Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
UNE ANNÉE DE CENDRES de Philippe Huet

Chronique Livre : UNE ANNÉE DE CENDRES de Philippe Huet sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

1946. Deux truands corses, porte-flingues du clan marseillais des Guérini, débarquent dans un nouvel Eldorado du crime. Ruiné par la guerre, le port du Havre vit des heures folles qui attisent toutes les convoitises.

1976. Devenus puissants, les "parrains" locaux doivent sortir de leur coquille d'honorabilité pour contrer le "gang des Libanais" qui ambitionne de contrôler le marché de la drogue entre Le Havre et New York. D'autant que le transport par conteneurs révolutionne complètement la donne...

L'éternel conflit entre Anciens et Modernes débouche sur de mortels coups tordus, peuplés d'invités non prévus : un pêcheur à la ligne, typographe à la retraite, qui n'aime guère être dérangé... Un journaliste débutant, Gustave Masurier alias Gus, qui se sent pousser des ailes d'enquêteur chevronné... Tout comme son ami Cozzoli, jeune inspecteur de police corse.


Extrait

« C'est ainsi qu'avec la bénédiction de leurs parrains corses les « promus » Ange Antonetti et Baptiste Lanzi débarquèrent un jour de juin 45 dans un Havre en lambeaux et en pleine anarchie. Les habitants, rescapés des terribles bombardements alliés, n'y étaient pas pour grand-chose, occupés à pleurer leurs morts au milieu des gravats et à bricoler leur survie avec des ruses de démunis. Mais ils n'avaient qu'à lever les yeux pour encaisser de plein fouet un contraste révoltant. Collés à la ville saignée à blanc avaient jailli d'immenses bivouacs en dur de l'armée américaine. Les fameux « camps cigarettes » - Lucky Strike, Pall Mall, Philip Morris... - où derrière fils barbelés et miradors, les boys en uniforme avaient trop de tout et se vautraient dans un luxueux repos du guerrier. Ce n'était pas injuste, ils avaient bien servi la liberté. Mais crever de faim sur un trottoir où d'autres gueuletonnaient, c'était un peu comme si un tailleur fou avait cousu une doublure en soie sur une veste en haillons.
Trois millions et demi de GI's devaient transiter pas Le Havre pour rentrer au pays, et les « Liberty Ships » avaient beau traverser l'Atlantique sans relâche, venir et repartir au rythme d'une rame de métro, le rapatriement devait durer à peu près deux ans. Deux très longues années d'attente pour des vainqueurs déboussolés de ne plus savoir quoi faire de leur peau qui avait connu les pires dangers.
Bien des proverbes ne sont pas vérités, mais Ange et Baptiste constatèrent sur place que l'oisiveté était bien la mère de tous les vices... Et qu'ils devaient en profiter. » (p. 10-11)


L'avis de Quatre Sans Quatre

1976 : Ange Antonetti et Baptiste Lanzi, deux truands corses, émigrés au Havre juste après la guerre, pourraient couler des jours paisibles. Leur fortune est faite, ils sont propriétaires de nombreux bars et discothèques, les affaires marchent sans qu’il soit besoin de trop se fatiguer. Ange se sent vieux, en bout de course, par contre Lanzi refuse d’admettre qu’il va bientôt falloir passer la main. Ces deux-là sont soudés depuis l’enfance, indissociables, ils règnent sur les trafics de la cité portuaire depuis des décennies.

L’heure est à la modernité, tant dans le domaine du transport maritimes que dans celui du crime. Les containers font leur apparition et ouvrent de nouvelles perspectives afin de monter des réseaux d’acheminement de l’héroïne en direction des USA. La french connection marseillaise a été démantelée, les truands marseillais et corses cherchent des chemins de substitution et pensent que Le Havre est une position stratégique idéale. Pour cela, il suffit de liquider, ou de faire liquider par les flics, une bande de trafiquants libanais qui semble avoir la même idée. Le caïd Paul Scaglia intime à Ange de nettoyer sa ville avant de monter la première opération. Ange est un stratège, il peut compter sur son neveu Pascal pour accomplir les basses besognes. Même s’il y va à reculons, peu désireux de se remettre dans le business, il échafaude un stratagème fort astucieux afin de mettre la police sur la piste de la bande rivale.

