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Chronique Livre :
UNE FAMILLE À L'ANCIENNE de Ch'on Myonggwan

Chronique Livre : UNE FAMILLE À L'ANCIENNE de Ch'on Myonggwan sur Quatre Sans Quatre

photo : affiche du film coréen Moebius de Kim Ki-duk, Inmo réalise des films érotiques


L'auteur

Ch'on Myonggwan a une quarantaine d'années, il renouvelle la scène littéraire coréenne. Largement imprégné de culture européenne, il imprime à la littérature un style qu'on a pu comparer à celui de Gabriel Garcia Marquez et de Faulkner. Il a écrit La Baleine, paru chez Actes Sud en 2008.


Alors, Dance Flore tu nous dis un peu de quoi ça parle ?

Je dirais que c'est du carrément déjanté et drôle !

Le narrateur est un raté total de 48 ans, la lose parfaite. Mariage explosé en vol (sa femme est hôtesse de l'air), tellement désargenté qu'il doit retourner vivre chez sa mère, une carrière absolument minable en tant que réalisateur de film que personne ne veut voir tant ils sont mauvais. Ajoutez à cela un penchant assez sévère pour l'alcool, une vie sentimentale totalement vide et une vie sociale désertique, vous comprendrez que le narrateur a touché le fond.

Mais les rebondissements et les déconvenues vont apparaître au sein même de ce qu'il croyait être un havre de paix. Le repli matriciel n'est pas exempt d'embûches et le narrateur va aller de surprise en surprise, découvrant à chaque fois un aspect insoupçonné de sa famille pas plus à l'ancienne que ça...


Un extrait, Dance Flore ?

Un extrait, mais oui, bonne idée, de quoi faire connaissance avec Inmo, le narrateur!

« A quarante-huit ans, la raison pour laquelle j'étais dans une situation où je n'avais nulle part où aller et venir était un film produit dix années auparavant jour pour jour. Même quand on débute comme réalisateur après une longue vie de mise en scène, même quand on accroche un panneau publicitaire devant la salle de cinéma juste après avoir terminé le tournage comme si on avait fait la guerre, même quand au bout d'une seule semaine cela se solde par un échec humiliant, même quand ce film est désigné comme le plus mauvais film de l'année par les spectateurs les uns après les autres, je n'aurais jamais imaginé que ma vie irait jusqu'à s'embrouiller à ce point-là. Etait-ce seulement parce que c'était un mélodrame policier ?
Mais cela n'était que le fait de mon ignorance. Ce n'était pas seulement un film que j'avais gâché, mais deux milliards de wons de frais de production, et ce n'étaient pas des naïfs spectateurs que j'avais trahis, mais les brillants producteurs et investisseurs de sang-froid qui m'avaient confié l'argent de la production. Et ils n'avaient absolument pas oublié qui était le traître. J'avais erré une dizaine d'années comme Vagabond de Ch'ungmuro, le quartier du cinéma, et pour la première fois, je réalisais que ce que j'avais raté n'était pas un simple spectacle mais en toute vérité ma propre vie.

Même si l'on avait avait fait un film avec l'annuaire téléphonique, cela n'aurait pas pu être plus mauvais.

A cette époque-là, parmi les critiques publiées dans les revues de cinéma, il y avait eu celle-là. A un certain degré c'était la vérité. C'était vraiment mon film, puisqu'il ne comportait pas une seule chose intéressante. Dans une situation normale, même quand on a subi un échec complet, on a tendance à lui trouver au moins un aspect positif. Par exemple, la remarquable sensibilité du montage, la grande puissance de l'histoire, l'impressionnant jeu des acteurs, et si ce n'est pas ça, il est quand même normal qu'une ou deux choses soient mentionnées pour en montrer les possibilités, mais le film que j'avais réalisé était une œuvre entièrement ratée qui ne contenait pas une seule bonne scène.  Je ne sais pas si c'était une critique favorable ou si c'était un jugement sévère, mais il y avait eu aussi la critique suivante :

En ce qui concerne le réalisateur du film, il est absolument certain qu'il a des buts clairement différents des buts de tous les réalisateurs du monde. Mais le problème est que personne ne sait ce qu'ils sont.» (Pages 16-17)


Tout ça c'est bien joli mais qu'est-ce que tu en as pensé, finalement ?

On est d'emblée dans un monde subtilement différent du nôtre, et ça j'aime. Le roman est parsemé de mots coréens qui aident à traverser les continents pour aller s'installer dans une culture différente.

Ch'on Myonggwan ne s'interdit rien, les situations se suivent et nous plongent dans la cocasserie pure, l'émotion, le drame intimiste, la violence... Les genres et tonalités se mêlent sans aucune hiérarchie ni apparente logique. On passe d'une scène de chantage à une scène de masturbation sur une petite culotte à la provenance douteuse, à une bagarre, à une réflexion sur le sens de la vie et de la littérature. Un peu comme dans la vie, en fait.

Si vous pensiez que c'était facile et de tout repos d'aller se réfugier chez sa mère à la quarantaine, eh bien détrompez-vous !

