Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
DÉSORIENTALE de Négar Djavadi

Chronique Livre : DÉSORIENTALE de Négar Djavadi sur Quatre Sans Quatre

photo : femmes iraniennes dans une rue de Shiraz en 2005 - Face A aujourd'hui (Wikipédia)


Ce que ça raconte, déjà.

Kimiâ est une jeune femme qui vient d’Iran avec sa famille, chassée et menacée par le pouvoir autoritaire et répressif issu de la révolution.

Dans cet exil, Kimiâ se construit et apprend la liberté, elle s’affranchit de tout ce qu’on lui a imposé dans la société iranienne et au sein de sa famille.

Elle se fait inséminer parce qu’elle et sa compagne veulent un enfant. Le chemin pour y parvenir est long, angoissant et semé d’embûches. Kimiâ éprouve le besoin de se souvenir, de relier cet enfant à naître à sa famille pour enfin devenir mère, de mettre au jour ses racines, d’en éprouver l’importance et la cohérence.
Nous voilà donc plongés dans le passé, avant, bien avant la révolution, dans un Iran dont le visage occidentalisé et progressiste surprend, de nos jours…


L’extrait

“Mon père, Darius Sadr, Le Maître de la page blanche, Le Téméraire, Le Révolutionnaire, disait de sa voix songeus/visionnaire : “On écoute mieux avec les yeux qu’avec les oreilles. Les oreilles sont des puits creux, bons pour les bavardages. Si tu as quelque chose à dire, écris-le.” Pourtant il y eut des moments de ma vie, des séquences plus ou moins importantes, où j’aurais fait n’importe quoi pour ne pas être celle que je suis. J’ai changé de pays et de langues, je me suis inventé d’autres passés, d’autres identités. J’ai lutté, oh oui, j’ai lutté contre ce vent impétueux qui s’est levé il y a très longtemps, dans une province reculée de la Perse nommée Mazandaran, chargé de morts et de naissances, de gènes récessifs et dominants, de coups d’état et de révolutions, et qui à chacune de mes tentatives pour lui échapper, m’a agrippée au col et remise à ma place. Pour que vous compreniez ce que je vous raconte, il faut que je rembobine et reparte du début; vous faire entendre, comme je l’entends moi-même en ce moment - tandis qu’une infirmière nous jette un coup d’oeil et s’éloigne, indifférente -, la voix de mon oncle Saddeq Sadr, surnommé Oncle Numéro 2. Une voix en mode mineur, aussi suave qu’une clarinette, contant ce que nous appelions entre nous : La Fameuse Histoire d’Oncle Numéro 2.” (p. 19-20)


Psycho-Flore et Dance-Pat en causent...

Dance Flore : Psycho-Pat, tu as aimé ce roman je crois ?

Psycho-Pat : Oui.pas évident pourtant. C’était même mal parti, je me perdais un peu dans tous les personnages. Et toi ?


DF : Un peu pareil, c’était difficile de s’y retrouver mais il y a de l’aide à la toute fin du roman, une liste des personnages qui aide beaucoup à se repérer dans la généalogie. Il faut dire que le roman commence par une narration enchâssée un peu à la manière des Mille et une nuits.

PP : Effectivement, j’ai aussi pensé un peu à Albert Cohen, celui de Mangeclous. Ce qui me gênait, c’était de ne pas percevoir l’intérêt de toutes cette genèse et de l’accumulation de personnages, ces ruptures dans le récit, une anecdote en appelant une autre, d’une époque différente. Je n’en voyais pas le schéma directeur puisque Kimiâ rejetait cette famille et cette tradition, pourquoi nous présenter toute la lignée ? Peut-être parce qu’en fait ce roman nous place face à un cercle et non à une ligne directrice, qu’il faut accepter d’en parcourir toute la circonférence pour en appréhender la subtile cohérence ?


DF : Si on essaie d’être clair, Kimiâ est cette jeune femme qui vit en France et essaie d’avoir un bébé par insémination. Ça c’est le temps présent.

Et il y a l’histoire de sa famille qui est liée à celle de l’Iran. On n’a pas souvent l’occasion de lire des romans qui se déroulent dans ce pays, moi j’ai trouvé ça intéressant d’avoir le point de vue d’une Iranienne sur l’histoire de son pays, loin des clichés et des raccourcis à deux balles.

PP : Il y a tout de même Naïri Nahapétian qui en parle bien dans ses polars, ce qui est plutôt mon style de lecture habituel. Mais, ce qui est remarquablement décrit dans Désorientale, c’est le mouvement de bascule permanent de ce pays, très traditionnel au début des années cinquante, ensuite proche du mode de vie occidental, puis, en 1979, précipité, apparemment, au Moyen-âge. Ce récit foisonnant est une excellente manière de ramener les clichés à ce qu’ils sont : des vues fragmentées et figées d’une humanité en constante évolution. Nous avons une vision hyper parcellaire de l’Iran, fabriquée par le peu d’images qui filtrent jusqu’à nous.

