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Chronique Livre : VENGEANCE de Benjamin Black

Chronique Livre : VENGEANCE de Benjamin Black sur Quatre Sans Quatre

photo :Pixabay


Qui :

John Banville est né en 1945 à Wexford en Irlande. Journaliste, romancier, il écrit aussi des romans noirs sous le sous le pseudonyme de Benjamin Black. Quirke, le médecin légiste y est un personnage récurrent depuis 1996 et a fait l'objet d'une mini-série télévisée en Irlande avec Gabriel Byrne dans ce rôle.

Il est considéré comme l'un des auteurs vivants les plus importants de langue anglaise et il a reçu le prix Booker et le prix Pincesse des Asturies.
Il rédige la section littéraire du Irish Times.


L'histoire :

« Rose avait été surprise en apprenant la mort de Victor Delahaye, mais son étonnement avait été de courte durée. Se suicider était exactement le genre d'âneries dont cet homme était capable et sa façon de s'y prendre – le bateau, la mer déserte, le revolver et le jeune Clancy pour témoin – reflétait parfaitement son égoïsme et son goût pour le mélodrame. »

En Irlande, le Sud, pas le Nord, fin des années cinquante, deux familles, les Delahaye et les Clancy sont partenaires dans une très grosse boîte d'import-export depuis trois générations. Ou plus exactement, et bien qu'à parts égales dans l'entreprise, les Delahaye se considèrent supérieurs aux Clancy, petite précision non négligeable qui induit un certain déséquilibre fait de mépris et de rancoeurs entre les deux familles.

Et puis Victor Delahaye emmène un beau jour de juin Davy Clancy, le fils de son associé, qui déteste la mer, faire une petite virée sur son voilier. C'est une idée qui peut paraître séduisante, sauf que Victor Delahaye se suicide en se tirant un coup de feu en pleine poitrine, laissant Davy prisonnier d'un bateau qu'il ne sait pas barrer... Bientôt une autre mort, un meurtre cette-fois ci, le père de Davy, Jack Clancy.

L'inspecteur Hackett et le médecin légiste Quirke, son ami, vont enquêter à leur habituelle manière nonchalante sur les rivalités et les conflits qui opposent les deux familles.


Un extrait :

« On était au moins de juin et, même s'il avait plu tous les jours de la première semaine des vacances, ce matin, le soleil brillait, il faisait bon et il n'y avait pas un souffle de vent. C'était marée haute et la houle indolente et huileuse se parait de traînées roses, saphir et bleu pétrole. Davy s'efforça de ne pas penser à ce qu'il y avait en dessous, aux ténèbres où évoluaient posément des poissons à gros yeux, aux créatures à pinces qui se carapataient sur le fond marin, s'affrontaient au ralenti, puis s'entre-dévoraient. Un peu plus tôt, Victor Delahaye était venu le chercher au volant de sa Jeep, puis ils avaient pris la route de montagne et s'étaient avalé en silence les quelques quinze kilomètres les séparant de Slievemore Bay. S'il y avait un truc dont Davy n'avait vraiment pas envie, c'était faire de la voile, mais il n'avait pas pu refuser.
« Tu peux me servir d'équipier », lui avait lancé Delahaye la veille dans le bar de Sweeney. 
Tout le monde s'était marré, allez savoir pourquoi, tout le monde sauf Delahaye et la femme de Delahaye qui avait fixé Davy sans rien dire, les yeux plissés avec son petit sourire habituel. Et, du coup, il allait maintenant s'aventurer, bien contre son gré, sur cette mer apparemment innocente et d'un calme effrayant. » (p. 10)


Ce que j'en dis :

Comme il y a deux Irlandes, deux religions, deux îles, il y a deux familles.

Deux familles que tout réunit et que tout oppose. Leurs affaires sont intimement liées depuis des dizaines d'années, ils sont partenaires en tout, mais les Delahaye méprisent et dominent les Clancy depuis le début.

Victor Delahaye, la quarantaine, bel homme, l'héritier du clan, père de deux jumeaux et mari en secondes noces d'une belle et aguichante jeune femme, invite publiquement Davy Clancy sur son voilier. Davy déteste la mer et la navigation dont il ne sait strictement rien hormis qu'il a juste envie de vomir sur l'eau et s'en tient habituellement le plus éloigné possible. Mais c'est Victor qui le lui demande et il n'est pas question de dire non. On ne dit pas non aux Delahaye. Une fois sur le voilier, Davy se rend compte que rien ne va se passer comme il l'aurait souhaité et que cette sortie est une sorte de piège fou que lui a tendu Victor puisqu'il se suicide devant lui. Le voilier, Davy ne sait pas le manoeuvrer et il sera secouru bien plus tard, alors qu'il a perdu connaissance, brûlé par le soleil caniculaire.

La cause de la mort de Victor ne fait aucun doute et Davy est vite mis hors de cause par le duo qui enquête assez paresseusement sur cette affaire, l'inspecteur Hackett et le médecin légiste Quirke.

