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Cinéma :
LE CAIRE CONFIDENTIEL de Tarik Saleh

Cinéma : LE CAIRE CONFIDENTIEL de Tarik Saleh sur Quatre Sans Quatre

Le Caire Confidentiel, thriller germano-dano-suédois, réalisé par le cinéaste suédois d’origine égyptienne Tarik Saleh, a remporté en 2017 le Grand Prix du jury au Festival du film de Sundance, ainsi que le Grand Prix du Festival international du film policier de Beaune.
Il est sorti le 05 07 2017 en France

Tarik Saleh est un réalisateur, animateur, éditeur, journaliste et producteur de télévision suédois né en 1972 à Stockholm d'origine égyptienne. Il a commencé très jeune à se distinguer comme artiste de graffiti avec sa fresque Fascinate, maintenant reconnue comme héritage culturel par la Suède.


2011. Un meurtre est commis dans une chambre d'hôtel de luxe au Caire. La victime est une chanteuse, une belle jeune femme. L'inspecteur Noureddine Mostefa, un type triste qui fume du shit et boit le soir dans son appartement trop vide depuis la mort de sa femme et de son enfant, est chargé de l'enquête.

Tout d'abord bien décidé à faire comme d'habitude, c'est-à-dire à ne pas faire de vagues et à prélever sa dîme partout où il le peut, dans une société totalement corrompue et pourrie jusqu'à l'os, il va finalement chercher la vérité.

Le scénario du film tire parti d'un fait divers réel survenu en 2008. Dans un palace de Dubai, une chanteuse libanaise avait été assassinée par un haut gradé de la police cairote sur ordre d'un proche de la famille Moubarak, en échange de plusieurs millions de dollars.

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Un vrai film noir, un vrai polar, tous les codes du genre y sont : le grand flic désabusé, une éternelle clope au bec, enquête avec nonchalance. Son quartier : le quartier pauvre de la place Tahrir, sur lequel il règne en maître avec son oncle le commissaire. Tout est prétexte à encaisser des bakchichs, chaque échoppe, commerce, chaque transaction se paie en dessous-de-table, ce qui semble n'être pas perçu comme un vrai trafic mais plutôt comme une manière d'aplanir les relations sociales et de préserver la paix. Ethique et honnêteté ? Mais pourquoi faire ? L'exemple de la corruption vient d'en haut, de tout en haut, c'est le ciment de cette société qui prend l'eau de partout pourtant, surtout depuis que certains se sont mis en tête de contester Moubarak.

La victime est une chanteuse à la mode, une femme belle et connue. Et il y a un témoin, une jeune femme soudanaise employée de l'hôtel, Salwa, presqu'une esclave, qui vit dans un squat avec d'autres Soudanais et peut à tout instant être alpaguée par la police qui a la torture facile. Elle a trop peur pour parler, au début du moins.

Quand Noureddine arrive sur les lieux du crime, il est vite conscient que cette femme entretenait une liaison avec homme marié qui s'avèrera être un député, un homme de Moubarak, puissant, influent, pas le genre d'homme sur lequel on enquête. Le verdict est vite établi : suicide. D'ailleurs son oncle, le général Kammal Mostafa, chef de la police, est formel, il y a de l'argent à se faire, ne cherchons pas plus loin, c'est tout ce qui compte. Pour Noureddine, il n'y a plus grand chose qui compte vraiment pour lui désormais, il promène son air fatigué et triste un peu partout et il rentre chez lui pour se vider la tête devant un téléviseur à la réception capricieuse qui ne reçoit que des images d'une télévision étrangère, des bières et des joints.

Le grand trou noir pour ne pas penser, ne rien ressentir, anesthésie demandée, vite.

On est à quelques jours des événements que l'on connaît de la place Tahrir qui seront le symbole de la lutte contre l'injustice, la corruption, la violence d'état.

Noureddine est parfaitement inconscient que la révolution est en marche qui mettra à bas tout le système dont il profite à sa petite échelle, et il croise sans les voir les premiers signes du basculement de la société. Il navigue pourtant dans toute la société, depuis les grands restaurants et hôtels chics aux gargotes, mais il ne se rend compte de rien. Le système dont il profite et qu'il contribue à faire exister est moribond, Noureddine ne s'en aperçoit pas. Le printemps arabe est sur le point de faire exploser la société égyptienne et la police continue ses petits trafics sans sourciller.

Assis sur le siège arrière d'un taxi, Noureddin écoute, les yeux ailleurs, impassiblement, le chauffeur lui dire tout le mal qu'il pense de la police qui a torturé un jeune homme. Il est terrifié de sa gaffe quand il se rend compte de l'identité de celui à qui il a parlé. Mais l'inspecteur s'en moque, il sait bien qu'ils sont tous pourris, peu importe puisqu'ils ont tous les pouvoirs. Les gens qu'ils rencontrent sur sa route tentent de survivre de manière plus ou moins licite, dans les quartiers sordides du Caire. Cependant une autre population, qu'il découvre, vit dans le luxe, joue au golf et s'arroge tous les pouvoirs, dont celui de tuer une femme qui pourrait devenir gênante.

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Petit à petit, l'inspecteur au visage en lame de couteau et la rue vont converger vers la révolte. Pour Noureddine, revenu de tout, c'est l'amour soudain pour une chanteuse, amie de celle qui a été tuée, qui va lui donner soif de justice, et la rencontre avec cette jeune soudanaise, qui se met en danger pour dire ce qu'elle a vu. Peut-être aussi l'arrogance des puissants, sûrs de pouvoir le corrompre. Comme revenu à la vie, sortant d'un long sommeil, il n'accepte plus de se compromettre, il veut la vérité, quitte à devoir affronter ceux que leur position sociale et leur proximité avec le pouvoir rend intouchables, invulnérables. « On n'est pas en Suisse ici, il n'y a pas de justice », lui crache le principal suspect, député et commanditaire du meurtre de sa maîtresse devenue trop envahissante. Il s’agit d’un puissant magnat de l’immobilier, Hatem Shafiq, membre et député du Parti national démocratique (PND), le parti présidentiel. Encombrant et dangereux.

Au mépris de tout ce à quoi il avait acquiescé depuis des années, mettant sa carrière et sa vie en danger, il va enquêter, s'acharner, retourner toutes les pierres d'un jardin laissé en friche depuis toujours. En même temps qu'il fouille et met au jour toutes les saloperies sur lesquelles il ferme habituellement les yeux, la place Tahrir se remplit de ceux qui vont faire la révolution. Un désir de morale les secoue en même temps, illusoire sans doute mais perçu comme une nécessité vitale, un geste d'engagement irréversible. Aucune collaboration ne sera possible, la cause individuelle et l'élan collectif ne pourront s'unir. Nourredine mordra la poussière à cause des manifestants de la révolution arabe tant attendue, perdant ainsi le suspect qu'il cherchait à arrêter.


Principaux acteurs :

Fares Fares : Noureddine Mostafa
Yasser Ali Maher : le général Kammal Mostafa, son oncle
Ahmed Selim : Haten Shafiq, député et entrepreneur
Hania Amar : Gina la chanteuse
Mari Malek : Salwa, la femme de chambre


La musique du film

Mention toute particulière à la musique entre techno et chansons arabes, radios en sourdine ici et là, sons de la télévision à la réception cahotique, battements d’ailes de pigeons. Et la voix des chanteuses. Magique.

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