Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre : UNE FORÊT OBSCURE de Fabio M. Mitchelli

Chronique Livre : UNE FORÊT OBSCURE de Fabio M. Mitchelli sur Quatre Sans Quatre

photo : Spring Creek Correctional Center - pirson où est mort Robert Christian Hansen en 2014 (Wikipédia)


Le pitch

Tout commence par un fait divers effroyable dont tout le monde se souvient : l'assassinat d'un jeune Chinois par Luka, son amant, et la vidéo des tortures infligées, ante et post mortem, et du meurtre qu'il a diffusé sur le net. Les flics de Montréal sont sur les dents et ils sentent qu'il faut mettre sur cette affaire un flic hors du commun, pas aussi dingue que le tueur mais bien borderline, ce sera Louise Beaulieu.

À des milliers de kilomètres de là, en Alaska, au pays du soleil de minuit – nous sommes en mai -, deux jeunes filles sont découvertes à la lisière d'une forêt. Elles sont en état de choc et ne peuvent témoigner des sévices qu'elles semblent avoir vécues. Là encore, la situation nécessite le doigté d'une flic exceptionnelle, ce sera Carrie Callan. Elle aussi a été traumatisée, elle sait ce que la douleur de la perte provoque, elle saura aller au bout de son enquête et ne pas rechigner à aller loin dans le passé de sa ville, abimée par une marée noire cataclysmique, et de ses habitants.

Un homme semble relier les deux affaires, un tueur en série emprisonné en Alaska, Daniel Singleton. Depuis sa prison, il va guider Louise vers des chemins de plus en plus obscurs et effrayants qui aboutiront à la forêt des Tongass où le passé se dissout lentement au rythme du pourrissement des corps enfouis...


L'extrait

« Luka souriait. Le plaisir qu'il prenait était jubilatoire, incommensurable, même. L'être qui l'avait dévoré au fil des ans ne lui avait pas laissé aucune chance. La bête noire s'était insinuée en lui, l'avait dissous de l'intérieur.
Sa peau reflétait l'horreur qui se déroulait sous ses yeux. La trépidation dense des jeux de lumière se répercutait de l'écran sur son corps, comme un projection diaphane et fantomatique depuis la vidéo que diffusait la bande passante. Les traits de son visage absorbaient les images de sa propre barbarie, son esprit quantifiait les time codes les plus cruels du film dont il était l'auteur. Les séquences de torture lui procuraient la sensation de dominer l'ensemble des espèces vivant à la surface du globe. Il était un prédateur cosmopolite au sommet de la chaîne alimentaire, un fauve urbain qui cherchait constamment à rassasier sa faim de gloire, à étancher sa soif de célébrité dans un monde édifié par les diktats, un monde qui avait décidé de l'ignorer, de faire de lui un individu quelconque, insipide et sans intérêt. Une pièce parmi les pièces du grand système de l'humanité, un rouage de plus limité à sa propre circonvolution. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Autant vous le dire tout de suite, je n'ai pas l'intention de passer mes prochaines vacances en Alaska ! Cette bonne ville de Juneau a beau être magnifiquement située, la mer, les montagnes, les forêts, toussa, mais non, décidément, après avoir lu ce roman, je trouve qu'il y règne un climat vraiment trop flippant. Certes, ce sont des adolescentes qui y sont assassinées ou qui disparaissent et je ne suis guère concerné par la menace, mais tout de même, ça refroidit. Bon, ceci dit, Une Forêt Obscure, c'est du très grand thriller, de ceux qui vous font s'entrechoquer les genoux et jettent une lueur bien glauque sur l'humanité.

Le récit oscille entre fiction et réalité, création romanesque et horreur de deux histoires criminelles relatées en long et en large dans la presse. Pour le réel : à ma droite, Luka Rocco Magnotta, à tout saigneur tout honneur, ouvre le roman en fanfare. Sa folie tapageuse et perverse, son besoin de célébrité qu'il n'a pu arracher dans les minables castings pornos gay où il s'est présenté, autant de blessures narcissiques qui le hantent. En bon étudiant en crimes odieux, il s'est alors lancé dans la mise en ligne de vidéos de massacres d'animaux domestiques et a commencé à se faire un petit nom, sous des dizaines de pseudonymes, dans le milieu des accrocs au macabre sur le dark web. À ma gauche, Robert Christian Hansen qui a violé et assassiné dix-sept femmes dans les environs d'Anchorage, entre 1971 et 1983. Du beau monde. Luka conserve son prénom dans le récit, Hansen devient Daniel Singleton, un tueur en série machiavélique, emprisonné en Alaska.

