Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
VASTE COMME LA NUIT de Elena Piacentini

Chronique Livre : VASTE COMME LA NUIT de Elena Piacentini sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

"Des habitants qui ont avalé leur langue.
Une forêt où rôde un étrangleur de bêtes.
Trois maisons isolées en lisière de forêt et l'Eaulne pour frontière..."

La capitaine Mathilde Sénéchal n'aurait jamais imaginé retourner sur les lieux de son enfance, un petit village non loin de Dieppe. Mais quand Lazaret, son ancien chef de groupe, lui fait parvenir une lettre sibylline, elle comprend qu'elle va devoir rouvrir une enquête vieille de trente ans.

Qu'elle le veuille ou non, le passé ne meurt jamais. Il a même des odeurs, ces odeurs qu'elle sait identifier comme personne et qui sont aussi son talon d'Achille.

Il est temps pour elle de sonder sa mémoire défaillante et d'affronter la vérité.


L'extrait

« Legal parti, Orsalhièr a réintégré ses pénates. Le contenu de la sacoche est étalé sur la table de la cuisine : une épaisse chemise cartonnée, une pochette et une feuille volante. Jehan verse le café dans les verres et s'assied.
- Ça rime à quoi, dis-moi, tous ces mystères?
- Le gros dossier concerne la disparition en 1987 d'une jeune femme de vingt-cinq ans, une certaine Jeanne Bihorel.
- Et ils l'ont retrouvée morte, je parie...
L'oeil sombre, Orsalhièr secoue la tête.
- Ils n'ont rien trouvé du tout.
Pas même un corps... L'instruction Bihorel appartient à ces vingt pour cent d'affaires non élucidées dont le temps lisse les stigmates en apparence seulement. Sous la surface, le travail de sape se poursuit à bas bruit. Un boulot de termites. Un jour, un souffle, et ne reste que la sciure. Le berger fait tintinnabuler sa cuillère en évaluant la pile de documents d'un œil critique. Son verdict est sans appel.
- Les flics, c'est comme d'autres pour la parlotte, moins ils en savent, plus ils écrivent.
- T'as pas tout à fait tort... Mais dans ce cas, il s'agit des gendarmes. J'ai à peine survolé les documents, tu sais.
- Et les autres papiers ?
- Des mains courantes concernant des malveillances diverses, dégradations de biens, vols et des animaux morts...
- Eh bé ! Si un saligaud s'en prenait à mes bêtes, je le pèlerais à vif, tu feras la commission à ton Titan quand tu le croiseras. Si tu en réchappes !
Les deux amis se regardent de travers. Mais le cœur n'y est pas. Ils se chamailleront une autre fois à propos des ours et des hommes, de la bestialité des uns et de la toute-puissance assassine des autres, de l'impossible cohabitation aux dires du berger, de la nécessaire préservation selon le photographe naturaliste. Orsalhièr va chercher une bouteille d'eau-de-vie et met sa tournée. L'offrande vaut cessation des hostilités. Jehan aspire une gorgée et fait claquer sa langue de satisfaction.
Bon, bon... Ces saloperies, il y a un rapport avec la fille qui s'est volatilisée ?
L'ex-flic hausse les épaules, incertain. Les faits consignés dans les plaintes semblent étrangers à l'affaire principale, hormis qu'ils sont circonscrits au même espace temporel et géographique. Raison pour laquelle Lazaret explique les avoir retenus. Orsalhièr abonde dans son sens. C'est parfois à la périphérie des enquêtes que dépasse le fil permettant de démêler la pelote. Et le nœud de vipères... » (p. 40-41)


L'avis de Quatre Sans Quatre

La capitaine Mathilde Sénéchal, en poste à Lille, est tiraillée entre deux amours. Ni son pays, ni Paris, raté. D'une part Albert Lazaret, son ex-chef de groupe, une relation finissante, physiquement du moins, puisqu'ils ne travaillent plus ensemble. À la fois amant et figure paternelle. Mathilde est inquiète, Lazaret est malade, très malade, une saloperie de cancer dont il affirme être guéri sous peu, ce qu'elle ne fait mine de croire que pour se rassurer. Et puis, Pierre Orsalhièr, ex-flic, reconverti en chasseur d'images de la faune sauvage à Goulier en Ariège, est venu se greffer dans le paysage. La policière le rejoint dès que son emploi du temps le lui permet. Pierre a une obsession, sa Moby Dick à lui, un ours qu'il a baptisé Titan, qui court montagnes et forêts proches de son refuge : il lui faut une photo ! Peu importe la débauche d'efforts qu'il devra consentir sur les sentiers escarpés, il ne renoncera pas.

Chacun des deux hommes est au courant de la relation de la jeune femme avec l'autre, nul n'en parle ouvertement. Mathilde a un passé chargé et obscur. Trente ans plus tôt, dans son village natal non loin de Dieppe, elle a été victime d'un accident de vélo qui lui a laissé une amnésie partielle des faits et le don étrange de lier les odeurs et certains sentiments ou personnages. La menthe, par exemple, lui évoque le danger et le rejet. Le même jour, un 24 juillet, sa professeur de violon et baby-sitter, une jeune fille de quelques années de plus qu'elle, Jeanne Bihorel a disparu sans laisser aucune trace. Les recherches n'ont rien donné, ni corps ni piste à suivre, on en a conclu à une fugue. La mère de Jeanne est une bigote qui ne lui laissait que peu de liberté, elle a pu en avoir plus qu'assez et suivre un petit ami. Depuis ce jour, toute la famille de Mathilde est à la dérive : son père, Walberg, architecte, s'est un peu plus isolé dans son travail, ne portant que peu d'attention à sa fille qui le lui rend bien. Laure, sa mère, s'abrite plus qu'elle ne se soigne dans une clinique psychiatrique de luxe.