La question est donc de savoir ce qui a poussé le très puissant Victor à se donner la mort. Il n' y a pas à proprement parler d'enquête, il y a plutôt une suite de rencontres et de conversations qui amènent assez paisiblement et nonchalamment à la compréhension des énigmes car, très vite, un deuxième mystère agite la petite communauté des deux familles, un deuxième mort dans le clan fermé des Delahaye-Clancy.

On trouve dans ce roman, outre le gin, la bière et le whiskey qui sont assez prodigalement versés, une peinture psychologique réjouissante de cruauté et de précision qui rappelle les romans d'Agatha Christie et de Dorothy L. Sayers.

« Il tourna la tête et la dévisagea avec un mépris furibond.
« A quoi pensait donc Notre Seigneur, s'exclama-t-il, pour m'enlever mon fils unique plutôt que toi ? »
Avide de voir sa méchanceté faire mouche, il l'observait en souriant à moitié. »

Personne n'en sort indemne, que ce soient les hommes, infidèles comme Jack Clancy qui ne sera jamais accepté par la communauté parce que trop riche et donc forcément méprisant, ou féroces comme Samuel Delahaye, le patriarche qui réussit encore à semer la terreur en fauteuil roulant, hautains comme Victor ou immensément seuls comme Davy Clancy, le jeune homme rescapé de cette sortie en voilier. Les femmes ne sont pas épargnées – pourquoi le seraient-elles?-, Mona la très jolie garce, la femme de Victor qui se console vite de son veuvage – « Victor avait cru qu'elle l'aimait. Ce n'aurait pas été chic de le détromper. »-, Maggie, sa sœur, une vieille fille qui aime son frère d'un amour impossible, ou Sylvia, la femme anglaise (oui ça compte beaucoup en Irlande du Sud,) et démodée de Jack. Ces deux familles-là sont superbement dysfonctionnelles. On n'y communique pas beaucoup, et vraiment pas bien du tout. Maggie déteste sa belle-soeur qu'elle juge être une épouse inappropriée pour son frère, mais elle n'exprime jamais la moindre dissension ou contrariété, elle se contente d'espérer la solitude, de la rechercher autant qu'elle le peut et de se réfugier dans ses souvenirs d'enfance et de communion avec son frère enfant, quand ils avaient juré de se marier « en dépit du qu'en-dira-t-on ».

Sylvia, la femme de Jack, est avant tout anglaise, donc suspecte, et puis trop grande, trop bien élevée, trop effacée. Ni son mari Jack ni son fils ne semblent avoir quoi que ce soit à lui dire, elle est toute en retenue triste mais digne, absolument consciente du désastre mais incapable de l'endiguer.

Ajoutons les jumeaux, deux jeunes hommes semblables physiquement, presqu'indissociables tellement ils se ressemblent et parce qu'ils ne se quittent jamais, comme un couple satanique, à la beauté troublante, méchants et malfaisants, d'une arrogance folle.

Chacun porte une part de folie, qu'elle soit visible ou non, une part irrémédiablement viciée qu'il peine à cacher et qui le rend capable du pire.

Mais le personnage le plus intéressant et hors du commun est sans nul doute celui de Quirke, le médecin légiste, un homme parcouru d'émotions intenses qu'il tente de camoufler sous des litres d'alcool ou de convertir en sentiment amoureux, pour oublier qu'il se déteste. Enfant sans parents, sans date de naissance même, auquel on ne donne pas de prénom, il a fait longtemps passer sa fille pour celle de son frère adoptif, se jugeant probablement inapte à être père. Son malaise permanent avec lui-même le porte à l'observation minutieuse des autres et à une grande finesse intuitive qui lui permet de deviner leurs sentiments et leurs pensées, sauf quand il est lui-même concerné, bien sûr.
« Être mauvais, comme il l'était et le reconnaissait, libérait son âme du poids de la responsabilité. Je fais ce que je fais, parce que je ne peux faire autrement. C'était une devise acceptable. »

C'est un roman tout en volutes de cigarettes, gin avec ou sans glaçons suivant que les domestiques sont ou non compétents, en jupes de soie et bas couture, chapeaux et costumes noirs. Le fin mot de l'histoire importe finalement peu, le roman est à peine policier, il n'y a que de brèves allusions aux cadavres et même Quirke, qui a pourtant effectué les deux autopsies, ne s'y réfère que rarement, la cause de la mort ne présentant guère de mystère. L'enquête est à peine décrite, le lecteur n'a qu'à se référer à tous les autres romans qu'il a lus avant pour combler les lacunes, ce n'est pas l'essentiel.

L'important, c'est l'âme humaine et comment le bien et le mal y sont intrinsèquement liés et indissociables, le crime n'en étant que l'expression banale et triviale, somme toute.

Un mot pour signaler le travail admirable de la traductrice qui permet de rendre compte de la très belle écriture, limpide, précise et souvent drôle et acerbe de l'auteur.


La musique :

Elvis Presley - Blue Suede Shoes 1956

Frank Sinatra - In The Wee Small Hours Of The Morning 1955

Luciano Pavarotti - O Sole mio


Vengeance - Benjamin Black - Éditions Robert Laffont - 333 p. avril 2017
Traduit de l'anglais (Irlande) par Michèle Albaret-Maatsch

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