Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
Un fond de vérité de Zygmunt Miloszewski

Chronique Livre : Un fond de vérité de Zygmunt Miloszewski sur Quatre Sans Quatre

illustration : un meurte rituel juif, toile accrochée dans la cathédrale de Sandomierz (Wikipédia


L'extrait

« - J'ai peut-être oublié d'ajouter qu'entre le refus total de la nation et le fait d'incendier des synagogues en son nom, il y a une marge vaste pour des gens raisonnables.
Teodore ne voulait pas s'engager dans la polémique. Il n'aimait décidément pas les gens qui avaient des hobbies. Pire, il les craignait. La nation, c'était selon lui une sorte de hobby. Une passion qui ne servait à rien, mais qui accaparait tellement qu'en ces temps difficiles elle pouvait pousser à des actes épouvantables. Un procureur ne devait pas s'identifier à la nation, il devait ne croire en rien et ne pas avoir l'esprit couvert par le voile de l'affect. Le code pénal était précis, il ne divisait pas les gens en bons et en mauvais, il n'incluait pas la foi ou la fierté patriotique. Et le procureur devait être le serviteur du code, le gardien de l'ordre et de la loi. »


Le pitch

Après ses aventures dans Les Impliqués, nous retrouvons le procureur polonais Teodore Szacki divorcé, muté dans une petite ville de province, Sandomierz. Il est bien décidé à profiter de sa nouvelle vie de célibataire. Mais, même en charmante compagnie, le vie de ce petit bourg l'ennuie vite et le cadavre d'une femme saignée à blanc retrouvé au pied de l'ancienne synagogue va enfin lui permettre d'utiliser son expérience et ses talents de procureur et d'enquêteur.

Une catholique vidée de son sang à côté d'un édifice religieux juif va très rapidement raviver les vieilles lunes du rituel juif, ces anciennes balivernes qui racontaient que les rabbins recueillaient le sang des jeunes enfants pour le mêler au pain azyme. D'autant plus que le mari de la victime ne va pas tarder à connaître le même sort...

Aidé dans ses investigations par Barbara Sobieraj, « sa bureaucrate frigide de collègue » et d'un vieux flic local, un papy moustachu, Leon Wilczur qui lui fait amèrement regretter son ami de Varsovie, le commissaire Oleg Kuzniekov, Teodore va devoir user de tout son flair pour faire le tri entre les superstitions locales, les haines ancestrales, ce qu'on veut lui faire croire et ne pas prendre les apparences pour des réalités. Rude boulot car l'antisémitisme régional n'est jamais très loin de la surface, que les nationalismes et populismes sont engraissés par la crise identitaire...


L'avis de Quatre Sans Quatre

J'avais beaucoup aimé Les Impliqués, un premier contact avec cet auteur qui m'avait séduit par sa capacité à glisser habilement quelques vérités bonnes à dire quant à ses compatriotes, son pays et sur nos sociétés occidentales, voire l'humanité en général. Un fond de vérité passe largement la vitesse supérieure, il décape sérieusement les lieux communs que nous avons tous en tête et qui nous servent à régler une fois pour toute le sort des polonais catholiques culs-bénits, tristes et réactionnaires.

Il y en a au moins un qui ne l'est pas et c'est Teodore Szacki qui secoue vigoureusement les branches les plus pourries de sa patrie et de ses compatriotes. Ce polar est un modèle du genre, il m'a remis en mémoire l'excellent À genoux (Seuil 2008) de Michael Connelly et la règle d'or d'un Harry Bosch que le procureur reprend magistralement à son compte : se méfier des apparences et des vérités toutes faites !

Plus riche, plus intense et plus sulfureux que Les Impliqués, Un fond de vérité ne va pas décevoir ceux qui ont lu la première aventure du procureur, il ravira également les autres qui ne sont absolument pas obligés de respecter l'ordre de parution pour sauter dans les pas du finaud Szacki.

La religion prend un sérieux coup, les faux-culs aussi, la verve de Milosziewski ne dédaigne pas de saupoudrer les moments les plus mouvementés de l'enquête d'un humour corrosif qui fait mouche et d'un cynisme désabusé suffisamment discret pour n'être pas importun.

Teodore aime les gens, il déteste les manies, ce n'est pas la même chose. Et il ne lâche jamais rien, affronte la bêtise, l'ignorance, l'obscurantisme pour aller chercher la lumière derrière les fallacieuses lueurs que les criminels agitent devant ses yeux. Il mène sa vie et son affaire en même temps, au même rythme, pas de pause, une écriture fluide et précise qui va à l'essentiel mais dans un style riche et percutant.

Une affaire bouclée en quatorze jour, autant de chapitres, tous ouverts comme dans le premier opus par un petit texte remettant cette journée dans son contexte national et international, un régal !

Un grand grand polar d'un superbe auteur qui sera mon premier coup de cœur de cette année, il m'étonnerait fort qu'il n'apparaisse pas dans le top 10 des grandes enquêtes 2015. À signaler également une excellente traduction.


Notice bio

Zygmunt Miłoszewski, né à Varsovie en 1975, est une étoile montante de la fiction polonaise. Ecrivain, journaliste et scénariste, il fait ses débuts en 2005 avec un roman d’horreur remarqué, Interphone. Traduit dans 9 pays, Les Impliqués (Mirobole - 2014) a été adapté au cinéma en Pologne et a remporté le Prix du Gros Calibre récompensant le meilleur polar de l’année. Il a été finaliste du Grand Prix des lectrices de Elle, du Prix du Polar à Cognac et du Prix du Polar Européen.


La musique du livre

Une belle occasion d'écouter des groupes locaux même s'il n'y a pas que cela dans la playlist du roman. Un gros concert à Sandomierz, le Sandiomerska Strefa Rocka, en l’occurrence, les images de celui de 2012. Teodore assiste ensuite à un concert avec une de ses petites amies et il y entend le groupe Corruption, du gros rock-garage comme ce titre Born to be Zakk Wylde (guitariste de Ozzie Osborne et de Black Label Society).

Dans un mauvais rêve, Szacky se voit danser sur Wake Me Up Before You Go-Go de Wham, et, enfin, le groupe de rock-ethnique Jacy's Kolesie donne un concert en ville, nous écoutons Pan K.

Un fond de vérité – Zygmunt Milosziewski – Mirobole éditions – 472 p. janvier 2015
Traduit du polonais par Kamil Barbarski

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