Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
UNE DEUX TROIS de Dror Mishani

Chronique Livre : UNE DEUX TROIS de Dror Mishani sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Une : Orna. Deux : Emilia. Trois : Ella.

La première vit très mal son récent divorce. Elle s'apitoye sur elle-même, fréquente sans vrai désir Guil, un avocat rencontré sur un site web qui lui ment avec aplomb. Elle connaît brutalement un destin tragique.

La deuxième, une réfugiée lettone, auxiliaire de vie, est une pauvre fille solitaire, paumée, mystique. Le fils de son précédent employeur – qui vient de mourir – veut l'aider à trouver du travail. Il s'appelle Guil. Ça ne se termine pas bien non plus. Apparemment, Guil sévit en toute impunité...

C'est alors que survient la troisième, l'inquiétante Ella...


L’extrait

« Ils firent connaissance sur un site de rencontre pour divorcés. Il y affichait un profil plutôt banal – quarante-deux ans, divorcé, deux enfants, habite à Guivataïm -, et c’est ce qui la poussa à lui envoyer un message. Il avait évité les « prêts à dévorer la vie » ou « en pleine recherche intérieure, je compte sur toi pour me révéler à moi-même ». 1m77, profession libérale, bonne situation, ashkénaze. Opinions politiques néant, tout comme la plupart des autres rubriques. Trois photos, une ancienne et deux apparemment plus récentes, sur lesquelles il présentait un visage plutôt rassurant et sans signe particulier. Autre détail : il n’était pas gros.
Ce pas, elle l’avait franchi sur les conseils du psychologue de son fils (Erann venait d’entamer une thérapie), qui l’avait convaincue de l’importance de montrer au garçon qu’elle faisait autre chose que se lamenter sur son sort et qu’elle se prenait, elle aussi, en main. Elle avait déjà commencé à recréer, pour eux deux, une sorte de routine quotidienne : dîner à sept heures, douche, émission de télé en VOD, puis chacun préparait son sac pour le lendemain. À huit heures et demie, neuf heures moins le quart, elle le mettait au lit et continuait, pour l’instant, à lui lire une histoire, même s’il était capable de le faire tout seul : ce n’était pas le moment de renoncer à ces minutes privilégiées. Ensuite, elle ouvrait l’ordinateur portable qui l’attendait dans le coin bureau de son salon, jetait un coup d’œil sur les profils du site et lisait les messages qu’on lui avait envoyés. Cela dit, jamais elle ne répondait à un homme qui la contacterait par ce biais, c’était clair. Elle préférait prendre l’initiative.
Fin mars.
Elle portait encore un pull en soirée et quand elle se glissait seule dans le lit, elle entendait parfois la pluie tomber.
Elle lui envoya un premier message : « Serais ravie de faire votre connaissance. » Il répondit deux jours plus tard : « D’accord. Comment ? »
Il poursuivit par tchat.
« Vous enseignez dans quel type d’établissement ? Primaire ? Supérieur ?
- Lycée.
- Lequel ?
- Évitons les détails pour l’instant. À Holon. »
Elle était prudente alors que lui ne cachait rien. Au fil de leurs échanges, les rubriques « néant » de son profil se complétèrent rapidement. Il faisait du vélo, surtout le shabbat, au parc haYarkon. » (p. 15-16)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Une : Solitude, tristesse et désarroi, voilà le quotidien d’Orna, professeure dans un lycée de Holon, abandonnée par son mari, Ronèn, propriétaire d’une agence de voyage qui lui a préféré Ruth, une Allemande rencontrée au cours de ses périples autour du monde. Ronèn vit aujourd’hui au Népal, avec sa nouvelle compagne, enceinte, et les trois enfants de celle-ci et il ne prend guère le temps de communiquer avec son fils, Erann, un gamin de neuf ans, traumatisé par le divorce de ses parents, suivi par un psychothérapeute afin de l’aider à s’intégrer dans son école et à s’extérioriser. Orna, la quarantaine, fréquente les sites de rencontres sur Internet, sans trop y croire, comme on se promène devant des vitrines de magasins sans réelle volonté de faire des achats. Pourtant, c’est elle qui prend l’initiative d’entrer en contact avec Guil, un avocat de quarante-deux ans, divorcé également, deux filles, son profil est le seul qui évite les poncifs habituels et les premiers messages qu’ils échangent la mettent en confiance.