Pour moi, c’étaient les marées noires de femmes non individuées, les manifestations de fanatiques chiites se flagellant dans les rues, la prise d’otages de l’ambassade américaine, les adolescents envoyés à la mort pendant la guerre avec l’Irak de Saddam… Après ces faits marquants, ce sont surtout les grandes déclarations péremptoires américaines, l’axe du mal, la dictature des mollah, ou les gesticulations obscènes d’Ahmadinejad, les négociations sur le nucléaire et l’apparition du l’Iran comme partenaire dans la crise syrienne. Comme s’il n’y avait plus qu’une masse asservie ou consentante et un pouvoir tout puissant, que seul le jeu diplomatique et le pouvoir de Téhéran subsistait des fastes de Persépolis.

Négar Djavadi remet l’histoire en place et insinue une vie foisonnante et riche dans les marionnettes que nous présente la télé. À la foule hurlante, elle substitue habilement une famille complexe, des personnalités fouillées et une filiation lointaine et sinueuse.


DF : Il y a aussi Marjane Satrapi pour la même période. La révolution vue par le prisme de l’enfance et de l’adolescence. Le comparaison avec le moyen-âge ne me plaît pas trop mais je comprends ce que tu veux dire.

Ici, le centre du problème, qui est à la fois iranien et universel, c’est la filiation. Es-tu d’accord? Ce n’est pas qu’un problème génétique, c’est aussi ce dont une société peut accoucher. Être soi-même, donner naissance, appartenir à une famille, une société, ce sont les thèmes soulevés par le roman au beau titre en forme de jeu de mot.

PP : Je ne prends pas à mon compte le terme de moyen-âge, je constate juste que c’est un lieu commun utile pour ceux qui refusent d’accepter la complexité d’un peuple.

Certes, il y a cette notion de filiation, de racines, mais celles-ci surgissent au moment où on s’y attend le moins. Kimiâ est une rebelle, elle refuse le statut des femmes pourvoyeuses de progénitures, spécialistes en futilités. Elle s’emploie à rompre ce cercle infernal qui emprisonne la femme iranienne (et les autres) dans des archétypes réducteurs. C’est l’exil, la déréliction de ceux qui sont loin de leurs repères, qui va soudain lui faire réintégrer cette histoire dans sa biographie et, surtout, dans sa psychée. On ne se crée pas ex nihilo, peu importent les refus, les rébellions, les révoltes, il arrive ce moment où il faut admettre procéder de. C’est ce qui arrive à Kimiâ lorsqu’elle entame ce parcours difficile de la procréation médicalement assistée, ou plutôt lorsqu’elle en voit l’accomplissement proche.

Son nom même n’est pas anodin, il vient directement d’alchimie, cette “science” étrange qui permettait de transformer les différents éléments, de les purifier. Kimiâ, c’est toute sa famille sublimée dans une femme/homme enfin accompli(e).


DF : Il y a double mouvement : une libération, un refus, une scission, un exil identitaire pour mieux dire et un rapprochement, au contraire, avec ce / ceux dont elle est issue et qui l’ont fabriquée culturellement et génétiquement. Les prédictions, comme les augures grecs, ne peuvent être évitées.

PP : Kimiâ est, en même temps, toute sa famille et unique, comme nous tous. Cette smala constituée de tous les types possibles d’individus, du plus méprisable au plus héroïque est en elle, malgré son refus. On y reviendra, mais quelle que soit sa façon de donner la vie à son tour, elle participera à la perpétuation de la saga familiale dans toutes ses composantes.

Il convient de souligner également la manière remarquable dont Négar Djavani dissèque minutieusement les premiers émois, les hésitations, les balbutiements et options testées par Kimiâ dans sa sexualité. À mon sens, là aussi, elle remise au rancard un nombre impressionnant de lieux communs homophobes ou sexistes, elle revient à la complexité de l’être, à ce qui rend chacun d’entre nous unique, libre, mais tributaire de tout son atavisme.

Paradoxalement, l’homosexualité ne pouvant exister en Iran, risquant la peine de mort du fait même d’être hors l’humanité, Kimiâ s’abstrait de la communauté par son orientation sexuelle et la réintégrera au bout du chemin que constitue cette épopée, dans un autre pays mais nourrie par la tradition perse et sa culture de naissance.


DF : Je ne suis pas sûre, justement, qu’il s’agisse d’une orientation sexuelle, plutôt d’une désorientation sexuelle car souviens-toi qu’elle a aussi vécu avec un garçon avec qui elle envisageait d’avoir un enfant.

