Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
UNE RITOURNELLE NE FAIT PAS LE PRINTEMPS de Philippe Georget

Chronique Livre : UNE RITOURNELLE NE FAIT PAS LE PRINTEMPS de Philippe Georget sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Un Vendredi Saint à Perpignan. Comme chaque année depuis cinq siècles, la procession de la Sanch se met en marche. Sept cents pénitents défilent dissimulés sous leur traditionnelle caparutxe – longue robe de bure et cagoule.

Soudain, quelques pétards brisent le silence et la panique gagne la procession. Quand le calme revient, un pénitent ensanglanté reste étendu à terre, poignardé.

Au même moment un violent hold-up se produit, non loin de là, dans une bijouterie…

L'enquête conduit très vite le lieutenant Sebag dans les ruelles encombrées du quartier gitan de Saint-Jacques aux appartements feutrés de la bonne société catholique catalane.

Mais y a-t-il un lien entre ces affaires alors que plane ici, l'ombre aussi poétique qu’ambiguë du Fou chantant, qui, ado, arpentait déjà ces mêmes ruelles…


L'extrait

« Sebag et Molina arrivèrent rue Fontaine Froide. Devant la vitrine d'un bistrot, les tables débordaient sur la chaussée. Lorsque le cortège passerait ici, rien ne séparerait les pénitents de buveurs, des touristes ou d'un éventuel terroriste.
- Comment veux-tu sécuriser un tel bordel ? bougonna Molina.
Sur les tronçons les plus denses du parcours, des barrières métalliques séparaient les badauds du cortège. Mais partout ailleurs, l'accès à la procession était facile. Sebag haussa les épaules.
- De toute façon, les pénitents ne sont pas les seules cibles possibles. En tout, il y a au moins dix mille personnes. Pas très difficile de faire un carton.
Ils débouchèrent place de la Cathédrale où la foule était à nouveau canalisée par les barrières. On aurait même pu croire à l'arrivée d'une étape du Tour de France. Ou plutôt un sprint intermédiaire. Car la Sanch, sur ces lieux, ne ferait qu'une courte pause.
Cinq militaires stationnaient à l'entrée de la place. Leur sergent s'approcha des policiers.
- Restez ici pendant les discours. Nous, nous prendrons position devant la cathédrale, là où il y a des gradins avec le préfet, le maire, des élus...
- Depuis quand tu commandes, ici ? grogna Molina. Et puis qu'est-ce que tu insinues ? Qu'ils seront mieux protégés avec vous ?
Le militaire loucha sur le pistolet-mitrailleur. Sentant qu'il allait faire une remarque désagréable sur la façon dont Jacques tenait son arme, Sebag prit les devants. Ce n'était ni le lieu, ni l'heure pour une guéguerre des polices.
- L'opération Sentinelle, c'est fait surtout pour rassurer. Les élus seront contents de voir des soldats.
Le sergent le remercia d'un signe de tête avant d'entraîner ses hommes vers la cathédrale. Sebag posa sa main sur l'avant-bras de son collègue.
- Calme-toi un peu. Dans deux petites heures, c'est le week-end.
Les premiers pénitents s'arrêtèrent devant la fontaine médiévale face à la cathédrale. Sebag observa les pieds qui passaient devant lui, seules parties du corps que la longue robe laissait apercevoir. Certains pénitents portaient des vigatanes, des espadrilles, catalanes, mais la plupart se contentaient de sobres chaussures noires. D'autres cheminaient les pieds nus, une survivance du passé qui fascinait les curieux. » (p. 13-14)


L'avis de Quatre Sans Quatre

À Perpignan, le vendredi saint, les rues sont encombrées par la Sanch, une procession de catholiques en quête de rédemption, déguisés façon Ku Klux Klan, mais en rouge et noir. Rien à voir avec la mouvance raciste du sud des States, Philippe Georget nous explique très bien les raisons de cet accoutrement dès le début du roman. Des milliers de personnes se pressent donc sur le parcours, ce qui, en ces temps de potentiels attentats, contraint les autorités à prévoir un encadrement important par les services de sécurité. Le lieutenant Gilles Sebag, et son adjoint Molina, tendus, suivent le cortège, peinent à se frayer un chemin tant la foule est dense. Alors que la Sanch fait une halte, le lieutenant reçoit un appel du commissaire Castello : un cambriolage vient d'avoir lieu dans un bijouterie et il n'a personne d'autre à mettre sur l'enquête.

Borell, le commerçant a été légèrement blessé. C'est la troisième fois qu'il est attaqué en peu de temps. En habitué, il a conservé son sang-froid et est capable de donner une description très convenable de ses agresseurs, même si ceux-ci étaient casqués, certains détails ne lui ont pas échappé. Ce qui étonne, c'est la nature du vol, les malfaiteurs, bien renseignés, n'ont pas agi au hasard, ils n'ont raflé qu'un stock d'or brut et de pierres que Borell venait de recevoir. Fort peu de gens étaient au courant de cette livraison.

Pas le temps de s'attarder, Sebag est de nouveau appelé par ses équipiers, Llach et Ménard, qui avaient pris sa place dans la procession. Une suite d'explosions et un cri avait retenti, « Il est armé », s'en était suivi un mouvement de panique, public et pénitents se mettant à courir en tous sens. Non loin des deux flics, le corps d'un des porteurs du défilé gît, raide mort, assassiné d'un coup, très précis, de couteau effilé. La victime, Christian Aguilar, 63 ans, professeur particulier de piano, présente la particularité de s'être lui-même légèrement brûlé la plante des pieds avant d'entamer la marche qu'il effectuait sans chaussures. L'homme devait avoir beaucoup à se faire pardonner... Des enfants gitans sont vite identifiés, les explosions n'étaient que des pétards et Sebag pense qu'ils ont été rétribués pour créer une diversion ayant permis au criminel d'agir.