Commençons par le début. Luka. Individu symptomatique d'une époque où la célébrité remplace toute autre qualité. Il faut être connu, peu importe comment et pourquoi. La bêtise et l'inculture suffisent parfois pour ceux qui ont la chance d'être sélectionnés sur une télé-réalité, d'autre fois il faut frapper plus fort quand les producteurs de déchets télévisuels n'ont pas pris votre candidature en compte. Il a tout essayé après la thérapie qui lui a permis de survivre au suicide de sa sœur et autres abominables péripéties familiales, mais rien à faire. Trop maigre sur les castings, il ne sera qu'une doublure, une ombre, lui qui voulait capter toute la lumière. Alors il va faire dans le pire du pire, avide de reconnaissance factice il va flatter les plus bas instincts pour quelques milliers de pouces en l'air sur Facebook ou You Tube, perdant peu à peu pied. Un bourreau/victime qui n'a pas la carrure pour assumer l'horreur de ses crimes.

Pas comme Daniel Singleton. Lui a la foi du charbonnier dans la justesse de ses dogmes. Il hait l'enfance et tue des enfants, quoi de plus naturel. Il leur épargne la souffrance de grandir, le brave homme. En bon pervers, il maîtrise le temps et jouit du pouvoir d'accorder ou non le repos aux familles et au dépouilles de ses victimes. Il va alors s'établir un jeu troublant avec Louise, la flic canadienne, proche de l'étrange relation Clarice Starling/Hannibal Lecter : la soumission contre le savoir. Singleton n'est pas fou, comme Luka peut être fou, il contrôle, ne perd jamais de vue ses objectifs et est capable de mener son monde par le bout du nez.

Louise Beaulieu, chargée de l'enquête concernant le crime de Luka, trimballe sa fragilité sur le net également, mais pas au même endroit, sur les parties de poker en ligne où elle se ruine. Des similitudes de parcours, y compris sur certains traumatismes, qui font qu'elle va se sentir très vite investie de cette affaire et la poursuivra jusqu'au bout de ses forces. Elle n'est pas si solide qu'il y paraît et se laissera assez facilement entraîner dans le jeu morbide de Singleton.

Aidée de Carrie Callan, flic américaine de Juneau, mère d'une jeune enfant atteinte d'une maladie génétique rare et à l'espérance de vie limitée – décidément, pas de bol les policières -, elle va fouiller le passé local, dénicher les notables planqués derrière leur tas de pognon. Elle n'est guère reluisante cette histoire, mazoutée à tout jamais par l'épave de L'Exxon Valdez qui, en 1989, détruisit toute l'économie de la région et massacra l'océan. Comme dans toutes les catastrophes, certains furent admirables, d'autres, salauds pragmatiques, tirèrent partie du désastre sans vergogne, sans oublier de se forger une image de héros au passage.

Un roman choral où les différents récits s'interpénètrent pour ne plus former qu'une image au final. Les personnages sont précis, disséqués, analysés à la loupe, tous, et sous toutes les coutures, démontés pièce par pièce. Les ressorts de leur psychologie sont étalés sur l'établi et Mitchelli, en horloger de précision, explique au travers de son scénario diabolique le fonctionnement de l'ensemble des éléments entre eux. En bon artisan, il n'a pas oublié de mettre quelques gouttes d'huile, la fiction s'encastre sans problème dans la réalité, plus rien ne les distingue. Une histoire compliquée, aux racines anciennes et profondément enfouies, rythmée par les soubresauts des rebondissements et des cliffhangers qui parsèment les pages. Et la machine tourne formidablement bien. Elle carbure même, aucun temps mort, ni lassitude, une seule envie, savoir. À souligner les dialogues savoureux en québécois dans le texte qui rende le personnage de Louise si savoureux.

Du très très bon thriller, mêlant fiction et faits réels pour un récit passionnant et dur. Décidément, les paysages américains réussissent aux auteurs français, Franck Parisot, Claire Favan, Bernard Minier et tant d'autres y ont déjà situés de superbes romans. Fabio M. Mitchelli n'y fait pas exception, sa forêt obscure est diablement attirante et ne déçoit pas son lecteur !


Notice bio

Fabio M.Mitchelli, né à Vienne (Isère) en 1973, musicien et écrivain, auteur de thrillers psychologiques, romans et nouvelles. Il a signé « La trilogie des verticales » parue aux éditions Ex-aequo entre 2010 et 2012, dont La verticale du fou. Il a été révélé au public par son thriller La Compassion du Diable (éditions Fleur Sauvage - 2014), surnommé Le Livre Bleu, inspiré par la vie de Jeffrey Dahmer. Il est fasciné par les faits divers et les grands criminels du XXème siècle.


La musique du livre

Oh la bonne idée, toute la playlist du roman se trouve à la fin du livre, quinze titre pour écouter la même musique que les protagonistes de cette histoire abominable, un petit échantillon pour vous donner une idée...

Rivers Of Tears – Eric Clapton

Boring One – Big Fox

Song For Bob – Nick Cave & Warren Ellis

The Happiest Lamb – Audra Mae


UNE FORÊT OBSCURE – Fabio M. Mitchelli – Robert Laffont – collection La Bête Noire – 397 p. 15 septembre 2016

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