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Chronique Livre :
UN TRAVAIL À FINIR d'Éric Todenne

Chronique Livre : UN TRAVAIL À FINIR d'Éric Todenne sur Quatre Sans Quatre

Les auteurs

Éric Todenne est un pseudonyme qui cache deux auteurs : Éric Damien et Teresa Todenhoefer. Un travail à finir est leur premier roman.


De quoi ça parle

Le lieutenant Philippe Andreani, un flic mis sur la touche après une bavure, s'ennuie à mourir à Nancy. Seul lieu vraiment agréable, un bistro tenu par Pierre Timonier, un type qui, de temps en temps, lit des grands classiques à voix haute et, le reste du temps, donne des conseils à ses clients à grands coups de citations latines.

Un coup de fil affolé de sa fille, Lisa, en stage dans une maison de retraite, va le tirer de sa torpeur rongée de culpabilité, car un vieil homme est mort, ce qui n'est pas une surprise en soi, mais il n'a pas de numéro de sécurité sociale. Et ça, c'est beaucoup plus étonnant...


Un extrait

« Andreani passa une serviette autour de sa taille, et consulta son portable.Une petite icône indiquait qu'il avait reçu un message dans la nuit. Soit c'était Couturier, son partenaire à la Brigade Criminelle de Nancy, soit c'était Lisa, sa fille. En dehors de ces deux-là, rares étaient les collègues qui s'aventuraient à l'appeler. D'un naturel renfermé, il entretenait des relations correctes avec ses collègues, mais prenait garde à maintenir une saine distance entre eux et lui. Un geste de la main, le matin en arrivant, mais pas question de se lancer dans une discussion sur leurs épouses, leurs gosses, leur nouvelle bagnole ou les traites du pavillon qu'ils venaient de faire construire. Pas une seule fois on ne l'avait vu à un pot de départ ou à une fête de fin d'année. « Bonne année mon cul, oui ! », se disait-il à chaque fois qu'on lui souhaitait de joyeuses fêtes. Pas étonnant, après tout, si sa femme avait fini par se barrer avec ce con d'avocat nain. Il faut dire qu'il l'emmenait au Club Med', lui, et qu'il n'oubliait ni son anniversaire, ni la Saint-Valentin.

Tout était lentement parti en vrille. Quand il s'était pointé un matin encore chargé et en retard, Berthaud, le commandant de la Brigade lui avait mis les points sur les i. Encore un écart, et c'était la mise à pied, dernière sommation. Pendant quelques temps, il avait réussi à faire illusion, et Couturier lui avait sauvé la mise plus d'une fois, mais la question que chacun se posait à la Brigade n'était pas de savoir s'il allait finir par merder, mais quand. Ils n'avaient pas eu à attendre longtemps. 6 septembre, flag' de la rue Saint-Nicolas. Pour une fois, la Crim' et les Stups étaient parvenus à se mettre d'accord. Ils s'affrontaient à un sérieux client, une pourriture qui donnait aussi bien dans la coke mondaine que le crystal meth, qu'il revendait sans états d'âme à des gamins de tous âges. On essayait de le coincer dans plusieurs affaires, dont une particulièrement sordide ; une gamine qu'on avait retrouvée morte dans une poubelle, les mains liées et le corps lacéré de coups de fouet. Plus de vingt flics travaillaient sur cette affaire depuis plusieurs mois. Andreani était supposé rester en appui, au cas où quelque chose foirerait. Et quelque chose avait foiré. » (p. 5 et 6)


Ce que j'en dis

On peut dire que le lieutenant Philippe Andreani est un flic à l'ancienne, un archétype du flic : seul, une fille adulte qu'il voit peu, un petit penchant pour la bouteille et les idées noires, une bonne dose de flair et des ennuis avec sa hiérarchie.

Il a une longue carrière derrière lui et a laissé en chemin pas mal de naïvetés et d'idéaux. Voir les crapules s'en sortir, constater que la police est impuissante à faire mettre sous les verrous les vrais salauds, c'est épuisant et démoralisant. Un jour, Andreani a fait feu sur un malfaiteur, sans sommation, c'est vrai, parce qu'il a bien vu qu'il allait s'en sortir, profitant d'un moment d'inattention d'un collègue pas encore aguerri...

Alors bien sûr, tout le bazar se met en place et Andreani est écarté puis soumis à une expertise psychiatrique qui doit déterminer s'il est bien apte à reprendre ses fonctions.

