Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
VERNON SUBUTEX 3 de Virginie Despentes

Chronique Livre : VERNON SUBUTEX 3 de Virginie Despentes sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


L'auteur, l'auteure, l'auteuse ? Du diable si je sais, enfin, bon, vous me suivez :

« Kiko, t’as encore écouté France Culture ? Arrête. On te l’a déjà dit. Ca se mélange super mal avec la cocaïne. »

Virginie Despentes n'a pas fait qu'écrire. Elle a réalisé deux films, deux adaptations de ses romans : Baise-moi en 2000 avec la collaboration de Coralie Trinh Thi et Bye Bye Blondie qui sort en 2012. Elle a réalisé un documentaire, Mutantes ( Féminisme Porno Punk).

Ensuite, elle a aussi traduit des œuvres et des chansons, par exemple un titre de Placebo mais aussi une biographie de Dee Dee Ramone. Elle a écrit des textes de chanson pour le groupe AS Dragon et des nouvelles, des préfaces, des textes pour des revues et des magazines. Elle a même chanté sur un titre avec son groupe Skywalker
Éclectique ! Et maintenant membre de l’académie Goncourt depuis 2016.
Ca vous pose une femme.

« Il avait cette politesse délicate des gens qui savent que ça existe, le mal. »


De quoi ça parle donc, ce tome-là ?

On avait quitté Vernon entouré d'une petite bande, et bien elle n'a fait que croître et embellir, pour devenir une communauté soudée et apaisée, autarcique et heureuse. Vernon est le DJ extraordinaire et adulé des convergences, ces grandes sessions de musique et de danse qui se déroulent à chaque fois en plein air, dans un endroit différent momentanément occupé par les élus car c'est difficile d'y être convié, le succès tient aussi au nombre restreint de participants. Les convergences sont des moments extatiques où chacun communique sans limite et sans truchement avec les autres, une impression d'harmonie et de fusion incroyables qui les rendent inoubliables et hautement addictifs.

Mais le monde n'est pas qu'harmonie. Il est aussi vengeance, sadisme et violence et argent qui gâche tout.

La communauté y survivra-t-elle ?

« La haine est un contact. »


Un extrait, pour le plaisir

« Les gens de l’extérieur viennent sur le camp, tous les deux ou trois mois, quand ils organisent une convergence. C’est le nom qu’ils ont donné - nul ne se souvient d’avoir inventé le terme, mais il est utilisé par tous - à la nuit pendant laquelle Vernon choisit la musique pour faire danser les participants. Ces convergences rythment leur vie - trouver un endroit où s’établir, préparer les lieux, l’événement, puis remballer et partir pour un autre endroit. Ça s’est fait sans que personne ne décide que ce serait comme ça. Ça s’est produit, disons.
Les postulants aux convergences sont vite devenus si nombreux qu’il faut toute une organisation pour sélectionner les participants et ne pas dépasser la centaine. Il se passe quelque chose. Les gens débarquent, certains sont super chiants, ils viennent “pour voir”, méfiants et agressifs, comme si on cherchait à leur vendre un baratin quelconque alors qu’on ne leur vend rien, même pas une belle histoire : il s’agit de danser jusqu’à l’aube, c’est tout. La chose extraordinaire, c’est ce que les danseurs ressentent - sans drogue, sans préparation, sans trucage. » (p. 19)

« Ça me prend la tête, la rédemption, je trouve que ça rend con. »


Dance, tu as attendu ce roman avec impatience, dis-nous tout ! Heureuse ?

Patience, j'y viens !

