Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
Une putain d'histoire de Bernard Minier

Chronique Livre : Une putain d'histoire de Bernard Minier sur Quatre Sans Quatre

photo : Une orque examinant un phoque de Wedell (Wikipédia)


L'extrait

« De nouveau, ce grincement métallique dans son dos. Un cri rouillé. Comme si on aiguisait quelque chose. Un coup de vent dans ses cheveux, entre les mailles du filet.
   Imaginez sa peur. Elle n'a que dix-sept ans. Imaginez une telle peur, si vous le pouvez. Un peur si grande qu'elle vous brise les os, qu'elle gonfle votre cœur au point qu'il donne l'impression de vouloir exploser dans votre poitrine. Une peur qui tend et raidit les muscles comme des cordages gorgés d'eau qui auraient séché et durci au soleil.
   Le pont du bateau tangue sous l'effet de la houle et elle a du mal à garder l'équilibre. Surtout avec ce lourd filet de pêche sur ses épaules et sur sa tête. Elle sent ses nœuds durs à travers ses cheveux, elle respire son odeur d'algues, de poisson, de gasoil et de sel qui lui soulève l'estomac ; elle n'a pas la moindre idée de ce qu'elle fait là – elle sent juste sur ses épaules tout le poids de ces cordages empêtrés, humides et malodorants, de ces algues pareilles à des lanières, de ces chaînes de lestage. Elle les sent peser, et ruisseler sur elle. Et toute cette pluie qui s'abat sur sa tête. Elle voudrait en voir davantage, mais il fait si sombre, si sombre... »


Le pitch

Glass Island est une petite île de l'état de Washington, entre Seattle et Vancouver, tout au nord-ouest des États-Unis. Elle fait partie d'un archipel au climat rude, très humide, aux hivers interminables et aux jours bien courts, ce qui, paradoxalement, y fait sembler les heures plus longues. Les mois d'été quelques touristes viennent y admirer les orques mais, la plupart du temps, la petite communauté qui la peuple est repliée sur elle-même et dépend des ferries pour aller au travail ou à l'école.

Henry, seize ans, aime les livres, les films d'horreur, les orques et Nirvana. Il vit sur Glass Island avec ses deux mamans adoptives depuis quelques années après avoir beaucoup déménagé à travers le pays. Il s'y est fait une place dans une bande de sympathiques et joyeux ados dont Charlie, son meilleur ami, et Naomi, son âme sœur, son amour. Mais Naomi, sur le ferry les ramenant de l'école, lui propose une pause, elle veut s'éloigner un peu, ils se disputent un peu fort et Naomi, fâchée, ne revient pas avec eux chez elle.

Le lendemain, la jeune fille est retrouvée morte sur une plage de l'île, couverte d'un filet de pêche. Il n'y a aucun doute, c'est un crime et Henry, en amoureux éconduit, a un beau profil de suspect pour le shérif du coin et ses adjoints. Le jeune homme décide avec ses copains de mener l'enquête, de retrouver le salaud qui a pu faire ça à Naomi. Il lui faudra remonter le temps, celui du retour en ferry mais aussi son histoire de fils adopté, ses origines et ses lourds secrets.

Une sacrée putain d'histoire vous attend !


Le trailer

 


L'avis de Quatre Sans Quatre

Légère appréhension avant d'attaquer ce pavé : Bernard Minier va-t-il réussir à être aussi passionnant sans son duo majeur Servaz/Ziegler, Toulouse et tous les personnages que nous côtoyons depuis Glacé ? Rassuré à la fin, la réponse est définitivement oui, Une putain d'histoire est sans conteste un magnifique thriller et les cinq cent vingt pages s'avalent avidement.

Un décor qui a tout de la carte postale durant les courts étés, à la frontière nord-ouest du Canada et des État-Unis, entre Seattle et Vancouver, mais la-dite carte a un revers de brumes, de vent et de pluie. L'atmosphère? Proche de la géniale série US The Killing, des trombes d'eau, du vent, le froid, l'océan qui engloutit et isole. Le paysage, quasi vivant, suffit à générer un sentiment d'oppression qui vire vite à l'angoisse. Un lieu un peu magique et beau, autour glissent les orques, prédateurs ultimes...Le huis-clos est planté...ou presque car une société privée d'espionnage informatique, proche de la NSA, va s'intéresser de près à tout ce qu'il se passe dans l'île et à la vie intime de ses habitants.