Gilles Sebag, ceux qui ont déjà lu les trois précédents volumes de ses enquêtes le connaissent. C'est un policiers sérieux, têtu, fonceur, mais fragilisé par la découverte, au cours de Méfaits d'hiver, de l'adultère de son épouse, Claire. Les choses se sont arrangées, plutôt bien, mais les cicatrices ne sont pas toutes refermées et le traumatisme reste toujours présent en toile de fond. Respecté par ses hommes, une équipe traversée par les différentes tendances politiques de la société catalane, de l'indépendantiste Llach au jacobin Castello. Il n'y a pas que l'ombre de la Catalogne qui plane au-dessus de ce roman, une personnage, aujourd'hui disparu, plus connu pour ses séjours à Montpellier que pour sa jeunesse à Perpignan est omniprésent tout au long de l'intrigue : Charles Trénet.

Dès les premières investigations, Sebag va découvrir, au cours de la perquisition chez Aguilar, de très anciens enregistrements amateurs de chansons à fortes connotations sexuelles du Fou chantant. La réputation de l'artiste est faite depuis longtemps, et ce n'est pas son homosexualité, mal assumée, qui pose problème, mais son goût connu pour les très jeunes gens. Bien qu'il n'y ait jamais eu matière à poursuivre, une plainte fut classée sans suite, les soirées que Trénet donnait dans sa propriété, entouré d'une bande de jeunes garçons de la région, étaient bien connues. La maison du chanteur était justement celle qu'occupait la victime qui l'avait rachetée après son décès. Aguilar faisait partie du groupe de fêtards, de là à penser qu'il avait partagé les fantasmes de Charles, il n'y a qu'un pas que l'enquête va franchir rapidement.

Un prof de piano, par définition proche d'enfants avec qui il passe de longs moments en tête à tête, les enquêteurs pensent immédiatement à une vengeance d'un ado abusé ou de ses parents. Le lieutenant et son équipe se rendent compte de l'ampleur de la tâche puisqu'elle va consister à répertorier tous ceux qui ont pu avoir un grief à propos de la conduite de la victime. Sans toutefois négliger l'entourage d'Aguilar au sein de la Sanch, ni les investigations concernant le braquage de la bijouterie. Surtout qu'il apparaît que le mort était un ami intime du commerçant.

Deux belles énigmes, embrouillées à souhait, deux enquêtes dans des milieux fermés peu propices aux confidences. Celui des membres de l'Archyconfrérie, organisatrice de la procession, théâtre de luttes d'influences comme toute organisation, et celui du banditisme. Sebag cherche des liens, remonte, loin, dans le passé afin de reconstituer les amitiés anciennes et leurs conséquences actuelles, traînant avec lui ses vagues à l'âme et ses doutes, un beau personnage, complexe, humains, un flic, un mari et un père jamais sûr de lui, faisant au mieux, qui nous repose des super héros de pacotilles. Les adolescents qui participèrent aux réception de Trénet, aujourd'hui installés, pour la plupart mariés et pères de famille, ne veulent bien évidemment pas voir ressurgir les fantômes d'une époque dont ils ont tout fait pour effacer les traces...

Philippe Georget écrit bien, il écrit juste et maîtrise ses histoires de bout en bout. Il raconte autant sa région que ses intrigues, dose juste comme il faut psychologie de ses personnages, action et suspense, et ajoute ce petit plus des particularités locales intelligemment intégrées dans le déroulé du scénario. Qui peut bien être le tueur ? Comment a-t-il pu commettre son crime devant des milliers de personnes sans se faire repérer et quels sont ses liens avec les braqueurs ? Autant de questions qui trouveront peu à peu leurs réponses et captivent le lecteur jusqu'à la dernière page.

Un excellent polar à suivre patiemment afin de découvrir ce qui se cache sous les cagoules, les caparutxe, les rouages d'une machination diabolique en pleine fête rédemptrice et l'obstination d'un flic attachant.


Notice bio

Philippe Georget est né en 1963. Licencié en Histoire, il est également titulaire d'une maîtrise en journalisme. Il a travaillé pour Radio France et Le Guide du routard avant de se lancer dans la télévision régionale du côté de Orléans où il y exercera tous les métiers. Après un tour des pays méditerranéens en camping-car, il se pose aux environs de Perpignan. Il avait déjà frappé très fort en 2011 avec Le Paradoxe du Cerf-Volant, un excellent polar. Après L'été tous les chats s'ennuient (Prix SNCF du polar 2011), Les violents de l'automne (Prix de l'Embouchure 2013) et Méfaits d'hiver (Prix Méditerranée Roussillon 2017), Une ritournelle ne fait pas le printemps clôt la série des Quatre Saisons de Gilles Sebag.


La musique du livre

Charles Trénet – Fidèle

Charles Trénet - Que Reste-t-il de nos Amours ?

Charles Trénet - La Sardane

Mozart – Apollo et Hyacinthus


UNE RITOURNELLE NE FAIT PAS LE PRINTEMPS – Philippe Georget – Éditions Jigal Polar – 262 p. septembre 2019

photo : la Sanch - Visual Hunt

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