« Personne ne prétend plus être un intellectuel. C’est dépassé. »

On retrouve tout notre petit monde, les amis de Vernon, habitant en communauté - le camp - sans aucune connexion internet ni téléphone car la Hyène se méfie comme de la peste de tout ce qui peut servir à les trouver. Ils vivent donc dans un semi-anonymat, pas vraiment clandestins mais pas non plus très visibles. Ils organisent les fameuses convergences, expériences sensorielles à nulles autres pareilles, qui rapprochent les gens et les font communiquer au-delà des mots, par la musique et la danse, puis surtout qui les rendent heureux. Chacun a son rôle à jouer et sait comment se rendre utile. Les convergences se passent à chaque fois dans un lieu différent, Vernon en est toujours le DJ incontesté, et il utilise les sons d'Alex, mais oui les enregistrements déments tant convoités.
Vernon, c'est son moment de gloire, ça fait deux tomes qu'il est SDF, malade, pourchassé, et là, il est le roi de cette bande, un genre de gourou, de shaman et il se fait enfin toutes les nanas qu'il veut ! Non, mieux que ça, il n'a même pas à vouloir, elles se le disputent ! C'est le bonheur : musique, baise et absolument pas un souci à l'horizon.

Vernon n'a rien à faire, aucune décision à prendre, à part celles qui concernent sa musique. Les autres font tout ça à sa place, l'équilibre est parfait, tout baigne.

Mais voilà, Charles. Mais si ! Le vieux millionnaire qui vivait comme un SDF avec sa copine Véro, et dont le seul luxe était cette paire de baskets Royale de Luxe ! Ah, ça vous revient ? Je le vois bien. Alors Charles, eh bien, il meurt. Et il laisse une moitié de son million à sa Véro, avec qui il venait fort opportunément de se pacser et l'autre moitié à... ben oui, à la communauté qu'il fréquentait et dans laquelle il se sentait bien et qui, comme un monastère, dépend de la charité des adeptes des convergences pour vivre.

Véro, entre deux cuites, se résout à aller offrir le fric à ces gens qu'elle ne connaît pas et qu'elle n'aime pas a priori, car Charles allait seul les visiter. Et puis, une fois le ver dans le fruit, puisque chacun a une opinion différente sur la manière d'employer cette manne, elle se casse sans rien avoir versé. On soupçonne Vernon d'avoir piqué le pognon, l'air de rien...

Ça le vexe, on peut comprendre, passer du statut de grand gourou à celui de petit escroc, c'est moche. C'en est trop, il s'en va avec sa copine du moment qui lui organise des soirées partout dans le monde. Mais voilà, même si son talent de DJ est indiscuté, même s'il peut être heureux de cette vie nomade et musicale, rien n'est plus comme avant, l'équilibre est rompu et la communauté se dissout peu à peu.

Parallèlement, on retrouve Dopalet, l'infâme tatoué malgré lui qui reprend petit à petit du poil de la bête, en faisant effacer l'inscription honteuse et recouvrir la trace d'un tatouage japonais dont il est hyper fier, un genre de truc pour lequel il a souffert mille morts mais qui lui rend sa dignité. On pourrait dire, en un raccourci certes peut-être hasardeux, que le tatouage lui rend ses couilles perdues, oui oui, je vous laisse un moment pour apprécier l'image... et en binge-regardant Walking Dead , oui je sais, ça n'a pas l'air comme ça, mais ça lui réussit super bien, à lui...

Et il n'a de cesse de mettre la main sur les deux filles qui lui ont infligé ça, Céleste et Aïcha. Cette dernière se planque en Allemagne, grâce à la Hyène qui lui a trouvé une place de jeune fille au pair dans une famille musulmane ainsi elle est indétectable. Céleste a refait sa vie en Espagne, a trouvé des amis, travaille dans un restau et recommence à tatouer... moins sage qu'Aïcha – et encore, faut voir, mais là, j'en dis trop - elle ne résiste pas à l'appel de Facebook et court donc le risque d'être traçable.

Max, l’ancien producteur véreux d’Alex et maintenant totalement à court de blé, a retrouvé Vernon et se met en tête de se faire un max de fric en monnayant le concept des convergences, ou bien en apportant une des deux filles dont il rêve de se venger à Dopalet.

