Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
WHITESAND de Lionel Salaün

Chronique Livre : WHITESAND de Lionel Salaün sur Quatre Sans Quatre

Lionel Salaün est un écrivain français. Son premier ouvrage est publié aux Éditions Liana Levi, en 2010, Le Retour de Jim Lamar. Depuis, il en a écrit deux autres : Bel-Air et La Terre des Wilson. Whitesand est son quatrième roman, publié cette fois-ci chez Actes Sud.


« « Salut ! » lança-t-il avec un large sourire en pénétrant dans l’atelier.
Lafayette, en guise de bonjour, se contenta de hocher la tête tandis que son patron ne bronchait pas d’un seul de ses poils blancs.
Le jeune homme poursuivit en faisant tournoyer ses lunettes devant lui :
« J’crois que j’ai un petit problème avec ma caisse, là ! Si vous pouviez y jeter un coup d’œil, ça m’arrangerait bien ! »
Avant même que son patron n’eût esquissé un regard vers lui, Lafayette avait reporté toute son attention sur le moteur du pick-up.
« Vous allez où, comme ça ? balança le garagiste d’une voix lasse.
- Plein sud ! Pascagoula, Biloxi, Gulfport, peut-être plus loin, la Louisiane… Je ne sais pas encore !
- On vous attend quelque part ?
- Non !
- Bon ! grogna le garagiste avant d’entreprendre de regagner sa boutique.
- Hé ! Vous vous occupez pas de ma bagnole ?
- C’est fait ! »
Sans rien perdre de sa belle assurance, indifférent à l’œil goguenard de Lafayette, le jeune homme s’engageait sur les pas traînants de son interlocuteur :
«  D’accord ! Et maintenant, qu’est-ce qui se passe ?
- Je sais pas pour les autres, mais moi j’ai ma putain de comptabilité à finir ! répondit le bonhomme en posant le pied sur la première marche de l’escalier métallique menant à l’étage.
- Sans rire, je fais quoi, moi ?
- Ça, c’est pas mon problème, mon gars ! Tout ce que je peux vous dire, c’est que si vous aviez pas coupé le moteur de ce truc-là, vous pouviez faire encore dix kilomètres, peut-être quinze ! Là, vous tombiez en rade au milieu des marécages ! Après en marchant toute la nuit et avec un peu de chance, vous arriviez à Johannesburg à temps pour sauter dans le premier train pour Picayune ou Gulfport, au choix ! Mais pour ça, il aurait pas fallu couper le moteur de ce truc-là, parce que pour le faire repartir… Maintenant, si vous avez six cents dollars, j’ai une Ford 63 qui doit pouvoir rouler jusqu’à la Nouvelle-Orléans !
- Six cents dollars ? répéta l’inconnu.
- Pas un de plus, pas un de moins ! répliqua la garagiste sans parvenir à réprimer un vague sourire.
- Et pour deux cent cinquante, qu’est-ce que je peux espérer ?
- Hé, Lafayette ! qu’est-ce qu’on peut vendre à ce monsieur pour deux cent cinquante dollars ?
Amusé par la conversation, Lafayette s’était relevé et, ricanant, s’essuyait les mains à un vieux chiffon :
«  Une tondeuse à gazon !
- D’occasion ! » ajouta le bonhomme d’un hochement de tête.
L’inconnu s’était contenté de plisser les yeux.
«  Lafayette …, dit-il, rêveur, avant de pointer le doigt vers le garagiste. Et vous, c’est … ?
- Slim Wiggins ! Pourquoi ?
- Vous n’avez jamais pensé à faire un show télé, tous les deux ? Je suis sûr que vous feriez un tabac ! » » (p. 21, 22 et 23)


Mississippi. Décidément, le Mississippi. et ses brutes racistes, à l’alcool facile, aux agissements de sombres brutes bornées.
Le roman s’ouvre par un prologue haletant, de ceux qui sentent mauvais et qui finissent mal : un homme noir est pourchassé par une meute blanche. Son crime ? Sans qu’on nous le dise, on devine qu’il a dû, d’une manière ou d’une autre, et probablement pour trois fois rien, franchir une des innombrables limites imposées par le Blancs aux Noirs. Puis on comprend : le fugitif est accusé d’avoir violé une petite fille blanche.
La sentence est inévitable et épouvantablement toujours la même : la mort. « Strange fruit », remember ? 

Strange fruit, indeed, pendu à une branche, sang et pisse mêlés qui forment une mare au sol.
La haine, les injures, les coups, les crachats, avant la corde, comme une folie collective, l’excitation de la mise à mort. Peut-être pas exactement le sentiment d’avoir rendu justice, mais la satisfaction, pour certains un peu coupable, d’avoir mis hors d’état de nuire l’épouvantable violeur, le Noir, le sauvage criminel. Seule, une petite fille, une fois la foule disparue, se recueille auprès de l’homme martyrisé et prie pour lui.
Le Mississippi, vous dis-je. Huntsville, pour être précise.

