Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
UN PRISONNIER MODÈLE de Paul Cleave

Chronique Livre : UN PRISONNIER MODÈLE de Paul Cleave sur Quatre Sans Quatre

Photo : Pixabay


Le pitch

Joe Middleton est un tueur en série et il est en prison à Christchurch, Nouvelle-Zélande. Avant son incarcération il a tenté de se tirer une balle dans la tête mais il est moins adroit contre lui-même qu'avec ses victimes. Plus rafistolé que soigné à l'hôpital du cru, il se rend compte que la meute de policiers qui l'a accompagné pense qu'elle aurait peut-être dû finir ce qu'il avait gauchement commencé.

Un an plus tard, il attend sereinement son procès armé d'une solide mauvaise foi, de la certitude absolue qu'il ne peut être condamné puisqu'il ne se souvient, dit-il, d'aucun des horribles meurtres qui lui sont attribués. Il joue l'idiot, comme avant son arrestation, ce qui lui a permis de ne pas être démasqué, ou l'amnésique. Mais il agace surtout tous ceux qui l'approchent, avocat, gardien, prisonniers, psychiatres...

Carl Schroder, l'ex flic ayant arrêté Joe, met un peu de piment dans la vie carcérale en venant proposé un étrange marché à la star du crime.

Son seul cas suffit à relancer le débat dans le pays sur l'opportunité de rétablir la peine de mort. Le Boucher de Christchurch, comme il est surnommé par la presse a réussi à coaliser contre lui pratiquement toute la population. En particulier Melissa, son ex petite amie qui va tenter par tous les moyens de le faire abattre lorsqu'il sera amené au tribunal.

Qui aura la peau de Joe ? Melissa ? la justice ? les policiers persuadés qu'ils ont raté l'occasion lors de son arrestation ? Les gardiens de la prison qui lui vouent une haine féroce ? Les autres détenus ? Une chose est sûre, son avenir est légèrement compromis...


L'extrait

« Ma cellule fait ressembler mon appartement à un hôtel. La maison de ma mère à un palace. La salle d'interrogatoire à une salle d'interrogatoire. Tous ces endroits me manquent. Elle est à peu près deux fois plus large que le lit, et guère plus longue, et le lit n 'est déjà pas très grand. Un agent immobilier dirait qu'elle est cosy. Un entrepreneur de pompes funèbres dirait qu'elle est spacieuse. Quatre murs de parpaings, dont un doté d'une porte métallique. Pas de véritable vue à proprement parler, juste une petite fente dans la porte qui donne sur plus de béton, plus de métal, et d'autres portes de cellules, si vous trouvez le bon angle. C'est un endroit assez animé, vu qu'il y a des gens dans les cellules à droite et à gauche de la mienne, des gens qui ne la ferment jamais, des gens qui sont ici depuis beaucoup plus longtemps que moi et qui y resteront encore après que j'aurai été reconnu non coupable. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Il est fort ce Paul Cleave ! Il parvient à nous entrainer dans une empathie pas gagnée d'avance pour ce salopard de Joe-le-boucher, celui que toute la Nouvelle-Zélande réunie veut voir passer de vie à trépas, si possible par les moyens les plus cruels. Il confère à son héros une telle insouciance, une telle mauvaise foi de très haut niveau - genre politicien gaulé à ne pas avoir tenu ses promesses ou à se renier – , un tel humour bien noir, que le lecteur ne peut pas éviter de prendre fait et cause pour ce brave Joe-la-victime des méchants qui en veulent à sa vie.

L'horreur suscitée dans la société est si forte que le serial killer devient un débat à lui tout seul et il est si obstiné à nier l'évidence ou à singer un crétin qu'il parvient, chose rare aujourd'hui, à dégager un consensus contre lui. Le lecteur vit au rythme de la prison, des manœuvres de Joe, pas toujours aussi futées qu'il les pense, de celles de Melissa pour parvenir à l'abattre pendant une des rares occasions qui lui sera offerte, et, enfin, les démarches à contre-coeur de Schroder qui doit bien vivre après avoir été viré de la police mais qui n'est pas forcément en accord avec sa nouvelle activité.

