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Chronique Livre :
ZIPPO de Valentine Imhof

Chronique Livre : ZIPPO de Valentine Imhof sur Quatre Sans Quatre

Valentine Imhof est une auteure qui a travaillé aux États-Unis et a parcouru la Scandinavie. Elle vit depuis 2000 à Saint-Pierre-et-Miquelon où elle est professeur de lettres. Elle est a écrit une biographie d'Henry Miller, La Rage d'écrire (2017), éditée aux éditions Transboréal. Son premier roman, Par les rafales, est sorti au Rouergue en 2018.


«  Le clic de son Zippo. Il pourrait le reconnaître entre mille. Dans une cacophonie de bruits parasites. Dans le vacarme étourdissant de l’usine d’embouteillage. Dans la confusion brutale d’une fin du monde. Ce son unique quand il l’ouvre du pouce avant d’en faire rouler la molette, et le claquement sec du capot sur charnière qui étouffe abruptement la flamme. Ce double-clic à répétition remplit sa tête et estompe toutes les conversations qui saturent le bar. Même le juke-box qui gueule un tube de Gloria Gaynor ne peut rivaliser avec le petit son métallique, pour lui cristallin, du Zippo. Il l’active en continu. Ouvert-fermé-ouvert-fermé. Pour charmer sa solitude, pour l’engourdir avec ce déclic rythmique, pour invoquer ses souvenirs d’elle ; pour se conditionner à sa possible réapparition ce soir. Pour le neuvième anniversaire de leur rencontre. Il l’attend.
Elle n’est pas encore arrivée. Il scrute depuis des heures chacune des filles qui passent la porte du Y-Not II, sans trouver chez aucune le regard qu’il espère. Ce regard qu’elle a eu le premier soir où il l’a vue. Une déambulation, la nuit, sous les étoiles. Une courte pause. Le briquet qui allume une cigarette. La flamme qui se met à danser dans ses yeux, leur imprime une lueur sauvage, farouche, et le fait vaciller. La flamme qui continue à animer ses pupilles et à illuminer son visage, bien après qu’il l’a éteinte, escamotée, en un clic. Une aspiration de la bouche d’Eva, arrondie autour de la cigarette. Une expiration qui l’enveloppe tout entier dans un nuage volatil qu’il aspire avidement, longuement, pour ne pas laisser perdre ce petit panache dans lequel elle a expulsé un peu d’elle-même, un peu de son souffle, qu’il lui vole, pour la garder en lui. » (p. 9 -10)


Ted aime son Zippo. Non, il l’adore. Le métal, la flamme, le capot qu’on ouvre et referme. Les brûlures qu’on peut infliger avec. Les marques qu’elles laissent sur la peau. La mort qu’on tient entre ses doigts. C’est un compagnon rassurant et docile.

Il aime que ses partenaires se soumettent à lui, qu’elles soient sa proie, son esclave consentante, qu’elles acceptent de tout subir, tout accepter sans rechigner.

Ses fantasmes de puissance, il les a assouvis bien des fois, mais jamais aussi complètement qu’avec Eva. C’est avec elle qu’il se sent heureux, uni à elle aussi complètement qu’on peut l’être.
Mais elle a disparu. Ça fait des années qu’il la cherche, qu’il revient dans les lieux qu’ils fréquentaient, il le sait, elle va revenir, et là, tout recommencera.

En l’attendant, il sculpte le métal, le forge et le travaille pour fabriquer sept sculptures monumentales, sept totems pour ses sept compagnons de travail disparus en mer, lors d’un accident d’hélicoptère auquel il a survécu, lui seul, défiguré, diminué, mais bien vivant. Et encore plus fou furieux.

Ted attend Eva. Leur dernière nuit, il y a huit ans, lui revient en mémoire bien souvent, la nuit où il a aspergé une jeune femme d’essence avant d’y mettre le feu, une jeune blonde, comme Eva, une femme qui avait la malchance d’être là pile au moment où Ted avait envie d’être le maître des flammes et d’éprouver la puissance de celui qui tue.

