

Tout en finesse, une aquarelle de thriller, remarquable par l'intensité dramatique et le style épuré. S'il fallait évoquer une référence, c'est vers Simenon qu'il faudrait regarder. Un shot de suspense lourd pour se remettre en jambes après les fêtes.


Notice bio

Née en 1967, Élisa Vix a notamment publié La Nuit de l'Accident 2012, Prix Anguille sous roche 2012) et L'Hexamètre de Quintilien (2014). Dans la série Thierry Sauvage, le dernier roman paru est Le Massacre des Faux-Bourdons (2015). Deux précédents romans de la série ont été adaptés pour France 2 : La Baba-Yaga et Bad Dog.


UBAC – Élisa Vix – Rouergue Noir – 181 p. 6 janvier 2016

Top 10 : les thrillers de l'été 2019 Chronique Livre : ET TOUT SERA SILENCE de Michel Moatti Actu #14 : avril/mai/juin 2019