Quatre Sans Quatre

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Classique Polar :
BOULEVARD...OSSEMENTS de Léo Malet

Classique Polar : BOULEVARD...OSSEMENTS de Léo Malet sur Quatre Sans Quatre

 photo : de circonstance, pour le moins...(WIkipédia)


Le pitch

Nestor met son nez dans la lingerie fine...et tombe sur un os !

Nestor Burma, détective privé et directeur de l'agence Fiat Lux, est un homme heureux qui boit le champagne en charmante compagnie. Il vient de gagner deux millions à la loterie à partager avec sa fidèle secrétaire Hélène Chatelain qui n'est, comme toujours, payée que très aléatoirement.

Plein aux as, il n'accueille qu'avec peu d'enthousiasme un client se pointant au milieu de leur petite fête. Omer Goldy, diamantaire de son état, « franc comme un âne qui recule », sollicite « l'homme qui met le mystère knock-out » afin qu'il prenne des renseignements sur un chinois établit comme restaurateur rue Grange-Batelière. L'asiatique a-t-il quelque contact avec des russes ? Drôle de question mais comme le dit Omer : « il y a des choses qu'on peut dire ; d'autres pas. ». Par contre, il n'hésite pas à cracher 200 000 francs pour un travail qui n'en vaut pas le quart d'après l'estimation de la belle Hélène, quelque peu furieuse que son patron pourvu en thunes prenne déjà du boulot.

Ce Tchang-Pou n'est pas un pékin ordinaire. Sa première rencontre avec Nestor qui colle comme d'habitude son nez où il ne devrait pas être, se solde par des horions et quelques ecchymoses pour chacun. Qu'importe, le détective a vu quelque chose qui va exciter son instinct de fouineur et dénicher une contrefaçon d'un ancien prospectus vantant les mérite d'un bordel de Shangaï. Pourtant, son client ne sera pas exigeant, il est retrouvé assassiné dès le lendemain, mais le ver est dans le fruit et Burma n'aime pas qu'on le prenne pour une pomme.

Comme l'enquête l'amènera, ou plutôt sa secrétaire, dans des monceaux de lingerie fine aux accents de russes blanches, l'ami Nestor ne peut qu'être passionné et tenter de percer, à travers la mousseline et autres dentelles fines, les tenants et aboutissants d'une énigme particulièrement obscures qui plonge ses racines bien des années plus tôt.


L'extrait

« À quelques pas de la cuisine, j'aperçois une autre porte. Je vérifie si elle est fermée à clef. Non. Je la pousse, la franchis, la referme sur moi. Je cherche un interrupteur, le trouve et le manœuvre. Une calbombe s'allume, éclairant un escalier étroit et plutôt raide. J'attends un chouïa. Personne ne survient. Tant mieux. J'ai une excuse tout prête pour expliquer ma présence en ce lieu apparemment interdit, mais j'aime autant la conserver pour un autre jour. Je grimpe l'escalier, un escalier chinois, un escalier silencieux, un escalier dont il ne semble pas qu'on puisse tirer grand chose.
Je débouche dans une pièce d'aspect banal et désespérément honnête. Je m'en aperçois quand j'ai fait la lumière, bien entendu. À propos de lumière, j'éteins celle de l'escalier et je passe dans une pièce voisine.
Et c'est là que je dégotte la machine à imprimer. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Un rendez-vous avec Nestor, ça ne se refuse pas ! Que ce soit dans le neuvième arrondissement ou ailleurs, on sait d'avance qu'il y aura un coup sur le crâne, un, deux, voire plus, cadavres, une pipe à tête de taureau et des tordus qui vont en prendre pour leur grade. Fait rarissime, dans cet opus, Burma est en fond. Il peut se tourner les pouces, picoler tranquille en lorgnant sous les jupes de sa secrétaire, co-gagnante de gros lot, et ignorer le client.

Mais Nestor est un prédateur à énigme, il suffit de lui en agiter une sous le nez pour qu'il fonce sans forcément que ce soit nécessaire à ses besoins vitaux. Le client est quelconque, pire il est neutre : « un petit homme d'environ cinquante piges, au teint gris, aux yeux gris, aux cheveux gris. ». Le diamantaire déballe une histoire suffisamment tarabiscotée pour faire frémir les oreilles et lancer la gamberge du patron de Fiat Lux.