Ce thriller est drôle, vraiment drôle. Pas seulement d'un humour grinçant, l'auteur sait glisser la remarque qui fait sourire, ou carrément rire, aux moments les moins adéquats pour assaisonner son récit et souligner le paradoxe de ce tueur impitoyable, si sympathique par ailleurs. Le fond du scénario est bien noir, il ne faut pas s'y tromper, largement truffé de suspense et de rebondissements dingues. Un vrai grand page turner où il est bien improbable de prévoir le coup d'après ou l'issue de l'action en cours.

Joe respire l'innocence, il possède toute une galerie de personnages dont il use en fonction de son interlocuteur et de l'humeur de celui-ci. Il est désarmant de déni, d'innocence naïve, d'imbécillité surjoué. Mais le cobra est toujours en filigrane, le psychopathe redoutable ne se repose jamais. Il faut dire, à sa décharge, qu'un personnage comme sa mère ne pouvait vraiment pas espérer un autre avenir pour sa progéniture, là-dessus, tous ceux qui la côtoie à un moment ou un autre sont d'accord.

Notre bonne vieille société du spectacle n'en sort pas indemne non plus, elle est responsable d'une bonne partie des problèmes qui vont surgir tout au long du livre. L'avidité du sensationnel, les coups tordus des médias pour s'assurer des exclusivités fabriquées, Joe va en faire son miel, jouer du fait que lui seul sait ce qui est advenu des victimes pour provoquer une suite de situations plus qu'inconfortables pour les forces de l'ordre. C'est finement vu, du point de vue des soutiers du scoop manipulé, de ceux qui doivent renier leurs valeurs pour gagner du pognon.

Un ex flic opposé à un ex tueur, tous suivis à la loupe par une ex victime devenue bourreau, on sent bien que nous sommes aux antipodes, tout est sens dessus dessous. Les cartes sont totalement rebattues, pas simple de savoir ce qui va bien pouvoir en sortir et dans quel désordre. Une seule certitude, les surprises vont se succéder jusqu'au bout, rien n'est posé, tout peut basculer à chaque instant. Le roman avance à toute allure, il s'y passe sans cesse quelque situation inattendue ou alliance contre nature qui va faire monter la pression. Schroder n'a pas compris encore tout à fait qu'il ne faisait plus partie de la police, Joe que ses simagrées ne fonctionnaient pas, les policiers toujours pas tranchés s'il fallait laisser le tribunal décider du sort de l'assassin.

Un Prisonnier Modèle est un magnifique thriller, il sait alterner les scènes de crimes les plus dures avec une part d'humour désarmante, l'empathie paradoxale pour le monstre et la stupeur face aux rebondissements. Un excellent moment de lecture sachant faire frissonner sans cesser de sourire.


Notice bio

Paul Cleave est né en 1974 à Christchurch (Nouvelle-Zélande). Il a toujours souhaité être écrivain mais a exercé le métier de prêteur sur gage quelques années avant de publier son premier roman Un Employé Modèle qui a connu immédiatement un énorme succès. Un tueur à la Dexter dans le décor exotique de Christchurch, un humour corrosif et des scènes particulièrement soignées sont sa marque de fabrique. Suivent Nécrologie, Un Père Idéal et La Collection.


La musique du livre

Melissa, à le recherche du tueur à gage idoine, visite son fournisseur d'arme, celui-ci écoute les Rolling Stones, vu l'ambiance générale du livre, j'ai choisi Sympathy For The Devil

La même Melissa, fusil à la main, qui entend Bruce Springsteen dans un moment particulièrement stressant, Born To Run 

UN PRISONNIER MODÈLE – Paul Cleave – Sonatine Éditions – 565 p. 11 février 2016
Traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Fabrice Pointeau

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