Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
WHITE COFFEE de Sophie Loubière

Chronique Livre : WHITE COFFEE de Sophie Loubière sur Quatre Sans Quatre

photo : place Stanislas à Nancy (Pixabay)


Le pitch

Sur la Route 66, Lola Lombard a risqué sa vie et celles de ses enfants pour retrouver Pierre, son mari disparu. Sa confrontation avec David Owens, un tueur en série ayant fait de la route mythique une immense scène de crime, l’a fragilisée. Elle rentre en France, sans Pierre, ignorant s’il fait partie des victimes du serial killer. Mais Gaston, leur fils, est persuadé que son père est vivant. Son retour pourrait bien remettre en cause la relation nouée entre Lola et le criminologue Desmond G. Blur, dont elle a bouleversé le destin en levant le mystère sur un drame familial passé.

Chacun se languit désormais d’un côté de l’Atlantique, elle à Nancy, lui à Chautauqua Institution où manifestations étranges, disparitions d’objets et morts suspectes se multiplient. Au fil des jours, l’été bascule vers l’automne, confirmant les menaces qui pèsent sur la population d’une ville coquette, mais aussi sur Lola et son fils. Car les restes d’un corps sont bientôt retrouvés dans le désert de Mojave. Quelqu’un, habité d’un appétit de revanche, est décidé à reprendre possession de ce qui lui appartient.

Le plus dangereux prédateur n’est pas forcément celui qu’on croit.


L'extrait

« Il se passa ensuite un temps infini durant lequel l'agent Born hocha la tête à plusieurs reprises. Dans cet instant suspendu dont rien ne pouvait le distraire, Pierre sentit ses poumons emprisonner son souffle comme s'il avait couru à perdre haleine. La porte s'ouvrit alors sur l'agent Tirmont. Le géant se redressa, caressant d'une paluche mécanique le satin de sa cravate. La femme reprit position contre le mur et, de ce ton indifférent qu'elle affectait depuis le début de l'interrogatoire, elle lança :
- Quand vous vous installez en Californie en octobre 2010, ce cahier n'est plus en votre possession ?
- Non, c'était devenu trop dangereux de le garder sur moi.
- Vous vous en êtes donc débarrassé au préalable en le faisant parvenir à votre épouse.
- Je ne l'en suis pas « débarrassé ». Il fallait le mettre en lieu sûr. Je savais qu'il représentait une certaine valeur et que ma femme pourrait... en tirer profit.
- En tirer profit ?
Depuis sa naissance, Pierre était incapable de lutter contre son aptitude naturelle et absolue à se jeter dans une impasse.
- J'ai supposé qu'elle avait peut-être des difficultés financières, bredouilla-t-il. À cause d'un crédit que nous avions pris pour acheter la maison.
- Apparemment, ce n'est pas la première idée qui est venue à Mrs Lombard.
- Je sais. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Deux histoires pour le prix d'une dans ce solide pavé, pas du genre de ceux qui crèvent les boyaux de cyclistes boueux sur le Paris -Roubaix, mais un de la route imaginaire qui conduit tout droit de Chautauqua (New-York) à Nancy. Pour Lola Lombard, après moultes aventures effrayantes et saignantes vécues dans Black Coffee, c'est un peu « Ciel, mon mari ! ». Le dit-époux réapparaît après quatre années passées à compiler dans un cahier les crimes abominables d'un tueur en série, David Owens, sévissant sur la route 66. Bref, tout un imbroglio d'affaires criminelles et familiales dont White Coffe nous conte l'épilogue.

La belle Lola est tombée amoureuse du criminologue Desmond Blur lors de sa folle aventure américaine. Elle est repartie à Nancy, lui est resté aux États-Unis, leur idylle n'est déjà pas simple, et le retour de Pierre va encore un peu plus embrouiller le tableau. Le lecteur suit donc alternativement les péripéties du professeur confronté à d'étranges phénomènes dans la petite ville où il doit donner des conférences et les retrouvailles plus qu'inconfortables du couple Lombard. Comme dans toutes bisbilles d'adultes, c'est leur petit garçon, Gaston, qui va devenir le point d'ancrage de leurs nouvelles dissensions. Pierre a abandonné sa famille en plein voyage, un comportement infantile impardonnable, a laissé Lola risquer sa vie et celle de ses enfants pour lui, mais continue de penser qu'il a les moyens de réparer cette énormité.

