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Chronique Livre :
Un homme de peu, Elisabeth Alexandrova-Zorina

Chronique Livre : Un homme de peu, Elisabeth Alexandrova-Zorina sur Quatre Sans Quatre

photo : campement sami (Wikipédia)


L'extrait

« Partout et avec tous Férosse était comme la cinquième roue du carrosse : de trop. Dans les soirées, il faisait tapisserie, lors des fêtes municipales, il déambulait seul dans la foule, quand ses collègues organisaient des dîners, il passait la soirée le nez dans son assiette...et chez lui il parlait tout seul. Alors qu'il longeait les maisons en se cachant, il sentit que la solitude qu'il portait en lui comme un enfant l'avait enfin lâché.
Il plongea en lui et fut tout étonné de sentir que son corps abritait un autre Savel Férosse ; il fut enchanté de comprendre qu'il ne pouvait pas prédire ce que cela lui ferait dans la minute qui suivait. « Ça ne serait pas de la schizophrénie, ça ? » se dit-il en riant. Il se rassura en pensant qu'un fou au milieu de sains d'esprit, c'était comme un sain d'esprit parmi les fous et que peut-être, qui sait, il venait juste de se débarrasser du désordre psychique que représentait son ancienne vie. »


Le pitch

Savel Férosse porte mal son nom. C'est un être falot, bègue, inexistant. Un petit employé méprisé par sa femme, sa fille et ses collègues de la grande usine minière de sa ville russe située au-delà du Cercle polaire. Une cité sympathique et pimpante qui fait dire à un visiteur moscovite : « Ce n'est pas une ville, c'est une fosse commune ! ». Dirigée d'une main de fer, l'usine est la seule entreprise du patelin, son directeur...

Pour achever, littéralement, le décor, une mafia immonde à la solde d'oligarques lointains gère les affaires courantes, achetant les notables à vendre, éliminant ceux qui prétendent à un minimum de courage. Son chef, gracieusement surnommé La Tombe (un clin d'oeil aux fameux Cercueil et Fossoyeur, les deux flics de Chester Himes?), intervient au milieu d'une querelle déclenchée par Férosse voulant récupérer sa fille, serrée d'un peu trop près à son goût par un malfrat. Par extraordinaire, le fluet employé tue le caïd !

S'en suit alors une période folle où le petit homme va se prendre pour la main vengeresse de la communauté, dérangeant pour un temps l'ordre sauvagement établi par des décennies de soumissions, compromissions et violences. Une parodie de justice se met en branle pour le condamner, les témoignages pirouettent, les sommités complotent, s'affolent et Férosse prend, si l'on peut dire, le maquis dans la taïga...


L'avis de Quatre Sans Quatre

Bienvenue dans la Russie d'aujourd'hui ! Dans ce semblant d'état de droit où les mafieux dictent aux juges et aux policiers les cibles et les lignes à ne pas franchir. Ces malfrats ne sont que des hommes de main, le glaive d'une oligarchie qui gangrène tout, sans mettre directement les mains dans le cambouis.

C'est le propre des grands romans que de métamorphoser une histoire particulière en allégorie de toute une société et Un homme de peu est de cette veine, sans hésiter. Ce n'est pas à proprement parler un polar, même s'il y a une intrigue et des manœuvres dignes des classiques du genre, plutôt un roman social particulièrement noir, d'un noir qui salit définitivement la neige d'au-delà du Cercle polaire, qui abime la nature, les hommes et noie toutes les relations qu'ils peuvent tenter de nouer.

Férosse est un symbole, misérable, dérisoire, mais symbole tout de même.. Il s'est dressé un jour pour défendre ce qu'il avait de plus cher, même si sa fille le méprise, il a osé et s'est transfiguré aux yeux de toute une communauté qui balance entre une admiration bien trop dangereuse et une condamnation obligée. Il mute, devient clochard, mais un clochard céleste, un de ceux qui peuvent entrer en communion avec les Samis, peuple autochtone qui le recueillera, qui peut vivre dans la décharge municipale sans perdre son âme.

Un premier roman étourdissant, admirablement maîtrisé, sans relâche, ni précipitation. Elisabeth Alexandrova-Zorina sait où elle veut nous mener et prend le temps qu'il faut, n'oubliant aucun personnage en chemin, aucun détail du sombre quotidien d'une population toujours du mauvais côté du manche quels que soient les changements. Une dissection anatomique de la société russe dans sa complexité et sa brutalité, chaque métaphore éclaire un pan de réalité. Comme cet ex chef de la police, sottement intègre, tellement tabassé par les truand qu'il ne peut plus que errer dans les rues, accrochant les manches des passants, quêtant d'hypothétiques identités, la folie seule issue à l'honnêteté...

Un seul et long chapitre, comme une transe chamanique qui ignore le temps qui passe et le besoin de repos. Un trip cosmique paradoxal, bien ancré dans le vécu russe, naviguant aux frontières de la magie samie, de la légende du peuple des rennes, du délire et du réel qui revient frapper au corps encore plus fort, comme furieux d'avoir été un instant oublié.

Prière de laisser toute espérance en entrant dans ce récit. Il n'est pas ici question de résilience ou de rédemption, survivre, éviter les gnons, grappiller un peu d'argent, des espoirs au rabais dans une ambiance délétère. Un homme de peu fait partie de ces livres qui marquent par la qualité de l'écriture, la puissance évocatrice et ce terrible constat : « L'important, c'est de ne pas oublier que la vie n'a aucun sens et que c'est précisément son sens principal. »


Notice bio

Elisabeth Alexandrova-Zorina, née à Leningrad en 1984, a grandi sur la péninsule de Kola, au-delà du Cercle polaire. Elle travaille dans l'édition à Moscou et prend une part active dans la vie politique russe. Un homme de peu est son premier roman, il est sélectionné pour les prix Debut et NOS.


La musique du livre

Pas de musique réellement intégrée dans le livre, une chanson cosaque, que je n'ai pu identifier et des chants de la chamane samie qui abritera Férosse, une occasion de découvrir ce peuple qui fut longtemps persécuté.

Un homme de peu - Elisabeth Alexandrova-Zorina – Éditions de l'aube – 345 p janvier 2015
Traduit du russe par Christine Mestre

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