Eva a fui, après ce crime. Elle a fui la marginalité d’une liaison dingue, hautement toxique et addictive et sa vie a bifurqué vers tout autre chose.
Elle lui reviendra, il le sait.

Une blonde de plus est retrouvée morte sur un banc de Lincoln Park à Milwaukee. Mia Larström et Peter McNamara vont enquêter ensemble sur ces meurtres étranges.
Une drôle de paire de flics ces deux-là : Mia est une jeune femme extrêmement froide, fermée, brutale à l’occasion, au physique musclé et qui n’a peur de rien. Peter est un coureur de jupons invétéré, qui ne cesse de s’en vanter d’ailleurs, ce qui agace Mia au plus haut point, surtout quand il affiche ouvertement sa certitude de lui plaire. Et quand Mia est agacée, mieux vaut avoir du répondant.

C’est une fille bien mystérieuse, Mia, qui ne se livre jamais, qui n’a ni ami(e) ni famille proche et dont la sœur est morte, il y a longtemps, dans un accident de voiture. Peter aussi a perdu un proche : sa fiancée, retrouvée brûlée vive dans sa voiture garée dans un parking, il y a quelques années.
Cagoules, latex, cuir, chaînes, violence et soumission, jusqu’au meurtre gratuit, jouissance de la mort donnée dans les flammes.

Eva est une très jeune fille, elle fuit une famille dans laquelle elle se sent étrangère et trouve dans la relation avec Ted une sorte d’absolu à la fois physique – par la douleur acceptée et la soumission aux désirs les plus fous de l’autre – et psychologique. Elle se donne à Ted, absolument, sans aucune retenue, sans que rien ne les sépare plus, elle lui appartient.

À l’absolu de son amour correspond l’absolu de ses exigences, elle est l’élève, il est le maître, elle jouit de la douleur reçue comme autant de marques d’amour, il ne peut se passer d’elle et de son consentement à tout ce qu’il est. Le plus noir, le plus âpre, le plus violent des recoins de son âme est accueilli avec un sourire par cette jeune fille.

Cet amour malade et destructeur, elle s’en échappe comme on se sèvre d’une addiction, en remplaçant une servitude par une autre, socialement acceptable, moins effrayante, plus positive : elle entre dans les Marines et soumet son corps à un entraînement qui la rend invincible en tous points. Plus aucune faille, plus aucune faiblesse, elle devient une autre. Ou c’est ce qu’elle pense, ce qu’elle voudrait bien croire.

Bien sûr, Eva va revenir. Elle va vouloir sentir encore une fois les limites de son être en entrant dans la cage ardente de sa relation avec Ted. Les autres hommes n’ont jamais su l’égaler en sadisme et domination ni se faire aimer d’elle.

Mia et Peter vont devoir affronter le monde secret des loups, ceux qui cachent et ornent le visage, et ceux qui rôdent dans l’ombre sous la forme de souvenirs brûlants.

Une intrigue aussi tordue que ses protagonistes, sur fond d’alcool et de sexe...


Musique :

Une BO ad hoc !

Outre les titres sélectionnés ci-dessous, sont évoqués : Gloria Gaynor, Sonic Youth - Confusion is Sex, Arcade Fire - My Body is a Cage, Revolting Cocks (reprise de Rod Stewart) - Da Ya Think I’m Sexy, Al Jourgensen – Dirt, Led Zeppelin - Dazed and Confused, Fever Ray - If I Had a Heart, The Pixies - Where’s My Mind, The Doors - Light my Fire, My Bloody Valentine - Lose my Breath

Joy Division - Atrocity Exhibition

Hüsker Dü - Pink Turns To Blue (Album Zen Arcade)

Revolting Cocks - Linger Ficken’ Good

Led Zeppelin - Moby Dick

Pink Floyd - See Emily Play

My Bloody Valentine - Soft as Snow


ZIPPO - Valentine Imhof – Édition du Rouergue -  collection Le Rouergue Noir - 272 p. octobre 2019

photo : Pixabay

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