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Chronique Livre :
UN TRAVAIL COMME UN AUTRE de Virginia Reeves

Chronique Livre : UN TRAVAIL COMME UN AUTRE de Virginia Reeves sur Quatre Sans Quatre

L’auteuse

Virginia Reeves a été finaliste du Tennessee Williams Fiction Contest pour Un travail comme un autre qui est son premier roman.


De quoi ça parle

Roscoe aime son travail d’électricien. Il l’adore même.

Mais sa femme, Marie, a décidé qu’ils devaient reprendre la ferme du père, après sa mort. Une ferme à l’ancienne, sans électricité, qui périclite. Roscoe a l’idée de détourner un peu de l’électricité sur la ligne que la compagnie Alabama Power installe tout près de chez eux. Tout change alors, et les affaires deviennent florissantes. Mais un employé de la compagnie trouve la mort à cause du branchement illégal…


Un extrait

«  C’était la première fois que Roscoe aidait Wilson dans les travaux de la ferme, et ça ne le dérangeait pas. Il songea qu’il n’était plus obligé de retourner à la centrale électrique de Lock 12. Il n’avait plus besoin de partir. Il allait rester pour faire prospérer cette terre. Il retrouverait son occupation, en prise directe avec les câbles et le courant, les forces et les réactions, et la ferme deviendrait si solide qu’elle tournerait toute seule. Marie pourrait recommencer à enseigner, si elle en avait envie. Elle pourrait créer une petite école sur ses terre et utiliser les livres de la bibliothèque de son père. Ils redécouvriraient le plaisir d’être ensemble, et Roscoe apprendrait à connaître son fils. Ils seraient heureux.

Au dîner, Moa remarqua sa bonne humeur.
« Dieu du ciel, monsieur Roscoe. Vous êtes en forme ce sir. Qu’est-ce qui vous met dans cet état ? »
Marie le regarda, l’étonnement se lisait sur son front, elle avait l’air de demander : Mais oui, que se passe-t-il donc ? On sentait aussi le jugement dans son expression, raide comme les tiges de maïs.
« J’ai reçu de bonnes nouvelles, aujourd’hui. »
Roscoe et Wilson étaient assis chacun à un bout de la table. Roscoe avait Marie d’un côté et Gerald de l’autre, quant à Wilson, sa famille l’entourait lui aussi – Moa et Charles à gauche, Henry et Jenny à droite. Les deux familles se retrouvaient ainsi à la table de la grande maison, dans cet ordre précis, pour leur repas hebdomadaire, tous les mercredis.
« Alors ? insista Moa.
- Alabama Power va installer l’électricité en zone rurale, et nous sommes parmi les premiers concernés sur la liste. »
Sur le visage de Marie, la curiosité l’emportait sur la déception. « On va avoir l’électricité ici, à la ferme ? Demanda-t-elle.
- C’est ça, et ils m’ont même demandé de poser les lignes – ils m’ont engagé.
- Ça veut dire qu’on va avoir de la lumière, papa ? interrogea Gerald.
- C’est exactement ça, mon fils, et plus encore : on va remettre en marche la vieille batteuse.
- Tu sais bien que nous n’avons pas l’argent pour ça, rétorqua Marie. Sans parler du carburant nécessaire pour la faire fonctionner.
- Mais si. Je vais la convertir à l’électricité ;
- L’électricité coûte cher, non ?
- Ça n’atteindra jamais les prix du pétrole. »
Roscoe vit Marie réprimer un sourire, et s’efforcer de maintenir un calme rigide. 
« Je croyais que tu ne voulais pas t’abaisser à travailler dans une ferme.
- Les travaux agricoles, c’est pas pour moi. Ça, oui.» (p. 26-27-28)


Mon avis

Nous sommes dans les années 1920, les États-Unis entreprennent de s’équiper en électricité et les villes sont bien sûr prioritaires sur la campagne. Marie et Roscoe viennent de deux mondes différents. Elle est fille de fermiers mais a grandi environnée de livres ; pour son père posséder sa terre et la faire prospérer est une façon de vivre noble et belle, la seule digne de lui. Fille unique, Marie est dépositaire du domaine. À la mort de son père, afin d’honorer sa mémoire, Marie renonce à son propre travail – elle est institutrice – et contraint Roscoe à venir vivre et travailler à la ferme. Pour lui, c’est un déchirement, un renoncement qu’il n’arrive pas à accepter. Il ne se met pas au travail sur la ferme et laisse l’employé de toujours, Wilson Grice, qui vit là avec sa famille, tout faire. Lui, ce qu’il aime, c’est être électricien, c’est sa passion. Il a travaillé dans la mine, son père y était contremaître, mais il a réussi à en sortir et à travailler dans un domaine qu’il affectionne et dans lequel il est très bon. Ce travail l’a affranchi de la vie de mineur auquel son père le destinait.

Sa sœur s’est mariée à un mineur, obéissant ainsi à l’injonction paternelle.
«  Je pense à mon père, qui nous a toujours dit qu’on n’était pas des paysans. Qu’on possédait une maison respectable avec du terrain. Mon père établissait une distinction très claire. « Ce n’est pas une ferme. On a une maison respectable sur un bout de terrain.
- On n’est pas des fermiers », répétions-nous. »
Deux mondes s’affrontent et Roscoe, lui, a choisi une autre voie, un futur moderne qui relie les hommes entre eux par des lignes électriques, les éclaire et allège le fardeau du travail.

