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L'hiver des enfants volés de Maurice Gouiran

Chronique Livres : L'hiver des enfants volés de Maurice Gouiran sur Quatre Sans Quatre

photo : Clergé et armée fascistes en Espagne (image d'archive)

« Tu sais, Clo, on sera jugé non pas sur ce que nous avons fait, non pas sur ce que nous n'avons pas fait, mais bien sur ce que nous aurions dû faire » Samia


Le pitch

Clovis Narigou est un journaliste, ancien correspondant de guerre, qui a décidé de vivre retiré du monde dans un village perdu de l'arrière-pays marseillais, la Varune. Un soir de janvier, Samia, qu'il a sauvé, avec son ami François, des massacres de Sabra et Chatila en 1982 au Liban débarque chez lui. Il ne l'a pas revu depuis vingt ans mais l'a toujours aimé, même si elle a choisi finalement François comme compagnon.

François, ce vieil ami, a disparu et Samia a besoin de Clovis pour le retrouver et comme il n'a jamais rien su lui refuser...Son ancien collègue est parti en Espagne enquêter sur une affaire d'enfants de parents républicains volés pendant et après le franquisme par l'église qui les revendait à des familles catholiques bourgeoises et fascistes.

Il n'a pas donné de nouvelles de lui depuis plusieurs jours ce qui ne lui ressemble pas et son dernier mail était pour le moins énigmatique ...


L'affaire des enfants volés du franquisme

C'est au départ une belle et généreuse idée du psychiatre militaire espagnol Antonio Vallejo-Nagera, un franquiste enragé, qui fit des expériences sur les prisonniers républicains de la guerre d'Espagne.

Selon lui, les parents républicains donc marxistes, transmettaient à leurs enfants le gène du communisme et la seule façon de l'éradiquer était de confier ces bébés à de bonnes familles catholiques traditionalistes. Confier est un bien grand mot parce qu'il leur en coûtait tout de même très cher financièrement.

Les nourrissons étaient enlevés dès l'accouchement par les « bonnes » sœurs – elles disaient souvent à la mère que ceux-ci étaient décédé ou abusait des situations de précarité des jeunes mamans – et vendus par des prêtres à de riches familles .

Même lorsque cette absurdité d'affabulation génétique cessa, que Franco fut mort et le franquisme avec lui, des prêtres et des sœurs de « charité » continuèrent le trafic d'enfants jusqu'au début des années 90 devenant par là même une pratique mafieuse uniquement dictée par l'appât du profit.

Cette affaire a resurgit lors de la canonisation par Benoit XVI, ancien des jeunesses hitlériennes, de 498 religieux fascistes en 2007. Vous pourrez trouver de plus amples détails dans les articles du Huffington Post ou de Libération consacrés au sujet.

Comme la connerie n'a pas de frontière et les salauds n'ont pas de patrie, Maurice Gouiran évoque aussi les norvégiens qui, à la fin de la guerre, déclarèrent les enfants nés dans les lebensborns de leur pays atteints du gène du nazisme et voulurent les envoyer en Australie.

Si vous avez défilé dans les manifs pour tous, non loin des Civitas et autres proches de l'opus deï, afin d'empêcher des citoyens d'avoir un droit qui ne vous enlevait rien, c'est à côté de gens qui n'ont jamais condamnés de telles pratiques infâmes que vous l'avez fait, sachez-le, il est toujours de bon de savoir qui manifeste avec vous plutôt que d'ânonner des "on en savait pas" tardifs ...


L'avis de Quatre Sans Quatre

J'ai particulièrement apprécié ce petit voyage avec Clovis, me promener avec lui dans Barcelone ou Madrid à la rencontre de son peuple, y évoquer Gaudi, Picasso, Dali, manger dans les petits restos catalans, un périple érudit mais simple comme un coup de blanc au comptoir accompagnant des supions.

Il y est comme chez lui et nous y invite sans façon, dévoile les bons coins connus des initiés sans oublier ceux plus obscurs absents des plaquettes touristiques.

Clovis est un journaliste et se comporte comme tel, il enquête mais sait faire vivre ce reportage dans son décor et le nourrir d'anecdotes passionnantes. Le suspense est bien présent, les coups sur la tête du héros, les faux-culs, les culs bénits, les arnaques et pièges habituels et indispensables au polar comme le beurre à la sole meunière.

L'auteur n'est pas du genre à se planquer derrière son personnage - Narigou est l'anagramme de son propre patronyme - il assume totalement et on sent qu'il a intensément travaillé son sujet. Ce polar est sérieux sans être déclamatoire - toutes les infos sont vérifiables facilement - et toute cette information est habilement glissée dans le fil de l'histoire abominable de ces enfants, victimes de la rapacité, du cynisme et de la folie des hommes et femmes qu'ils fussent d'église ou non.

Maurice Gouiran ne peint pas par petites touches, c'est plutôt à grands coups de tartes dans la gueule de tous les salauds qui croisent le chemin de Clovis qu'il emplit sa toile, le portrait n'en est que plus vivant et plus salutaire, l'euphémisme n'a pas sa place pour décrire l'abomination, qu'elle se déroule au Liban sous la bienveillance de l'armée israélienne, dans les Lebensborns, en Norvège ou dans les cercles feutrés des évêchés et couvents espagnols.

Il flotte sur Les Enfants Volés un doux parfum, nostalgique peut-être, qui m'a remis les grands Léo Mallet en tête, un Clovis qui aurait pu s'appeler Nestor tant leurs valeurs et leur détermination sont proches et la qualité littéraire commune.

L'Hiver des Enfants Volés est un grand polar paru dans une « petite » maison d'édition, JIGAL, de celles qui sont indispensables à la Culture, alors que tant de majors sont interchangeables.


Notice bio

Maurice Gouiran est né au Rove, près de Marseille, dans une famille de bergers. Il en a gardé une passion totale pour la rude nature des collines arides de son enfance, le respect de la culture populaire et de l'authenticité.

Tombé amoureux de Marseille depuis le lycée, il obtiendra un doctorat en mathématiques et se lance dans l'aventure balbutiante de l'informatique début des années 70 après avoir vécu intensément les sixties. Il est devenu un des grands spécialistes des systèmes d'information sur les incendies de forêts et devient consultant pour l'ONU.

Outre son activité d'auteur, ce roman est son 23ème, il enseigne à la fac de journalisme, se passionne pour la peinture, la poésie, le sport et l'histoire taboue du XXème siècle qu'il relate dans ses polars engagés et documentés.


La musique du livre

Qui d'autre que Barbara et sa Casquette à boutons dorés pour accompagner cette histoire d'orphelins ? Léo Ferré bien sûr, un Thank You Satan et le nostalgique Monsieur mon passé, la playlist est à l'image du bouquin, juste et belle!

L'hiver des enfants volés – Maurice Gouiran – Jigal Polar – mai 2014 236 p.

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