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UNE ÉTINCELLE DE VIE de Jodi Picoult

Chronique Livre : UNE ÉTINCELLE DE VIE de Jodi Picoult sur Quatre Sans Quatre

Jodi Picoult est une écrivaine américaine, et trois de ses romans sont publiés chez Actes Sud : La Tristesse des éléphants (2017), Mille petits riens (2018) et maintenant Une étincelle de vie.


« Le Centre est posé à l’angle de Juniper et Montfort derrière un portail en fer forgé, semblable à un vieux bouledogue dressé pour protéger son territoire. À une époque, le Mississippi abritait de nombreux bâtiments de ce style – des constructions quelconques, sans prétention, où l’on dispensait des services et répondait à des demandes. Puis de nouvelles normes visant à faire disparaître ces structures se sont multipliées : les couloirs devaient être suffisamment larges pour faire passer deux brancards et les centres médicaux qui ne remplissaient pas cette condition n’ont pas eu d’autre choix que de mettre la clé sous la porte ou de dépenser des fortunes en travaux d’aménagement. Les médecins ont été obligés de demander le statut de praticiens attachés des hôpitaux régionaux, alors même que la plupart d’entre eux habitaient dans un autre État et se trouvaient donc dans l’impossibilité d’honorer de tels engagements. S’ils n’obtenaient pas ce statut, les centres dans lesquels ils exerçaient se voyaient à leur tour menacés de fermeture. L’une après l’autre, ces structures ont baissé le rideau et barricadé leurs portes. Le Centre ressemble désormais à une licorne : petit bâtiment rectangulaire peint en orange vif tirant sur le fluo, il est comme un étendard pour toutes celles qui ont parcouru des centaines de kilomètres avant de le trouver. C’est une couleur rassurante. Une couleur qui attire l’attention. Une couleur qui dit : Je suis là si vous avez besoin de moi. Et aussi : Vous pouvez bien me faire ce que vous voulez, je ne partirai pas.
Le Centre a souffert des coupes budgétaires votées par les politiciens et des attaques conduites par les manifestants. Il a pansé ses plaies, s’est rétabli. Fut un temps où il portait le nom de Centre de gynécologie et de planning familial. D’aucuns pensent que certaines choses périssent dès lors que l’on cesse de les désigner par leur nom. L’appellation du centre a donc été amputée, telle une blessure de guerre. Mais il a survécu. D’abord sous le nom de Centre de gynécologie avant de s’appeler tout simplement : le Centre. » (p. 11 et 12)


Le roman de Jodi Picoult arrive à point nommé : comme nous l’avons appris tout récemment, l’état d’Alabama vient de rendre l’avortement illégal, et il semble que, de par le monde, l’avortement redevienne l’objet d’un combat que nous avions la naïveté de croire dépassé.

Nous sommes donc dans le Mississippi, et il ne reste qu’une seule clinique de gynécologie et planning familial pratiquant l’avortement. Oui, une seule parce que les autres cliniques ont dû, pour des raisons financières dues aux transformations rendues obligatoires par toutes les nouvelles normes qui grèvent le budget plutôt serré de ces structures médicales. On l’appelle tout simplement Le Centre.

C’est difficile d’obtenir un rendez-vous dans les délais légaux, c’est difficile également d’aller se faire avorter sous les crachats, les insultes et les menaces des anti-avortements, les fameux « pro-life » qui attendent les patientes avec pancartes et slogans.
Or, n’est-ce pas, l’avortement est encore légal, peut-être pas pour longtemps, mais là, il l’est.

Ce jour-là, une prise d’otage a lieu au Centre. George Goddard, dont la fille a avorté et qui ne l’a pas supporté, s’est introduit dans le Centre, bien décidé à blesser voire tuer afin de se venger de ce qu’il conçoit comme un meurtre. Un autre père est concerné lui aussi par cette prise d’otage et ce type-là, c’est Hugh McElroy, un négociateur de crise. Sa fille Wren est dans le Centre, accompagnée par sa tante Bex, la sœur de Hugh. Pour une fois que Wren cache quelque chose à Hugh ! Ils sont très proches et en l’absence de mère puisque celle-ci a fichu le camp avec un autre et vit désormais en France, Bex est la personne qui a le mieux joué ce rôle.
Elle l’accompagnait d’ailleurs pour que la jeune fille de 16 ans se fasse prescrire des contraceptifs, tout simplement.