Comme on est au bord de la mer, il va, bien entendu, y avoir un grain de sable. Et un gros. Un grain de sable nommé Bernard Coutard, alias Nanar, un atrabilaire, typographe retraité, pêcheur à la ligne acharné. Avec son copain, Raoul, également retraité, et leur dulcinée Georgette, ils vont semer un bazar considérable dans les rouages de haute précision mis au point par Antonetti en repêchant un cadavre destiné à la police, et en se gardant de faire part de la totalité de leurs découvertes à l’inspecteur Cozzoli

Et s’il n’y avait qu’eux ! Un jeune journaliste, Gustave Masurier, Gus, talentueux, en recherche de notoriété, va dénicher des renseignements, et les publier, ce qui ajoutera à la confusion générale. Par peur des représailles, Ange va dissimuler l’échec de son plan et laisser se dérouler le processus prévu par les hautes sphères de la mafia du sud. Gus et l'inspecteur Cozzoli sont copains, ils ont picolé ensemble, ça crée des liens, mais sur ce dossier-là, sensible, ardu, ils vont démontrer l'un envers l'autre autant de machiavélisme que les gangsters.

Des Corses devenus Normands, des Libanais - le Liban est alors en pleine guerre civile - des Marseillais, des Corses de Corse, trois vieux qui ne sont pas décidé à se laisser faire, un flic baladé par tous ses témoins et un jeune reporter amoureux, un vrai inventaire à la Prévert pour cette intrigue passionnante de bout en bout. Aucun intérêt commun entre tous ces intervenants, chacun tire la couverture et tente de s’imposer, par la force, la ruse, le mensonge ou la trahison. La sottise et l'aveuglement ne sont pas interdits non plus, à force de vouloir jouer au plus malin, il y a des perdants...

Tout n’est pas que ténèbres et règlements de comptes dans ce roman. Les tribulations de Nanar et ses amis égayent l’ensemble du récit. Les trois vieux entêtés vont donner du fil à retordre aussi bien aux malfrats qu’au journaliste ou à la police donnant parfois l’impression d’être dans une comédie à la Georges Lautner. Des passages d’humour très réussis dans une intrigue pourtant particulièrement sombre qui fleure si bon les anciens polars, ceux où il n’y avait pas de portable, pas d’Internet et dans lesquels flics et voyous devaient arpenter le bitume, l’odeur de l’encre fraîche des journaux sortant tout juste de l’imprimerie, apportant leur lot de révélations. Et puis il y a Le Havre, un personnage à part entière, son histoire terrible de ville rayée ou presque de la carte qui devient, le temps de rapatrier les GI’s, la capitale du vice, son architecture, ses baraquements construits à la va-vite pour loger les sans-abris et l’argent facile pour ceux qui n’avaient pas peur de se lancer dans les trafics. Nostalgie…

Philippe Huet aime manifestement cette ville, il la connaît sur le bout des doigts, et pas que les quartiers huppés, les zones obscures du port, les bistrots pour noctambules dans lesquels se concluent les affaires louches, les arcanes du transport maritime et les secrets des grands trafics. C’est un très grand plaisir de la visiter en sa compagnie et celle de ses personnages d’une autre époque dans une machination remarquable. Une belle écriture, faite pour informer mais aussi tenir en haleine, des personnages complexes et, pour certains attachants, Une année de cendres est une vraie belle réussite.

Un superbe polar, bourré de suspense et de rebondissements, la french connection made in Normandie montée par des truands old school...


Notice bio

Philippe Huet a été grand reporter, rédacteur en chef adjoint de Paris Normandie, et connaît Le Havre comme sa poche. Il débute dans le genre policier avec le très simenonien Quai de l'oubli, puis publie La Main morte qui lui vaudra le Grand Prix de Littérature policière. À travers le personnage du journaliste Gus Masurier, il explore l'histoire criminelle du Havre avec beaucoup de finesse et d'acuité. Auteur de L'Inconnue d'Antoine et de Bunker chez Rivages, il s'est engagé dans le roman noir historique avec Les Quais de la colère (Albin Michel) suivi de Les Émeutiers et Le Feu aux poudres (Rivages).


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous sont évoqués : Frédéric Chopin, Patachou, André Claveau, Dario Moreno, Félix Marten, André Messager – Véronique, Michel Sardou, Johnny Halliday, Eddy Mitchell, Marilyn Monroe, Sonny Grey, Memphis Slim, Joe Turner, Julio Iglesias, Paolo Conte – Wonderful, Georges Brassens, Claude François, Mike Brant, Tony Joe White

Bill Coleman - It's Wonderful

William Sheller – Dans Un Vieux Rock'N'Roll

Christophe – Aline

Jacques Brel – Ne me quitte pas

Muddy Waters – Hoochie Coochie Man

Édith Piaf – Milord


UNE ANNÉE DE CENDRES – Philippe Huet – Éditions Payot-Rivages – collection Rivages/Noir – 347 p. mars 2019

photo : Port du Havre - Pixabay

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