Pierre est un sale gosse, égoïste et bravache. Pas le vrai méchant vicieux pervers, juste totalement autocentré et incapable d'empathie. Il se voit bien plus beau qu'il n'est, pense tirer profit du récit de sa vie aux côtés du tueur, pondre un bouquin bourré de révélations et redevenir le héros de son épouse. Seulement Lola, elle en a soupé du Prince charmant qui l'a laissée, croulant de dettes, gérer comme elle a pu sa famille, et manquer de laisser sa peau à tenter de la sauver d'un danger qu'il ne courait pas vraiment. C'est une jeune femme courageuse, volontaire, légèrement dépressive – on le serait à moins – qui accueille un mari qu'elle croyait mort depuis quatre ans. Pour ne pas heurter son fils, elle va tenter de ne pas rejeter a priori Pierre, mais la fracture entre eux est profonde.

Sophie Loubière excelle à décrire les errements, les doutes et les espoirs de Lola ou de Pierre. Elle tient ses personnages de bout en bout, sans que la pression ne se relâche une seconde. Il faut dire que les fantômes et autres phénomènes, vite catalogués de paranormaux, qui intriguent le professeur Blur fournissent réellement une seconde histoire, plus proche d'Agatha Christie, des vieilles dentelles et du thé bu le petit doigt levé que des horreurs d'un psychopathe assoiffé de sang. De charmantes dames âgées, des petits gâteaux, des écureuils qui disparaissent et un client d'hôtel passant de vie à trépas de peur, voilà de quoi occuper un criminologue.

En renfort d'Hercule Poirot, il fera également appel aux mannes de Sherlock Holmes, ses facultés de déductions laissent pantois et admiratif ! Pourtant Lola lui manque et le retour de Pierre ne manque pas d'inquiéter Desmond qui ne peut pas rejoindre sa belle avant d'avoir résolu l'énigme se déroulant à Chautauqua, avant que Pierre ne réussisse son entreprise de reconquête espère-t-il surtout...

Plus qu'un thriller classique, White Coffee présente la vie d'après, celle qui suit l'épouvantable, comment les vies grièvement blessées peuvent se réajuster, ou pas, comment les êtres se reconstruisent après avoir été considérablement abimés par une effroyable histoire. Un scénario qui oscille entre Nancy et les USA, entre les débris d'une famille explosée devant trouver une nouvelle organisation malgré les rancunes, rancoeurs et déceptions, et un amoureux lointain confronté à de biens mystérieuses manifestations qu'il se refuse à classer comme inexplicables. Il faut dire qu'il est gratiné le mari prodigue, sûr de lui, totalement inconscient, l'archétype de l'homme-enfant capricieux certain que rien n'est jamais irréversible et que ses incartades pourront toujours passer grâce à quelques petits cadeaux ou la démonstration de son génie.

Le suspense est présent, tout du long, l'action également, les surprises, rebondissements et fausses pistes, tout y est, reste que l'intime est toujours sur le devant de la scène et c'est très bien ainsi. Peu nombreux sont les romans à s'inquiéter de l'après, du devenir des victimes traumatisées, White Coffee, outre ses intrigues riches et captivantes, raconte intelligemment l'après et la reconstruction. Un bon gros week-end de lecture fort agréable, en compagnie de personnages attachants ou agaçants mais ne laissant jamais indifférent. White Coffee est une belle réussite.


Notice bio

Auteur de huit romans, de nouvelles policières (notamment Les petits polars parus en version numérique chez 12/21) et d’un livre pour la jeunesse, Sophie Loubière s’est fait un nom dans le milieu de l’édition grâce à une émission littéraire unique en son genre (Parking de nuit, France Inter) et à ses chroniques à France Info (Info polar). Après L’Enfant aux Cailloux (Prix de la ville de Mauves-sur-Loire et Prix Lion d’or en 2012) Sophie Loubière livre avec White Coffee la suite de son précédent succès Black Coffee.


La musique du livre

De la musique comme s'il en pleuvait, il faut dire que Pierre est un ancien musicien et qu'il est pressenti pour une émission musicale sur M6. Sans compter les 6 parties du roman, toutes intitulées d'un vers extrait d'une chanson dont vous trouverez le titre en fin d'ouvrage. Il a fallu sélectionner, impossible de caser ici toutes les mélodies citées dans White Coffee.

Lena Horne - Moon River

Peggy Lee – Fever

John Coltrane - On Green Dolphin Street

N.E.R.D. - Hot-n-Fun (Official Version) ft. Nelly Furtado

Les Irresistibles - My year is a day

Ray Charles - Georgia On My Mind 

Vous pourrez aussi croiser Garth Newel Piano Quartet, Erik Satie – Gymnopédie N°3, Eddy Mitchell – Le Cimetière des Éléphants, The Willow Song, Litz et bien d'autres...


WHITE COFFEE – Sophie Loubière – Fleuve Éditions – 616 p. novembre 2016

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