Les deux pères se retrouvent face à face, sauf que l’un est prêt à tuer par fanatisme absurde – et sa violence est la raison de son exclusion de l’armée - alors que l’autre est prêt à donner sa vie pour sauver son enfant.

Parallèlement, dans une autre ville de l’État, une jeune fille, Beth, a essayé d’avorter par voie médicamenteuse – elle s’est procuré les médicaments par internet -, a fait une hémorragie et se retrouve accusée d’avoir commis un meurtre sur un fœtus de plus de 16 semaines. Elle n’a que 17 ans et doit faire face à un procès et certainement à une condamnation, parce que les lois ont rendu un avortement dans les délais légaux trop difficile à obtenir. Elle est menottée à son lit d’hôpital, sa chambre est gardée par un policier et elle reçoit la visite d’une avocate.

Les otages rassemblés, dont certains gravement blessés, sont majoritairement des femmes : l’une d’elle, est venue pour un check-up, une autre, Izzy, est infirmière dans le Centre. Elle est enceinte et heureuse de l’être.

Elle travaille avec le docteur Louie Ward qui a su qu’il serait gynécologue après avoir vu sa mère mourir d’un avortement clandestin. Afro-américain, il est sensible au fait que plus de femmes noires que de blanches viennent avorter parce qu’elles sont plus exposées aux viols et maltraitances, plus pauvres, dans des situations plus critiques qui rendent la maternité difficile et inenvisageable. Bienveillant et très doux, il aura passé sa vie à aider les femmes en détresse.

« Louie refuse de porter un gilet pare-balles. À ses yeux, ce serait un signe de défaite… Et de victoire pour les autres. Ce qui ne l’empêche pas de subir tous les matins les attaques des manifestants. Arrivé sur le parking du Centre, il s’attarde une minute au volant de sa voiture et inspire profondément pour se donner la force d’affronter ces terroristes armés d’amour et de vitriol : Nous prions pour vous, Docteur Ward. Que Dieu bénisse votre journée ! Il pense à George Tiller et David Gunn et John Britton et Barnett Slepian, tous tués par des militants anti-avortement qui ne se sont pas contentés de faire le pied de grue en lançant des insultes devant les cliniques. »

Izzy le soigne comme elle peut, puisqu’il a été blessé par le preneur d’otage et veille sur Joy, une jeune femme qui vient d’avorter. Elle est aidée par Janine, pourtant militante pro-life qui a eu la mauvaise idée de s’infiltrer ce jour-là dans la clinique pour y glaner le maximum d’infos.

Bien sûr tout ce petit monde va devoir s’unir et trouver des stratégies communes pour survivre et combattre George Goddard, pendant que Hugh McElroy fait tout son possible – et même son impossible – pour mettre fin à la prise d’otage.

Jodi Picoult explore, dans son roman, la variété des postures concernant l’avortement, chacun a ses raisons, chacun est son propre monde et fait l’expérience de ses propres limites. Goddard est encore l’enfant traumatisé par la relation entre ses parents qui a abouti à ce que sa mère mette le feu à son père dans une tentative d’homicide dont il a été le témoin alors qu’il n’avait que 5 ans. Extrêmement croyant, il trouve cependant logique et nécessaire de tuer pour expliquer que l’avortement est un crime :

« C’est exactement comme quand il était soldat, pense George. À la guerre, tuer n’est pas un crime : c’est une mission. Et aujourd’hui, il combat dans l’armée du Seigneur. Les anges ne sont pas toujours des messagers. Ils peuvent détruire une ville d’un simple geste de la main. La violence est parfois nécessaire pour rappeler aux méchants la puissance de Dieu. »

Tout homme a une faille, ce sera à Hugh de l’exploiter s’il veut sauver Wren de ce dangereux cinglé. Quant aux otages, c’est désormais à la vie à la mort entre eux.


UNE ÉTINCELLE DE VIE - Jodi Picoult – Éditions Actes Sud - 416 p. mai 2019
Traduit de l’anglais E.U. par Marie Chabin

photo : manifestation pro life aux USA

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