Le mal est vaincu un temps, mais, un temps seulement…

Méli-mélo, comme toujours, d’aventures terribles, violentes et glauques, de la peinture de la société, de la marginalité revendiquée, de l'idéal inhumain que propose le capitalisme, de l'amitié, de l'amour et de la musique avant toute chose. La petite bande accidentellement formée autour de Vernon persiste dans le collectif comme forme de résistance et de lutte. Notre univers est une pourriture infâme, tout le monde en prend pour son grade, sauf les amis, même quand ils sont cons on leur pardonne, parce que chacun apporte quelque chose d'unique et d'irremplaçable. Récit post-attentat, où la menace est sans cesse présente et le mal toujours à l’oeuvre, dans un monde qui ne fait pas de cadeaux à ceux qui ne sont rien, rabaissés, rompus, exploités, parfois très dangereux mais jamais tout à fait morts, Despentes décante notre société à travers le tamis serré de son roman et ça flingue de partout.

Alors, pour répondre à ta question, car je vois que tu n'en peux plus d'attendre - ne nie pas, je le vois bien - non, pas vraiment.

Il m'a manqué le souffle, la drôlerie, la rage, pour tout dire. Tout le début est poussif, on a du mal à s'intéresser à tous ces personnages parce qu'on ne sent pas la romancière très intéressée non plus par eux, tout avait déjà été dit, n'est-ce pas. Il en faut, des pages, pour retrouver la verve typique de Despentes, le côté totalement jouissif de son écriture qui défouraille à plaisir. La critique qu’elle fait de notre société et de nos politiques est convenue, même si elle est juste, elle ne fait que dire ce qu'on connaît déjà, ce avec quoi on est bien d'accord, sans fournir un éclairage romanesque intéressant. La chouette bande de copains composée d'ex-putes, de trans, de drogués et autres marginaux ne choque même pas, ils sont tous si gentils et mignons à prendre soin les uns des autres... ils ne se droguent même presque plus, merde alors ! Et puis quoi encore !
Même la fin (oui chut, je sais bien) est servie à la quatre-six-deux, allez hop, tout le monde -ou presque- descend. Un peu rapide, tout de même. Là, au moins, c’est clair, pas de tome quatre.

Les méchants sont ceux qui sont le mieux servis, avec Dopalet, par exemple, avec Max aussi, on retrouve ce bonheur de lecture qu'on a eu avant. Il y a longtemps. Quand elle avait envie de tout bouffer tout cru et nous avec, si ça nous plaisait pas. Elle était dangereuse, subversive, immensément drôle et incroyablement culottée. Mais ça, c'était avant.


Alors la Bande Son, pardon, mais y a du matos !

Une petite sélection ci-dessous, mais vous y trouverez également :

Buddy Holly - Everyday, Crazy Caravan, Tom Jones - She’s a Lady, The Supremes - Where did our Love go, Family Affair - No more Drama, David Bowie I’m a Black Star, Syl Johnson, Miossec - Je m’en vais avant l’heure, Tuxedomoon - Bombay Tension, Nomads, The Saints, Luz Casal - Jardin d’hiver, Lio - Bébé vampire, Grace Jones - Roadhouse Blues, Marianne Faithfull, Casbah Club, Bee Gees Stayin’ Alive

Nina Simone - Mr Bojangles

Missy Elliott - Pass That Dutch

La Souris Déglinguée - Soldats perdus

Mary J. Blige - Real Love

Hubert-Félix Thiéfaine - Les dingues et les paumés

Cut The Navel String - Linear Correction Magnet

Et un livre : The Long Goodbye de Raymond Chandler (Gallimard - 1982) que je recommande absolument !


VERNON SUBUTEX 3 - Virginie Despentes - Éditions Grasset - 399 p. mai 2017

Chronique Livre : ÉCUME de Patrick K. Dewdney Chronique Livre : CONTRE MOI de Lynn Steger Strong Chronique Livre : TRANSSIBERIAN BACK TO BLACK d'Andreï Doronine