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Chronique Livre :
UN COEUR SOMBRE de R.J. Ellory

Chronique Livre : UN COEUR SOMBRE de R.J. Ellory sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Vincent Madigan a fait de grosses conneries. Pas le genre une fois avouées, à moitié pardonnées, de celles qui vous mènent droit six pieds sous terre ou en taule. Avec option tortures abominables et douloureuses avant le trépas. Faut dire qu'il a le démon du jeu et que ses dettes atteignent des sommets. Pas à n'importe qui en plus, à Sandià, un caïd craint qui règne sur la pègre d'East Harlem.

Il lui faut du cash, de quoi combler son déficit abyssal et, braquer les sommes fabuleuses en liquide qui circulent chez les gros dealers, lui semblent un bon moyen de parvenir à ses fins. Même si le sang doit couler à flot, il doit reprendre son destin en main, sortir de ses addictions, redevenir un homme fréquentable pour lui-même.

Évidemment, les choses tournent mal. En plus des gangsters abattus lors de casse, Madigan va être contraint de se débarrasser de ses complices et une petite fille est gravement blessée au cours du braquage. La solution paraissait proche, il se retrouve un fois de plus au fond du gouffre. La seule issue possible : trouver le chemin de la rédemption, même si celui-ci est apparemment totalement impraticable. Une falaise abrupte verglacée... Il va entamer l'ascension, les yeux braqués sur la lumière, tiraillé entre espoir et résignation...


L'extrait

« Si Vincent Madigan ne tua pas le type, c'est parce qu'il ressemblait à Tom Waits. OK, il était polonais et s'appelait Bernie Tomczak, mais il ressemblait tout de même à Tom Waits. Comme si Tom Waits s'était tapé une fille de l'Est et que ça avait donné ce connard. Non seulement ça, mais Bernie ne gueulait pas, il ne chialait pas, il n'implorait pas qu'on lui laisse la vie sauve. Rien du mélo habituel. Il n'essayait pas non plus d'être un héros. Il se contentait d'encaisser les coups. Et après l'avoir frappé dix, vingt, cinquante fois, Madigan éprouva malgré lui un respect inattendu. Mais ça lui allait. Il pouvait accepter ça. Et, en dépit du sang, des grognements, du bruits des dents qui se cassaient et de tout le reste, Madigan se demandait si Bernie n'était pas le type le plus coriace qu'il ait jamais... jamais quoi ?
Madigan frappa Bernie une fois de plus, et toutes les pensées qu'il avait pu avoir disparurent. C'était ce qui arrivait toujours quand il mélangeait mauvaise coke et Jack Daniel's. Madigan recula alors et sentit quelque chose monter en lui. Sa poitrine était comme du verre, aussi fine qu'une ampoule, et il songea que si quelqu'un le frappait en retour, il volerait en éclat comme... comme... comme quelque chose qui vole en éclats. La sensation dans sa poitrine se transforma en nausée, il commença à avoir des haut-le-coeur, et Bernie s'effondra alors avec un sourire sur le visage, car il venait de prendre conscience que Madigan n'avait ni la volonté ni la force de le frapper à nouveau. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Madigan, il n'en est plus à se demander où il en est, il le sait. Au fond. Tout au fond. Emprisonné dans ses contradictions, coincé dans ses addictions, perdu entre son métier de flic et ses habitudes de truand. C'est un personnage type de R.J. Ellory, un de ses favoris, celui qui lui réussit le mieux. Et, là encore, il se régale et nous régale. Un Coeur Sombre est un quasi huis-clos et c'est à l'intérieur de Madigan que l'action se noue, se déroule. Les tensions montent, il se débat, échafaude, ruse, joue tous les rôles, Vince est le diable dans un bénitier et il se noie.

La rédemption passe par la douleur, la perte. Et il va en subir, de cruelles. Madigan va être confronté aux conséquences de ses actes, au gâchis qu'est sa vie et à la misère qu'il a causée. Du fond de son cerveau embrumé par les multiples cocktails de came et de médicaments qu'il ingurgite, dans un semblant de contrôle, pour équilibrer, il perçoit que toute reculade est impossible, après ce braquage-carnage, il ne peut plus que changer de chemin, quitte à y laisser sa peau. Mais ne l'a-t-il pas déjà perdue ? Il n'est plus que l'ombre de ce qu'il pensait être lui, la morale, l'éthique, les valeurs, il ne possède plus rien, il survit machinalement, tue par obligation rationnelle. Il gère ou, du moins, se donne l'illusion de...