Albert a bien menti : il disparaît de manière aussi énigmatique que dramatique afin de maîtriser son agonie, ayant pris soin auparavant d'adresser à Mathilde une lettre dans laquelle il lui donne quelques pistes sibyllines afin de résoudre le mystère autour de la disparition de Jeanne. Un de ses lieutenant va même jusqu'à venir à Goulier donner à Pierre d'autres indications et lui demander d'assister la policière dans son enquête. Celle-ci risque de raviver des traumatismes, elle aura besoin d'un soutien, qu'elle trouve le moyen d'en venir à bout ou pas.

D'autres événements se sont produits à Arcourt depuis que Jeanne s'est évaporée : des animaux sauvages ou domestiques ont été étranglés, martyrisés, mais rien ne relie concrètement tous ces faits. Sur place, Pierre et Mathilde vont se heurter à un mur de silence obstiné ou de mensonges, rumeurs et ragots. L'atmosphère du village est lourde de toutes les haines accumulées au fil des années, des querelles de famille enkystées, des affronts impossibles à oublier. On prête à ceux d'en face tous les défauts, on leur attribue tous les crimes et délits, les mauvaises pensées...

Au-dessus de la mêlée, trône Hortense Maugris, plus qu'aisée financièrement, mauvaise comme la teigne, qui déteste autant qu'elle est détestée. Son jardinier Nils, un étranger, est tout aussi ténébreux ne la quitte jamais, les langues vont bon train dans son sillage et elle adore cela. Mathilde se verra contrainte de renouer le dialogue avec Hortense, avec ses parents, de rendre visite à tous ceux qui ont peuplé son enfance et dont elle ne garde aucun souvenir parfois. Pièce par pièce, elle pense que le puzzle va se dessiner, mais, à chaque avancée, un nouvel élément, un parfum ou une réminiscence remet tout en cause. L'intrigue est retorse, Pierre ne sera pas de trop pour la soutenir et essayer de dompter ses pulsions soudaines et périlleuses.

Enquêter trente ans après les faits, sans aucun élément de preuve, sans corps, sans piste, n'est pas une mince affaire, d'autant plus que les événements se sont déroulés dans un village de taiseux cultivant le goût du secret et les vieilles rancunes avec application. Certes Lazaret a laissé quelques indications, Pierre et Mathilde vont vite s'apercevoir que le flic est venu rôder dans les parages, mais il n'a rien livré de solides, persuadé que Mathilde doit parvenir seule à la solution. Et puis trente ans, c'est le temps écoulé depuis la disparition de Jeanne, pas forcément le début de l'affaire qui peut tout aussi bien remonter à très loin dans le passé, tant les rancoeurs sont tenaces ici comme ailleurs. Elena Piacentini place son héroïne dans une situation plus qu'inconfortable, affublée d'une hypersensibilité aux odeurs qui l'angoisse plus qu'elle ne l'aide, d'une page blanche en guise de mémoire, en plein deuil de Lazaret, la policière doit enquêter autant sur elle-même que sur les événements de son enfance.

Voilà Mathilde plongée dans l'enquête de sa vie, dans l'enquête sur sa vie, ses souvenirs qu'elle doit se réapproprier pour se libérer du poids du passé. Remettre un à un les protagonistes à leur place, leur attribuer des rôles dans le drame, comprendre par quel biais ils sont mêlés à l'affaire. Pour réussir ce tour de force, l'autrice a dû fouiller jusqu'aux tréfonds de l'esprit de son personnage. Mathilde n'est plus flic, plus femme, plus rien, elle doit reprendre l'histoire à ses débuts, rebâtir ses jeunes années afin de solidifier ses fondations, combler les blancs de sa biographie.

Un vrai talent de conteuse chez Elena Piacentini, et une belle écriture suivant parfaitement les méandres d'une affaire complexe. Mathilde crève l'écran, elle tient le roman à bouts de bras, bien aidée en cela par Hortense, autre superbe personnage réservant bien des surprises.

Un très bon polar, original, des personnages complexes, comme on les aime, au cœur d'une intrigue labyrinthique s'enfonçant loin dans le passé.


Notice bio

Auteur et scénariste, Elena Piacentini est née à Bastia et vit à Lille, comme les héros de ses romans. Leoni, le commandant de police à la section homicide de la PJ, qu’elle a créé en 2008, a été finaliste des sélections du prix des lecteurs Quai du polar/20 minutes et du grand prix de littérature policière pour l’une de ses aventures (Des forêts et des âmes, Au-delà du raisonnable, 2014 ; Pocket, 2017). Inspiré d’un fait divers, Comme de longs échos met en selle une nouvelle héroïne : Mathilde Sénéchal à la DIPJ de Lille. Il a été couronné dès sa sortie par le prix Transfuge du meilleur polar français.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués dans ce roman : Léonard Bernstein, Jean-Sébastien Bach, Peter Gabriel, Béla Bartòk, Pink Floyd...

West Side Story – Somewhere

Bat For Lashes - Kids In The Dark

Antonín Dvořák – Stabat Mater - Op. 58: III. Eja, Mater, fons amoris (Chorus), andante con moto

Sting – Every Breath You Take

Meinir Gwilym - Ar Hyd Y Nos


VASTE COMME LA NUIT – Elena Piacentini – Fleuve Éditions – collection Fleuve Noir – 306 p. août 2019

photo : paysage normand - Pixabay

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