Guil est parfait pour Orna. Trop peut-être ? Patient, jamais pressant, toujours d’accord, il la laisse faire le premier pas pour chaque étape de leur relation, si bien qu’elle pense peu à peu avoir eu la chance de tomber exactement sur le mâle idéal, présent lorsqu’elle a besoin de lui, s’effaçant quand c’est nécessaire. Mais la perfection n’existe pas. Orna découvre par hasard que Guil lui ment, et pourtant persiste à s’enferrer dans les rouages d’un piège machiavélique, pensant maîtriser la situation… et disparaît de la circulation.

Deux : Emilia ne compte pas ses efforts pour se sortir de sa triste situation de réfugiée ukrainienne, payée une misère pour s’occuper de personnes âgées. Elle multiplie les petits boulots depuis que son employeur principal, un vieux monsieur sympathique qui la logeait, est décédé. Le fils de celui-ci propose de lui venir en aide, il se prénomme Guil. Emilia n’a pas trop le choix, l’établissement qui vient de l’embaucher ne lui verse qu’un salaire à peine suffisant pour payer le loyer du taudis qu’elle occupe. Emilia vit dans une solitude absolue, loin des siens, dans un pays dont elle ne parle pas la langue, dans lequel on lui fait souvent sentir qu’elle peut être conviée à repartir d’où elle vient rapidement. Alors elle se raccroche à la religion, à sa propre mystique un peu délirante, adaptant à sa convenance les sermons du prêtre de l’église qu’elle s’est mise à fréquenter assidument. Guil est le seul à prendre soin d’elle, il lui confie le ménage d’un appartement qu’il est censé habiter lorsque son divorce sera effectif, gère ses papiers, l’écoute, la sort, flirte, lui fait des promesses... Comme Orna, Emilia disparaît soudain de la circulation.

Trois : Ella, contrairement aux deux précédentes jeunes femmes, est abordée par Guil alors qu’elle boit un café dans un bistrot où elle se rend tous les matins afin de travailler sur sa thèse. Mariée, mère de deux enfants, elle a repris des études et peine à travailler chez elle. C’est une entorse à son protocole, il va en commettre d’autres, se montrant envers elle plus entreprenant qu’envers Orna ou Emilia. Ella est mariée à un militaire, jaloux morbide, et elle avoue à Guil craindre les réactions de celui-ci s’il apprenait qu’elle le voit chaque jour. Aucun de ses arguments ne le dissuade de lui proposer un week-end à Bucarest...

Guil travaille beaucoup avec les pays de l’est de l’Europe, Roumanie, Bulgarie, Pologne, il s’est peu à peu spécialisé dans le recrutement de main d’œuvre en direction d’Israël, un poste rêvé pour un prédateur de son acabit : ses absences ne sont pas rares et il peut raconter à peu près n’importe quoi à son entourage. Ses proies sont des femmes solitaires, fragilisées par la vie ou par leur condition sociale, rien ne semble devoir le mettre un jour dans le collimateur de la police.

Tueur en série, on pense immédiatement à un thriller, et Une deux trois en est un par certains côtés, il n’y a pas de doute, c’est aussi un roman social dénonçant quelques travers odieux de la société israélienne, la condition des travailleuses migrantes ou un patriarcat toujours aussi puissant. En trois parties distinctes, formant un tout cohérent peu à peu, Dror Mishani trace le portrait de trois femmes, très différentes, trois victimes choisies par un Guil semblant hors d’atteinte. L’auteur prend le temps, il dissèque chaque rencontre, les approches de Guil, les réactions de ses proies, leurs sentiments, leurs doutes, comment celui-ci profite de leurs moindres failles. Alors thriller, certes, mais analyse avant tout des mécanismes psychologiques qui conduisent des femmes affaiblies par la vie dans la toile tissée par l’assassin. Ne vous attendez pas à des seaux d’hémoglobine, mais à trois pièges implacables, racontés dans toutes leurs dimensions, avec finesse et méticulosité, jusqu’à un dénouement surprenant fort bien amené, après une bonne dose de suspense et de péripéties tout au long du récit.

Un thriller intelligent et subtil, au cœur de la société israélienne, avec un tueur d’une banalité effrayante, abusant et assassinant en toute impunité, du moins en apparence, de victimes fragilisées...


Notice bio

Né il y a un peu plus de quarante ans à Holon, Dror Mishani enseigne l'histoire du roman policier et la littérature israélienne à l'université de Tel-Aviv, où il vit. Un temps responsable de la rubrique littéraire du Haaretz ainsi qu'éditeur, il occupe une place de premier plan parmi les auteurs israéliens contemporains.


UNE DEUX TROIS – Dror Mishani – Éditions Gallimard – collection Série Noire – 330 p. février 2020
Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

photo : picjumbo.com pour Pixabay

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