Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
UN SOUPÇON DE LIBERTÉ de Margaret Wilkerson Sexton

Chronique Livre : UN SOUPÇON DE LIBERTÉ de Margaret Wilkerson Sexton sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

La Nouvelle-Orléans, 1944. Evelyn, une fille créole de bonne famille, ambitionne de devenir infirmière. Quand elle rencontre Renard, un étudiant noir issu des quartiers défavorisés, elle est convaincue que son père, premier médecin de couleur de Louisiane, va l’adorer. Mais celui-ci ne voit pas cette relation d’un bon œil. Evelyn doit alors choisir entre les siens, ses privilèges et l’homme qu’elle aime.

1986, dans l’Amérique de Reagan frappée par la crise économique, Jackie élève seule son bébé, T.C. Quand son mari, guéri de son addiction au crack, refait surface peu avant le premier anniversaire de leur enfant, Jackie décide de lui laisser une seconde chance. Peu à peu, la famille reprend une vie normale. Mais pour combien de temps ?

2010, dans la Louisiane de l’après-Katrina, T.C. sort de prison. Le jeune dealer s’apprête à devenir papa et entend bien se ranger. Lorsqu’on lui propose un dernier coup, la tentation est trop forte. Et les risques de se faire prendre son infimes...


L’extrait

« La mère de T.C. n’avait pas préparé de repas de fête et n’était pas non plus d’humeur spécialement festive. Pourtant, sa rue avait l’air OK. T.C. n’avait été absent que quatre mois, et il n’avait pas fallu davantage à miss Patricia pour terminer enfin sa maison et se débarrasser de ce mobil home qui recouvrait l’herbe brune à côté. L’est de La Nouvelle-Orléans n’était pas Uptown mais ça en prenait le chemin. La plupart des maisons en briques de son enfance avaient été déblayées et restaurées. D’accord, certaines au loin avaient encore des fenêtres barricadées et le toit arraché. Mais pour les voir, T.C. devait plisser les yeux.
Sa mère tendit les bras et le serra très fort, longtemps, puis elle remonta la main pour lui prendre l’oreille comme elle faisait avant.
Elle en était à sa deuxième bière et se rassit pour en profiter. Du linge en vrac recouvrait le reste du canapé et des miettes de chips étaient incrustées dans la moquette à ses pieds. T.C. s’assit à une table où s’empilaient des coupons-réponses et des enveloppes de factures qu’elle n’avait pas ouvertes. Sans même être allé dans la cuisine, il devinait à l’odeur la vaisselle sale entassée dans l’évier. D’après Alicia il avait un TOC, un besoin maniaque de ranger les placards et de faire le lit, mais jusque-là le seul endroit qu’il pouvait garder propre avait été sa chambre, tout au fond du couloir.
« Je croyais que t’en avais encore pour deux semaines, dit sa mère.
- Surpopulation. Ils voulaient faire de la place pour les vrais criminels, M’man. »
Il rit, un grommellement brusque. Elle ne réagit pas.
« Pff. Je serais venue te chercher. »
Elle avait mis sur pause son feuilleton enregistré mais elle fixait toujours l’écran en se bourrant de Curly au fromage. Le bout de ses doigts luisait de sel orangé.
« T’inquiète, M’man, Tiger est passé me prendre », dit-il.
Elle ouvrit la bouche pour répondre mais la referma avant que les mots en sortent. T.C. savait qu’elle reprochait à Tiger de vendre de la drogue.
« Je l’aurais fait, tu le sais bien, insista-t-elle en le regardant dans les yeux pour la première fois. C’est pas mon boulot de prof qui m’en aurait empêché cette fois. »
Pendant quinze ans, elle avait enseigné l’éveil artistique à l’école élémentaire Schaumburg mais, après l’ouragan, l’État avait pris le relais des districts scolaires et licencié quatre mille cinq cent enseignants ; sa mère se trouvait parmi eux. » (p. 133-134)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Evelyn est très fière de Nelson, son père, le premier médecin noire de Louisiane. Elle-même s’apprête à entrer à l’école d’infirmière, ce qui n’est pas si courant, la ségrégation raciale étant encore à son apogée en cette année 1944 à La Nouvelle-Orléans. Malgré une éducation assez stricte, la jeune fille parvient parfois à s’échapper pour rejoindre d’autres étudiants. Elle pense trouver en Renard le soupirant idéal : un gars sérieux qui se destine également à étudier la médecine. Contre toute attente, Nelson se fâche et refuse cette alliance. Renard s’engage afin de rejoindre le front, alors que les Afro-Américains n’ont pas le droit d’être versés dans des unités combattantes. Pas qu’il ne ferait pas de la chair à canon idéale, mais il ne faudrait pas les former au maniement des armes, on ne sait jamais, le pouvoir est raciste mais prudent. Evelyn et sa sœur Ruby, dont le fiancé s’est lui-aussi porté volontaire, se heurtent aux diktats de Nelson et doivent se résoudre à quitter leur quartier et leur famille aisée.

Quarante-deux ans plus tard, 1986, nous retrouvons Jackie, la fille cadette d’Evelyn qui hésite à donner une nouvelle chance à Tyler, son compagnon, tombé dans le crack lorsqu’il a été licencié. La famille a dû délaisser son quartier de l’est de La Nouvelle-Orléans pour rejoindre les zones basses de la ville où s’entassent la population la plus défavorisée. Ce n’est pas l’envie qui lui manque, mais accepter de nouveau le père de son fils T.C. à la maison la fâcherait pour de bon avec sa mère et sa tante Ruby qui l’aident sans compter depuis que celui-ci est en prison. La jeune femme ne peut se le permettre, elle travaille dans une crèche associative gérée par sa mère et sa tante, laisser Tyler revenir, ce serait risquer de tout perdre. Ronald Reagan a levé toutes les protections sociales, ou presque, la crise taille en pièce le rêve américain des Blancs, autant dire que pour ce qui est des gens de couleur, c’est un désastre. Les travailleurs sont de plus en plus nombreux à être jetés dans la précarité, à trouver dans la came ce qui ressemble le plus à un espoir. Il ne reste rien du début d’ascension sociale amorcée par Nelson, moins d’un demi-siècle auparavant.