Dans son malheur, il a la chance de pouvoir compter sur le soutien indéfectible d'un collègue, Laurent Couturier, et sur le commissaire qui connaît sa valeur d'enquêteur de terrain.

En attendant que la hiérarchie statue sur son cas, le voilà qui ne sait pas trop comment passer ses journées, entre ses insomnies et ses disques de jazz, ses ruminations et son bistrot favori, Le Grand Sérieux, où il peut manger des plats maison succulents accompagnés de vins ad hoc, tout en parlant avec Pierre Timonier, le patron, un drôle de type celui-là, ancien légionnaire ayant des lettres et truffant la conversation de citations latines.

Un coup de fil va le tirer de son désœuvrement et de sa torpeur, celui de sa fille Lisa qui vient de trouver un des petits vieux dont elle s'occupe raide mort. Il a dû se faire mal en tombant parce qu'il a une plaie à la tête. Bien sûr, des morts dans les maisons de retraite, c'est assez courant, mais pour Lisa, c'est le premier et ça l'a bouleversée. En fait, il y a quelque chose qui n'est pas courant du tout, et qui concerne ce mort, ce Lourdier qui n'a nulle famille et dont la mémoire se fait la malle : il n'a pas de numéro de sécurité sociale.

Tout d'un coup, Andreani se réveille de sa léthargie : il demande à Legast le légiste, de regarder le mort d'un peu plus près. Ce n'est pas très légal, d'accord, car le permis d'inhumer a déjà été délivré et rien n'a alerté le médecin de la maison de retraite Les Epis Bleus. Cependant Legast n'a pas grand chose à refuser à Andreani qui lui a sauvé la mise quelques temps auparavant quand son goût immodéré pour la poudre et le fric aurait pu lui valoir une radiation en bonne et due forme, alors, sans pouvoir faire une autopsie, il accepte de regarder les blessures et le corps du défunt. Ce qu'il découvre achève de convaincre Andreani que quelque chose ne tourne pas rond aux Epis Bleus : la blessure à l'arrière du crâne qu'on croyait consécutive à une chute sur un coin de meuble a été infligée volontairement par un objet contondant. En d'autres termes, on a tué Monsieur Lourdier. Et à la base de son cou, on trouve un tatouage étrange : SO. 3-02. AB+

Mis sur l'affaire, discrètement, Couturier se rend compte que ce monsieur, s'il n'a aucune famille, a cependant des amis très très fortunés qui payent de grosses sommes chaque mois pour son hébergement. Une société basée en Espagne, très exactement, qui appartient à la famille Royan-Longuet, extrêmement riche et extrêmement influente, pas très très nette, si on en croit le fameux flair d'Andreani.

Puis un autre vieillard meurt aux Epis Bleus, un vieillard dont s'occupait aussi Lisa, mais d'un autre milieu celui-là, un Algérien qui a connu la guerre d'Algérie...

Aidé du patron de la Crim', le commissaire Berthaud, qui accepte de lui faire confiance, malgré sa situation délicate, et moyennant des séances avec la très séduisante psy Francesca Rossini – sa réintégration en dépend -, de son très fidèle collègue Couturier et aussi du patron du Grand Sérieux, Andreani va mettre au jour les grandes horreurs et les grosses saloperies de la guerre d'Algérie. On pensait en avoir fini avec le passé colonial de la France, mais ces morts vont prouver que non, et les ramifications secrètes des partisans de l'Algérie française vont toucher Andreani de beaucoup plus près que ce à quoi il s'attendait...

C’est une bonne enquête qui fouille dans l'histoire française qui sent vraiment mauvais, raciste, colonialiste, brutale, sanglante, et c’est suffisamment rare qu’on parle de cette guerre-là pour qu’on aime ce roman. À la fois avide de pognon et de suprématie blanche, la famille Royan-Longuet est prête à toutes les compromissions et à tous les crimes, au nom d'un sens de l'honneur qui serait ridicule s'il n'était parfaitement effrayant. Un roman sans complaisance et qui révèle les ramifications encore actuelles et terrifiantes des partisans de l’Algérie française.


La musique :

AC/DC - Highway to Hell


UN TRAVAIL À FINIR - Eric Todenne – Éditions Viviane Hamy - collection Chemins Nocturnes 300 p. mars 2018

photo : slogan de l'OAS 

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