Certes, elle travaille, vous accueille, vous fait à manger et vous laisse une paix royale puisqu'elle part tous les jours vendre des produits de beauté, mais elle a légèrement tendance à offrir pareil asile à ses trois enfants et les quelques mètres carrés deviennent vite très exigus. Particulièrement quand les deux frères, ennemis depuis des années, passent pas mal de temps à se bagarrer. Il faut dire qu'il y a un lourd passif entre eux. Hormis le fait qu'O le Marteau, obèse, mange comme un fou et pète de même (pets pungpung ça doit être terrible), il a aussi été plusieurs fois en prison pour des délits variés y compris sexuels. Et puis aussi parce qu'il a un peu cassé la gueule du type avec qui le trompa la femme du narrateur, un petit service rendu entre frangins, quoi. O le Marteau, comme son nom l'indique, c'est du lourd, du très lourd même, et ses raclées sont mémorables. Et puis il a de drôles de fréquentations. Des types qui n'ont pas tellement le sens de l'humour quand ça concerne leur petit business pas très net.

Chez sa mère, il y a aussi sa sœur, Miyon, et sa fille adolescente Mingyong. Et oui Miyon a trompé son mari et ne vit plus avec, et oui l'adolescente est difficile à supporter, assez odieuse même, le genre à se manger toute seule une pizza sans même en proposer une petite part à ses oncles. Insupportable, on vous dit.

Et puis la mère qui laisse tout ce petit monde vivre sa vie sans faire davantage que mettre à manger sur la table, une vraie mère nourricière. Une famille à l'ancienne ? Une famille post-moderne plutôt, dont les valeurs communes finissent par être réduites à la satisfaction des besoins essentiels.

Mais ceci n'est que l'apparence. La cocasserie des personnages et leur incapacité à vivre une vie normale sont largement commentées par le groupe de vieilles femmes en bas de l'immeuble, qui, semblable à un choeur antique malveillant, ne cesse d'échanger des méchancetés sur leurs voisins. Certes la famille prête à rire et à médire : le cinéaste alcoolique complètement raté reconverti dans les films porno, le repris de justice obsédé, la femme volage et prostituée dans un bar, l'ado avide d'argent, mal embouchée et caricaturalement pénible.

Très imprégné de culture européenne, le narrateur, Inmo, connaît très bien la filmographie française et lit Hemingway dont il a déniché les oeuvres complètes dans une poubelle, qu'il commente, sorte de contrepoint à sa vie désastreuse, aux coups qu'il encaisse physiquement et moralement et qui démolissent son corps déjà abîmé, avec, inopinées, des prises de conscience toujours plus désastreuses de son inadaptation totale à la réalité.

Mais ce roman ne se contente pas d'être une sorte de vaudeville burlesque à la coréenne, le propos est beaucoup plus subtil et complexe.

Inmo est perdu dans la réalité qui se déforme et se recompose sans cesse sans qu'il puisse y faire quoi que ce soit. Au lieu d'être le metteur en scène de son existence, il en est le spectateur étonné et maladroit. Chaque fois qu'il essaie d'écrire le scénario, il se trompe. Chaque fois qu'il tente de jouer le premier rôle, il se retrouve supplanté, rossé, moqué. Son frère n'est finalement pas le lourdaud stupide et violent qu'il croyait, sa sœur n'est la la femme d'affaires un peu froide qu'il pensait, sa nièce est finalement moins vénale et stupide qu'il n'y paraît et sa mère est une femme amoureuse ... Chacun a son lot de secrets et cache une partie de lui-même. L'être humain est double, il faut chercher sa vérité au-delà des apparences. La vérité de chacun est fractionnée et pas univoque. Elle n'est réductible aux films ni aux livres, elle ne se révèle qu'à travers des épreuves, des erreurs, des blessures. Chaque personnage vit deux vies, l'officielle qui n'est que mirage et l'autre, intime, personnelle, faite de petits rêves et d'amour. Le narrateur se réconcilie avec le monde en vivant une vie sans ambition - le dernier film porno qu'on lui propose de tourner est encore plus calamiteux que les autres -, nourrie de prosaïsme et de quotidienneté étroite, à la philosophie sans exigence : « Mais je n'ai pas choisi le suicide comme Hemingway. Si c'est piteux ce sera piteux, si c'est oppressant ce sera oppressant, je vivrai la vie qui m'est autorisée. »

Je voudrais mentionner tout spécialement la postface de Patrick Maurus, tout à fait passionnante et éclairante.


La musique ?

Casse-tête coréen car, hormis une référence à de la musique coréenne sirupeuse des années 88, il n'y en a pas vraiment (mais Psycho-Pat est capable de tout) alors je suggère la musique de Jules et Jim, Le Tourbilllon de la Vie de Georges Delerue chanté par Jeanne Moreau, un film de la nouvelle vague que le narrateur connaît bien ainsi que celle du Mari de la Coiffeuse, un film qu'il aime et moi aussi.

Psycho-Pat, il fait ce qu'il peut, Dance, pas simple là... Bon, il y a tout de même des moments exceptionnels dans la pop coréenne en 1988, comme la célèbre 최호섭 - 세월이 가면, ou encore Lee Seung Chul, 이승철 안녕이라고 말하지마 que chacun connait... Et je ne résiste pas à cette perle de K-Pop, certes plus récente, d'une élégance raffinée, les Wonder Girls qui interprètent I Feel You

UNE FAMILLE À L'ANCIENNE - Ch'on Myonggwan - Actes Sud - 274 p. mars 2016
Traduit du coréen (sud) par Patrick Maurus

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