Bien sûr, puisque c’est un prologue, on garde en mémoire l’image de ce lynchage. L’explication viendra en son temps.
Plus précisément trente ans après, en 1973. Ray Harper, un jeune homme vêtu comme un hippie, le visage avenant, les manières douces et polies, des yeux verts magnifiques, débarque à Huntsville, sa voiture rend l’âme, il cherche un garagiste qui puisse la lui réparer dans les meilleurs délais afin de poursuivre son voyage vers le sud, et, non, il n’a pas de sous, mais il veut bien travailler assez longtemps pour payer la facture, si du moins quelqu’un accepte de lui confier un job, n’importe lequel.

Ray suscite, parmi les habitants de la bourgade, curiosité et méfiance, malgré sa bonne bouille et sa gentillesse. On se demande ce qu’il veut et qui il est, d’autant qu’il vient d’une grande ville du Nord, un endroit où personne ne peut comprendre qu’on traite les Noirs comme des citoyens de seconde zone, les reléguant dans des quartiers de misère, les traitant avec mépris, condescendance et violence, encore et toujours. Le Sud n’a pas beaucoup changé en trente ans, le fossé entre les deux Amériques s’est simplement creusé.

Ray, cependant, se fait accepter plutôt facilement, trouve du travail d’abord chez le garagiste puis dans la ferme Whitesand, dont les propriétaires, les deux frères Ackerman, sont un peu étranges, jugez plutôt : Tom est marié à Lou-Ann qui ne veut plus coucher avec lui et passe son temps à jouer les évaporées pieds nus dans les champs et à se soustraire à tout travail ménager ou fermier, Butch est marié à Myrtle, la sœur de Lou-Ann, qui console gaillardement Tom et s’amuse comme une petite folle à faire enrager son époux légitime, tout ceci sous le regard de la mère des garçons qui hait ses deux brus, bien entendu…

Prévenu par sa petite amie, Norma, la jolie serveuse du bar, des us et coutumes de la ferme des Ackerman, Ray travaille sans se formaliser. Un Noir travaille aussi à la ferme, qui n’ose même pas regarder un Blanc dans les yeux.

Un homme, le shérif Floyd, se tient à l’écart et observe les habitants de Huntsville rejouer leurs rancœurs, ressasser leurs vieilles haines recuites, tester leurs alliances anciennes et s’assurer que rien ne vient modifier leur façon de vivre.

Lui-même n’est pas un des leurs, il est venu vivre dans le Mississippi. pour l’amour de sa femme, morte voilà bien longtemps, et qu’il a rencontrée alors qu’il était militaire. Aucun enfant n’est hélas venu égayer leur maison et Floyd s’est trop vite retrouvé seul, avec son beau-père, un taiseux de première, comme seule compagnie.
Devenu shérif, il exerce sa bienveillante vigilance avec calme et jugeote, sans jamais faire usage de violence.

Mais quelque chose le chiffonne, quelque chose lui semble bizarre avec l’arrivée de Ray, peut-être que c’est parce qu’il s’est rendu compte que sa voiture avait été sabotée afin de devoir être réparée ici, à Huntsville, peut-être parce que les yeux verts de Ray rappellent à certains des souvenirs dont on n’ose pas trop parler…

Il questionne son beau-père, mémoire vivante de Huntsville, et commence à comprendre que rien n’est dû au hasard et que Ray a une raison très intime de se retrouver dans la ferme des Ackerman, une raison vieille d’une trentaine d’années.

Un goût de film américain des années 50, en noir et blanc, les images de la folie brutale des hommes et des lueurs assassines dans leurs yeux exorbités, la foule qui transforme la peur et la haine en meurtre, le racisme et la férocité encore et toujours, comme dans Furie de Fritz Lang, ou La Poursuite impitoyable d’Arthur Penn, et une histoire de peau et de famille qui me rappelle Mirage de la Vie, de Douglas Sirk, encore un truc qui me fout les larmes, tiens…


Musique

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Randy Newman - On the Road Again, Willie Nelson, Townes van Zandt, Bobbie Gentry - My dog sergeant is a good dog,

Elvis Presley - It’s now or never

Ray Charles - Georgia On My Mind

The Rolling Stones - Angie

Bobbie Gentry - Ode to Billie Joe

Janis Joplin - Me and Bobby McGee

Dolly Parton - Joshua


WHITESAND - Lionel Salaün -Éditions Actes Sud - 256 p. mars 2019

photo : ferme du Mississippi - Visual Hunt

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