Vingt-six ans passent encore, Katrina également, la tempête a laissé un champ de ruines et de misère. Jackie travaillait dans l’enseignement, la fermeture de certaines écoles ont entraîné des licenciements massifs de professeurs, elle en a été victime. La Nouvelle-Orléans a été ravagée et tente de se relever malgré la corruption, l’incompétence et le peu de crédits alloués par l’État fédéral. T.C. sort tout juste de prison pour détention et trafic de stupéfiant. Ce ne sont ni Alicia, sa compagne enceinte, ni Jackie qui l’attendent devant la porte, mais Tiger, son pote de virée et de conneries, qui a déjà des plans afin d’occuper T.C. et de faire du fric. Obama, le premier président noir est parvenu au pouvoir, pourtant rien ne change réellement. Les ruines ont succédé aux bâtiments pouilleux de l’ancien quartier résidentiel qu’habitaient autrefois Nelson et sa famille. T.C. est bien décidé à rester dans le droit chemin, à être là pour son enfant, contrairement à son père qu’il n’a pour ainsi dire pas connu. Il a besoin d’argent, déniche un petit job, s’y attelle avec courage et détermination, mais Tiger a besoin de lui et ne reculera devant rien pour essayer de mettre à mal toutes les bonnes résolutions de T.C.

Margaret Wilkerson Sexton nous livre trois instantanés, trois photos de famille, prises sur soixante-dix ans. Loin des grandes luttes, de Malcolm X ou Martin Luther King, à des périodes no man’s land du combat contre la ségrégation raciale, l’autrice narre la lente déchéance de la descendance de Nelson, et la décrépitude des quartiers populaires de La Nouvelle-Orléans, la façon dont les pauvres sont peu à peu chassés de chez eux par une classe moyenne blanche pouvant payer des loyers exorbitants. Le chômage en toile de fond, la came qui plane, menace permanente, paraissant parfois le moyen de s’en sortir le plus rapide et le plus aisé, se révélant la meilleure façon de rejoindre les prisons où est surreprésentée la communauté noire. Cette came qui s’est mise à inonder les ghettos dès lors qu’un semblant de résistance s’est dessiné, qu’une organisation de la minorité noire pouvait enfin avoir son mot à dire dans la conduite des affaires du pays, va infester les destins des membres de la famille.

La construction peut paraître abrupte, on ne suit pas les personnages, ils disparaissent entre deux époques et la lecture, à l’entame des différents moments de l’histoire, demande un temps d’adaptation afin de se situer et de savoir de qui il est question. C’est un choix de l’autrice, audacieux, qui n’est pas mauvais, elle raconte la famille comme lorsqu’on tire trois clichés d’un album ou d’une boîte en carton et que l’on échange des anecdotes sur les sujets photographiés. Un Soupçon de liberté n’est pas une saga, mais trois fragments limités dans le temps des soixante-dix ans couverts par le récit.

Entre Nelson, premier médecin noir de Louisiane, petit bourgeois à mille lieues de se révolter, et T.C son, arrière-petit-fils, soixante-dix ans de libéralisme, soixante-dix ans de répression de la communauté afro-américaine, et un délitement de plus en plus perceptible de tout espoir d’ascension sociale. Un Soupçon de liberté tombe bien, il arrive à temps pour raconter ce que sont ces « black lives » qui ne « matter » pas du tout, qui peuvent être rayées de la lsite des vivants par n’importe quel flic mal luné, sans que l’histoire frémisse. Franklin Delano Roosevelt, Ronald Reagan et Obama sont les trois présidents présents dans ce récit qui ne donne pas, c’est le moins que l’on puisse dire, l’idée d’une amélioration de la condition afro-américaine, imaginons ce qu’elle peut être aujourd’hui, à l’ombre de l’ignoble silhouette du suprématiste à peine dissimulé, Trump. On est loin avec Un Soupçon de liberté des romans noirs militants de Kriss Nelscott, par exemple, pourtant la voix qui s’exprime ici, une voix ordinaire, a tout son importance parce qu’elle reflète celle du plus grand nombre qu’on peine à entendre. La bonne idée serait peut-être de prendre le temps de revoir l'excellente série TV, Treme, qui se déroule après le passage de Katrina à La Nouvelle-Orléans et d'avoir ainsi les mots et les images.

Bien plus de ségrégation que de liberté dans ce très bon premier roman, la lente déchéance de la classe moyenne afro-américaine à travers 70 ans de l’histoire d’une famille de La Nouvelle-Orléans...


Notice bio

Margaret Wilkerson Sexton est née et a grandi à La Nouvelle-Orléans. Après avoir étudié le creative writing à Dartmouth College et le droit à UC Berkeley, elle exerce quelques années comme avocate avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Elle vit aujourd’hui dans la baie de San Francisco avec son mari et leurs trois enfants. Un soupçon de liberté est son premier roman.


La musique du livre

Eric B. and Rakim - Eric B. is President

Lil Wayne - Right Above it

Anita Baker - Sweet Love

Prince - When Doves Cry


UN SOUPÇON DE LIBERTÉ - Margaret Wilkerson Sexton - Éditions Actes Sud - 324 p. septembre 2020
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Mistral

photo : les dégâts de Katrina par Thomas Hawk pour Visual Hunt

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