Quand ils se sont connus, Marie et Roscoe vivaient en ville, et ils aimaient tous deux ce confort auquel il a fallu renoncer quand ils se sont installés dans la grande maison de la ferme. Marie a quitté à son travail, la voilà qui ne fait que s’occuper de leur petit garçon, Gerald. Encore une pomme de discorde, Gerald, car Marie se l’accapare et l’éloigne de son père. Roscoe se sent méprisé parce qu’il ne peut rivaliser avec le père adulé de Marie, les gens pensent qu’il est incapable et paresseux et sa femme aussi, mais il est également un père qui ne sait pas comment entrer en communication avec ce garçon trop sage, trop couvé par sa mère, avec qui il ne partage plus rien, qui lui prend sa femme, dont il est à la fois frustré et jaloux.

Il se souvient de sa naissance, il s’en est occupé durant les premiers moments, il l’a tenu dans ses bras tout de suite, Marie était en pleine hémorragie, et elle ne pourra plus jamais concevoir d’autre enfant, suite à cet accouchement. Entre Roscoe et Marie, l’amour meurt, peu à peu. Elle est déçue par lui, elle le trouve minable, paresseux, incapable comparé à son père à elle. Et puis il vient du monde de la mine, qu’elle méprise, car rien ne vaut d’être propriétaire d’une terre. Faire prospérer la ferme, voilà un travail digne et noble, mais la mine – sale, insalubre, dangereuse, lieu d’esclavage et d’exploitation de la misère humaine – non.

Le travail d’électricien aiguisait la curiosité de Marie mais elle ne tenait guère à en avoir l’usage à la ferme, à quoi bon puisque son père se débrouillait très bien, avec l’aide de Wilson, sans raccordement ? Les lampes à pétroles étaient largement suffisantes pour lire les livres de l’immense bibliothèque et enseigner à Gerald.

Plus rien ne les relie l’un à l’autre, ce couple s’effrite comme s’effrite le chiffre d’affaire de la ferme qui tombe en ruine et ne fait plus aucun bénéfice. Marie et Gerald, Roscoe tout seul. Le silence entre eux ou des disputes violentes, avec Gerald comme enjeu bien sûr. Marie, c’est une taiseuse, et surtout elle se ferme à double-tour à tout ce qui peut la blesser. Elle rejette la source de souffrance. Elle a perdu sa mère très jeune, elle s’est depuis fabriqué une cuirasse qu’elle revêt en cas de déception. Opaque, elle ne se livre jamais mais condamne vite celui qui ne la satisfait pas.

Et puis l’idée vient à Roscoe de tirer parti de la pose d’une ligne électrique pas loin de chez eux. Oui, bien sûr, c’est totalement illégal mais le larcin est minime, un pourcentage infime de ce qui est produit et suffirait à relancer la ferme, un rendement bien supérieur découlant de l’utilisation d’engins électriques.

Avec l’aide Wilson, il parvient à relier une ligne jusqu’à la ferme. Personne ne sait la vérité à part Wilson. Bien sûr, l'exploitation devient prospère et le couple raffermit ses liens, Marie est heureuse de voir que sa propriété retrouve son lustre, la vie est plus facile, Roscoe trouve du plaisir à travailler là désormais. Roscoe est l’homme du futur, celui qui maîtrise l’énergie de demain et qui modernise cette ferme obsolète.
L’harmonie règne de nouveau, le père et le fils réussissent à retisser un lien fort entre eux.
Jusqu’à l’arrivée de la police.

Car un homme est mort, un employé de la compagnie Alabama Power qui a touché à un branchement sauvage mis en place par Roscoe et Wilson.

Commence une deuxième vie pour Roscoe. 9 longues années dans la prison de Kilby, sans jamais recevoir de visite ni de réponse aux lettres qu’il envoie à sa femme. Rien, aucun signe de vie. Petit à petit, Roscoe trouve ses marques, travaille à la bibliothèque, à la laiterie, au chenil. 9 années d’exil et d’incertitude, de solitude et de résignation. Pour survivre, il fait apparaître Marie en imagination, chaque fois qu’il a peur, qu’il est blessé et a mal, qu’il est en perdition. Elle le rabroue, le conspue, l’humilie, c’est un rappel constant de ses fautes et de ce qu’il a perdu. À cause de lui un homme est mort, à cause de lui Wilson est parti en prison puis a été vendu comme esclave à la mine, à cause de lui Gerald n’aura pas de père, à cause de lui la ferme est en faillite...

Une fois sa peine accomplie, Roscoe revient chez lui… Seulement les équilibres ne sont plus les mêmes.

Ce roman est le long cheminement d’un homme brisé vers la clarté et l’acceptation de soi-même qui suppose le renoncement à toute forme d’emprise et de possession sur quoi que ce soit.


Un peu de musique :

Les Paul & Mary Ford - The World is waiting for the Sunrise


UN TRAVAIL COMME UN AUTRE - Virginia Reeves - Éditions Le livre de poche - 383 p. avril 2018
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau

photo : Pixabay

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