Les héros ? Une bande d'ados propres sur eux, gentils, un peu obsédés par le cul et les films gores, rien d'étonnant à cet âge, sympas et liés comme les doigts de la main. Des parents comme il faut, l'image d'Épinal de la parfaite petite ville américaine. Sauf qu'il y a des failles. Les origines d'Henry d'abord. Cette famille aux deux mamans, nomade, France qui travaille chez Windows et Liv, l'autorité et la protectrice, et puis tous les petits secrets enfouis dans ces vies ordinaires qui ne demandent qu'à surgir quand les choses tournent mal. Le meurtre atroce de Naomi, ensuite va plonger toute l'île dans la consternation et la méfiance, bientôt la suspiscion. Des interstices dans les biographies, de micro-fissures qui nourrissent peu à peu le mystère et la parano et servent le ou les tueurs.

Dès les premières lignes, j'ai retrouvé avec plaisir tout le talent de manipulateur en chef de Bernard Minier. Il sait exploiter à merveille toutes les aspérités pour brouiller le scénario, ouvrir des fausses pistes et perdre son lecteur dans des certitudes qu'il a un malin plaisir à détruire quelques paragraphes ou pages plus loin. Un illusionniste qui attire votre attention et vos émotions d'un côté pour mieux brouiller ce qu'il montre de l'autre. Un art consommé pour vous présenter la réalité sous un faux-jour, un miroir déformant et surprendre ensuite par l'image crue et nue. Aussi efficace et crédible dans ses descriptions ou dialogues entre voyous tordus ou ados anxieux, dans les scènes intenses ou les (courtes) pauses dans l'intrigue, Minier a tissé un véritable piège dans lequel il est fascinant de plonger.

Au fil des pages, plus rien n'est lisse, plus rien n'est sûr, plus rien n'est avéré. Tout est à revoir tout le temps et les pauvres flics de l'île ne savent plus où s'accrocher pour chercher. Les indices se contredisent, les témoins sont peu sûrs, les zones d'ombre de plus en plus nombreuses. Un page turner terriblement efficace, une équation à cent inconnues qui ne sera résolue qu'à l'ultime chapitre par une surprenante et géniale explication.

À tous ces dangers, s'ajoutent les nouvelles technologies qui permettent des traques à distance, qui s'insinuent dans notre vie la plus privée. Mises dans de mauvaises mains, elles ouvrent des possibilités inouies de contrôle de la population. Les mariages inappropriés entre états et sociétés privés dans ce secteur du renseignement occupent une part non négligeable du livre. Cette histoire qui aurait pu se dérouler à n'importe quelle époque pratiquement devient, grâce à cette intervention des personnages de Jay et d'Augustine, un scénario hyper actuel.

Un très grand polar, original, implacable qui mène son lecteur au bout d'une putain d'histoire faite main. Impeccablement écrit, astucieusement construit, ce livre enveloppe d'une ambiance impossible à quitter, addictive. Monstrueusement puissant !


Notice bio

Bernard Minier est né en 1960 à Béziers. Il travaille un temps dans l'administration des douanes tout en participant à plusieurs concours de nouvelles.
Glacé paraît en 2011chez XO éditions et rencontre un très grand succès couronné de nombreux prix littéraires dont le prix Polar du Festival de Cognac. Son deuxième roman, Le Cercle, est publié en 2012 et met de nouveau en scène Servaz et Ziegler dans une nouvelle intrigue tout aussi passionnante, suivra l'étincellant N'éteins pas la lumière en 2014, tous chez le même éditeur. Une putain d'histoire est une première incursion sur le territoire américain et son premier thriller sans Servaz et son équipe.


La musique du livre

De ce côté-là, pas de surprise, comme d'habitude chez Bernard Minier la playlist est à la hauteur du récit. Même si Servaz et ses collègues ne sont pas là, on y retrouve Mahler, l'Adagietto de la cinquième symphonie que les mamans de Henry écoutent.

Henry préfère Nirvana et, particulièrement, l'album In Utero dont est tiré Rape me, alors que son pote Charlie a privilégié AC/DC et The Razor's Edge comme sonnerie de portable.

Lux Aeterna de Morten Lauridsen s'entend à travers les vitres de l'ancienne église méthodiste où l'enquête conduit les ados. Lauridsen vit dans l'île une partie de l'année. Autres locaux, le groupe de Seattle Alice in Chain, Voices qui passe dans un fast-food.

Dernier titre choisi, Goodbye Yellow Brick Road d'Elton John, c'est aussi l'ultime chanson du livre...Ce n'est qu'une sélection, il y a bien d'autres références musicales et toutes excellentes et judicieusement amenées.

Une putain d'histoire – Bernard Minier – XO éditions – 520 p. avril 2015

 

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