Il a eu des femmes, il a des enfants, a eu des enfants, ne sait pas trop ce qu'ils sont devenus, ni quoi faire avec eux. Dans le paysage, omniprésent, Sandià, qu'il a déjà trahi, qui le contraint à trahir. Une sorte de divinité locale ce caïd, omniscient sur son territoire, omniprésent par ses contacts et affidés au plus haut niveau, le capo pose une chape de plomb sur la vie des habitants de son territoire. Madigan va oser, du fond de son inconscience, défier celui qui a pourri son existence.

Ellory est à l'aise dans l'exercice, c'est son territoire à lui : les âmes tourmentées et les personnages en quête d'une identité qui les a fuit. Il sait les faire parler, leur extirper les secrets les plus intimes, les faire danser sous sa plume les valses hésitations improbables des vies compliquées et tragiques. Madigan rejoint sa galerie déjà riche d'anti-héros torturés, victimes et bourreaux à la fois, tendu vers une impossible rédemption tant le passif est lourd, impossible à solder. Il a l'art de glisser le grain de sable qui va faire s'effondrer les plus belles stratégies, attirer l'attention d'un côté pour mieux surprendre de l'autre. À force, le connaissant, le lecteur s'y attend plus ou moins, mais il parvient encore, à chaque fois ou presque à réussir le tour de passe-passe qui rend le final magnifique.

Comme toujours également, les personnages secondaires ne sont pas là pour faire beau. Que ce soit Bernie, Sandià ou Isabella, ils ne sont pas des porteurs de bidons. Leur présence est capitale et participent pleinement au destin d'un Madigan aux abois. Ils sont les mauvais génies, les traîtres, ceux qui nourrissent la culpabilité, les reproches vivants qui empêchent toute velléités de rebrousser chemin vers les habitudes antérieures.

Un Coeur Sombre, c'est un homme face a la réalité de ses actes, sa responsabilité directe. Il croit gérer, croit contrôler mais il n'est que le jouet de ses illusions et le retour à la terre ferme va être brutal. Un polar fort et beau, qui va chercher son héros pathétique au plus profond de ses tripes, lui faire miroiter l'espoir pour mieux le lui reprendre. Paye-t-on vraiment pour ses fautes ou par hasard ? Pour un détail mal réglé, pour une broutille échappant à toute volonté, alors qu'il y avait mille raisons de subir le châtiment ?

Encore un très grand roman de R. J. Ellory, un de ses meilleurs, une intensité dramatique énorme, étouffante, asphyxiante. Un concert où chacun joue faux, volontairement, mais où l'ensemble, au final, donne une impression d'harmonie dramatique.


Notice bio

Roger Jon Ellory est né en 1965 à Birmingham. Il n'a pas connu son père, qui aurait été un voleur hollandais, et sa mère est décédée alors qu'il n'avait que 8 ans. Confié à sa grand-mère, celle-ci, de santé précaire, décide de le confier à l'orphelinat. C'est dans la bibliothèque de cette institution qu'il fera connaissance avec la littérature, il apprend également la trompette classique et jazz.

Après un bref séjour en prison pour vol, il monte un groupe de rock, The Manta Rays, où il jouera de la guitare. Vivant dans des conditions déplorables dans un studio qu'ils ont construit dans la maison de sa grand-mère, le batteur y décède d'une crise d'asthme. R. J. Ellory se tourne alors vers la littérature et publie son premier roman après plus de 120 refus.

Depuis 2008, avec Seul le silence et Vendetta, tous les deux chez Sonatines, il enchaine des thrillers magnifiques au style unique qui font de lui un des plus grands écrivains du genre actuellement. Les trois dernières parutions, Les Neuf Cercles, Les Assassins, toujours chez Sonatine, et Papillon de Nuit, son premier roman édité dans la collection Sonatine +.


La musique du livre

Vous n'aurez que l'embarras du choix, le roman contient soixante-et-un chapitres, tous ont pour en-tête un titre de chanson ou de film. Je vous laisse trois, totalement arbitrairement.

Linkin Park - Keys To The Kingdom

Beverley Craven - Promise Me

The Gun Club - She's Like Heroin to Me

Deux titres tirés du polar lui-même, comme quoi il y a vraiment de quoi faire...

Kenny Burrell Trio at the Village Vanguard - Will You Still Be Mine?

Tom Waits – Lord, i've been changed

UN COEUR SOMBRE – R.J. Ellory – Sonatine Éditions – 489 p. octobre 2016
Traduit de l''anglais par Fabrice Pointeau

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