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Cinéma :
LE VÉNÉRABLE W de Barbet Schroeder

Cinéma : LE VÉNÉRABLE W de Barbet Schroeder sur Quatre Sans Quatre

photo : Le vénérable W (Les films du Losange)


Le réalisateur

Barbet Schroeder est un réalisateur et producteur de cinéma suisse né le 26 août 1941. Il a été le compagnon de route de Godard, Rohmer, Douchet. Il a co-produit Rivette, Wenders, Fasssbinder entre autres. Il a réalisé des films très différents, comme Barfly en 1987, Le mystère Von Bülow en 1990 et JF partagerait appartement en 1992. Il est l'époux de Bulle Ogier, petite voix de la voie bouddhiste dans le film.


Le calme sourire du Mal 

Wirathu, face caméra, dit doucement :
« Les caractéristiques des poissons-chats d’Afrique sont : ils grandissent très vite. Ils se reproduisent très vite aussi. Et puis ils sont violents. Ils mangent les membres de leur propre espèce et détruisent les ressources naturelles de leur environnement. Les musulmans sont exactement comme ces poissons.

Ce film est le troisième de Schroeder qui explore le Mal, après ceux sur Jacques Vergès, l'avocat de la terreur en 2007 et Général Idi Amin Dada en 1974.
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Le vénérable Wirathu s'exprime lentement, d'une voix suave, presque paresseuse, son visage est peu expressif, calme et serein. Parfois une petite ombre ou un tout petit sourire altèrent furtivement ses traits. Il utilise un smartphone ou une tablette pour montrer un petit film de propagande, des images violentes destinées à impressionner durablement le spectateur. Il est vêtu de ces magnifiques tissus rouges et oranges, safran, qui sont la marque des moines bouddhistes, avec ces crânes rasés et ces jolies postures méditatives et calmes comme les statues du musée Guimet, à Paris, qui sont des figures de la bienveillance et le contentement, le pacifisme et la douceur. Une religion fondée, je le croyais, sur la non-violence et la tolérance.

Le choc est immense, donc, quand on entend les propos de Wirathu qui propose ni plus ni moins que de massacrer tous les musulmans qui vivent en Birmanie, une éradication pleine et entière de ceux qu'il poursuit de sa haine et de son mépris.

Comme toujours, comme à chaque fois, et c'en est désespérant, les faits sont en totale contradiction avec les accusations. Les musulmans forment 4 pour cent de la population, ils sont si minoritaires qu'ils sont à peine visibles. Ils ne peuvent mettre en péril la vie traditionnelle birmane, ses valeurs ni sa religion. La raison de la haine est à chercher ailleurs, bien sûr, comme à chaque fois. C'est commode, un bouc émissaire, c'est un facteur d'union, mais aussi de soumission et d'obéissance, car la masse des gens, persuadés d'être en danger, va se soumettre à un chef, à une idéologie, sans la questionner.

On connaît ce mécanisme, on l'a vu à l'oeuvre si souvent. On en connaît les rouages et on sait combien il est implacable et inexorable.

« Les « axes du mal » et les populismes n'ont pas de frontières... Je voulais comprendre comment ce genre de aproles provoquaient des passages à l'acte alors que ceux qui les prononçaient avaient souvent un discours de paix et d'harmonie. » Barbet Schroeder, propos recueillis par Emilie Bickerton.

Le film de Schroeder montre ça, précisément, la fabrique des assassins. Des hommes, des femmes, des moines, des enfants aux vieillards, tous sont fanatisés par ce vénérable Wirathu qui explique, très pédagogiquement, au moyen de news tout ce qu'il y a de plus fake, de chiffres aberrants, de raisonnements insanes, que l'ennemi n'a qu'un nom et qu'un visage : le musulman. Ainsi donc, il faut tous les éliminer pour retrouver l'harmonie et la paix de l'entre-soi. Tous en conviennent et en sont intimement persuadés, grâce aux arguments délirants de Wirathu qui s'adressent par exemple aux jeunes femmes en grand danger d'être leurrées dans des mariages qui sont en fait destinés à les asservir et à leur faire le maximum d'enfants afin, évidemment, vous suivez, c'est bien, de remplacer le gentil bouddhiste par le méchant musulman. Il faut voir Wirathu parler dans un micro, tout en buvant un thé, à des fidèles qui ne le quittent pas des yeux, assis par terre quand lui est sur une estrade richement décorée. De temps à autre, il pose des questions à l'assemblée auxquelles tous répondent ensemble, petit rituel bien rodé. A la fin, il reçoit des cadeaux de toutes sortes de la part de ses disciples endoctrinés à détruire tout ce qui ressemble de près ou de loin à un musulman.

Évidemment, il y a un mystère Wirathu. Ce type, comment est-il parvenu à avoir cette influence ? Comment a-t-il réussi à faire de son mouvement une lame de fond qui a mis le pays à feu et à sang ?Et ce n'est pas une figure de style, l'histoire des affrontements entre les Birmans bouddhistes et les Rohingyas – la communauté musulmane en Birmanie – est tristement sanglante, des centaines de morts et des villages détruits.

Le parcours du moine Ashin Wirathu est bien connu, le magazine Time l'a mis à la Une en 2013 en titrant « Le visage du terrorisme bouddhiste », son long séjour en prison dû au mouvement xénophobe et islamophobe qu'il a créé dès 2001, et son influence toujours plus forte jusqu'à obtenir que des lois anti-musulmanes soient récemment votées en Birmanie.

Il a été derrière chaque émeute, chaque meurtre, chaque expédition punitive, a encouragé toutes les exactions, s'est réjoui de chaque meurtre et donne son approbation à la violence policière et militaire qui s'apparente à un véritable nettoyage ethnique. En retrait, sans s'exposer, mais encore plus dangereux que s'il agissait lui-même. On connaît la révolution safran, dont le point de départ est économique et qui devient, entre 2012 et 2013, l'occasion de tensions meurtrières entre bouddhistes et musulmans. Toujours les mêmes rouages qui tournent inlassablement et qui mènent les pauvres à s'entretuer pour le bénéfice de leurs maîtres à penser avides de pouvoir. Laisser les gens s'entredéchirer pour devenir le maître est une stratégie payante.

Le film contient de nombreuses archives, - attention, cœurs tendres, c'est absolument atroce – et des entretiens avec d'autres moines porteurs d'autres idéologies, et des observateurs européens, membres d'ONG, ainsi qu'un homme politique musulman dont la carrière a tourné court à cause de toutes les restrictions visant les Rohingyas. C'est passionnant, extrêmement perturbant également. Un aspect du mal, un mal qui se propage à toute une population, vite, fort, comme une peste safran.

Le vent tourne, cependant. Wirathu est interdit de prêche depuis février 2017 et son mouvement est dissous. Il avait peut-être eu l'arrogance de trop en remerciant l'assassin de Ko Ni, avocat musulman proche conseiller d'Aung San Suu Kyi. Ah oui, le prix Nobel de la paix ! Et bien, c'est une femme politique, n'est-ce pas. Pas une championne des droits de l'homme.


À propos du film, une interview du réalisateur


LE VÉNÉRABLE W - Barbet Schroeder Films du losange et Bande à part Films - France/Suisse - 1h40
Sélection officielle du Festival de Cannes 2017

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