Un Chinois qui chinoise dans le collimateur, Nestor se lance dans la chasse aux renseignements. le roman est lancé directement, Malet ne perd jamais de temps. Son écriture est vive, pas de phrases à rallonge, son héros est cynique et lapidaire, le style doit l'être tout autant. Des dialogues incisifs, drôles, le jeu de mots toujours en embuscade et la réplique assassine prête à fuser. Ajoutez les élans poétiques, aux parfums surréalistes ou absurdes, « Les grands arbres m'impressionnent. Peut-être parce que je finirai pendu. », et vous obtenez un des bijoux de la couronne des polars français.

Malet s'amuse, Burma a l'oeil coquin et l'embarquer dans cette aventure bordée de dentelles, rubans et autres étoffes vaporeuses, c'est emmener un diabétique dans une pâtisserie. C'est Hélène qui s'en chargera et deviendra un temps l'héroïne du récit, parité avant l'heure. Toujours rebelle, Nestor refuse d'être un pourvoyeur de viande à guillotine ou de gibier à centrales, il n'en reste pas moins chatouilleux sur certaines valeurs qui le poussent à aller au bout. Tous les deux croiseront un squelette cul-de-jatte, des prospectus de bordels coloniaux anciens, de maîtres-chanteurs qui s'égosillent pour avoir la pâtée, un charmant univers.

Un roman policier témoin de son époque, la France se remet doucement de la guerre, vient de perdre l'Indochine et les coups de grelot se font encore au bistrot ou avec des jetons à vingt francs dans les cabines publiques, la mode y est une affaire de femme, les gnons, une affaire d'homme.

Des Russes, des Chinois, de singuliers personnages pour une formidable balade dans le Paris populo et les secrets des Boyards en exil...


Notice bio

Léo Malet est un des pseudonyme de Léon Malet né à Montpellier le 7 mars 1909 et décédé 3 mars 1996. Poète surréaliste avant tout, il écrira pour vivre et faire bouillir la marmite de nombreux romans de genre – aventures, capes et épées et policiers -, il fut également feuilletoniste. Son personnage récurrent Nestor Burma, détective de choc, anarchiste dans sa jeunesse, est l'archétype du privé américain cuisiné à la sauce hexagonale. Un style inimitable, des fulgurances poétiques, des contrepèteries et un solide humour accompagne le héros à travers des enquêtes où il récolte systématiquement un gnon sur le crâne et une moisson de cadavres. Un des très grand classique du polar français de qualité, Léo Malet a grandement influencé le genre.

Malet promènera Nestor dans toute la capitale au cours de sa série Les Nouveaux Mystères de Paris  dont est tiré le présent roman. Une enquête par arrondissement, toujours en compagnie de sa fidèle secrétaire Hélène Chatelain, de ses employés Roger Zavatter ou Louis Reboul, le glorieux manchot, de son copain Marc Covet, le journaliste-éponge, avant de livrer la solution toute cuite au commissaire Florimond Faroux.

À noter de nombreuses adaptations cinématographiques, plus ou moins bonnes, il faut bien le dire, et de superbes bandes dessinées de Jacques Tardi, Emmanuel Moynot et Barral (Casterman) qui reflètent parfaitement l'atmosphère de l'oeuvre de Léo Malet.


La musique du livre

Pas grand chose à se mettre sous la dent, sauf au restaurant chinois, évidemment où Nestor et Hélène goûtent peu que « De derrière une tenture, une musique discordante se fait entendre. ». Pourtant, « Elle provient d'un électrophone, est en sourdine, mais fait tout de même grincer les dents. »

Et Colette Renard, aperçue par Hélène Chatelain, infiltrée dans le défilé lingerie pour le compte de son boss frustré de ne pouvoir y être lui-même. Profitons-en pour écouter L'Homme en Habit, une chanson sortie l'année du roman, 1957.

BOULEVARD...OSSEMENTS – Léo Malet – Éditions Robert Laffont – 187 p. - 1957
Les Nouveaux Mystères de Paris – Neuvième Arrondissement

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