Je pense à la naissance de Kimiâ et à cette prédiction concernant son sexe. Elle devait être garçon, elle est fille, elle se place entre les deux, ni d’un côté ni de l’autre pendant longtemps. Finalement, elle rompt avec cet enfermement en préférant le coeur à tout et en acceptant de “fabriquer” un enfant sans pour autant être stérile. Il y a un choix de procréation qui permet de s’échapper, un exil de la filiation si tu veux. Une acceptation de l’aventure pour de vrai, la singularité, pas la reproduction justement.

PP : Nous sommes légèrement en désaccord là.. Elle décrit bien qu’elle vit avec ce garçon pour des raisons plus sociales et pragmatiques que par goût. C’est lui qui lui demande un enfant, elle le quitte aussitôt. Elle se promène avec le sperme du donneur, c’est elle qui l’amène à la clinique, elle s’auto-féconde symboliquement. Ce faisant, elle se soumet aux haruspices qui la voyaient homme et accepte enfin sa féminité fertile. Elle en devient presque androgyne.

Elle se transcende pour devenir à la fois les hommes et les femmes de cette famille, son histoire et ses drames, ses collabos, son oncle homo. Bien sûr qu’elle ne “choisit” pas son orientation sexuelle (ça ferait trop plaisir à Christine Boutin ^^), elle y est menée par la conjonction formidable de sa naissance et les prédictions.


DF : On ne sera peut-être pas d’accord, mais relis les pages 325 326. C’est vraiment l’amour pour cette femme qui décide de tout. Pas une autre, elle, seulement elle.

Pour le reste je suis d’accord avec toi, elle s’invente, se crée, se renouvelle en procréant.
Tu as remarqué aussi qu’elle doit être seule, symboliquement, délivrée enfin de sa famille et de ses origines, et donc apte à les accepter, pour pouvoir donner la vie, une vie qu’elle choisit et que rien ni personne ne lui impose.

PP : Elle est seule, et, paradoxalement, c’est dans ce service de fécondation assistée que l’ensemble de sa famille surgit dans son esprit, que le besoin de la faire revivre naît. Comme si elle était indispensable à la conception, comme si ce potentiel nouvel être contenait déjà toute la famille et les drames, chacun apportant une cellule de son corps. Elle met en acte les prédictions implacables et replace le monde dans son axe, en ce sens, elle ne reproduit pas, elle perpétue.


DF : Je comprends les choses comme ça aussi. En même temps, la société française est elle aussi très normée puisque Kimiâ ne peut avoir recours à la procréation médicalement assistée qu’en utilisant le masque de l’hétérosexualité.

PP : Il ne me semble pas possible que cet enfant ne vienne pas illégalement. Ce serait l’anéantissement de tous les combats de Kimiâ, il est nécessaire qu’il reste une zone floue autour de sa conception, une part qui n’appartient pas à la loi des hommes.


DF : Oui il doit venir en fraude, au nez et à la barbe (^^) des censeurs et prescripteurs de règles de vie bien comme il faut. Il vient sans mariage, sans rapport sexuel, sans prédiction possible quant à sa génétique. Il viendra, fort de tous ceux qui l’ont précédé, mais sa venue sera le signe d’un véritable affranchissement.

PP : C’est l’apport de Kimiâ, son écot à la lignée, son combat n’a pas été vain, elle a enrichi sa famille en la libérant de cette sorte de prédestination qui a hanté ceux et celles qui l’ont précédée. Chaque génération amène sa pierre, ce sera la sienne, et , comme par hasard, c’est aussi le prénom du donneur de semence… Ah ben dis donc, ça tombe rudement bien


DF : Les deux parties, les deux faces A et B, se complètent sur le plan narratif mais aussi sur le plan du style. On retrouve les volutes orientales dans la première partie qui avance à pas dansants vers la narration de l’exil. La chronologie se joue de nous, seul compte le suspense, l’attente, passé et présent en parallèle, face à face. L’enfant peut-être à venir et le passé qui lentement se déploie et se ramifie.

Dans la deuxième partie, Négar Djavadi adopte un style narratif moins ornementé. On avance fermement avec son personnage vers la lumière, l’amour, la conception de cet enfant. Tous les sortilèges et les contes se dissipent et on comprend, a posteriori, à quel point l’histoire familiale et politique était nécessaire, essentielle. Sans elle, pas de renouveau, pas de renaissance, pas de naissance possible. La face B donne son sens à la face A, pour une fois.


Pause image, lire donne soif ;-)

Caravansérail


Face B hier - Miniature persanne - Ancien caravansérail - fresque sur les murs de l'hôtel Chah Abbas (Wikipédia)


Notice bio

Négar Djavari naît en Iran en 1969 dans une famille d’intellectuels, opposants au Shah puis à Khomeiny. Elle a onze ans lorsqu’elle arrive clandestinement en France. Diplômée de l’INSAS, une école de cinéma bruxelloise, elle travaille plusieurs années derrière la caméra avant de se consacrer à l’écriture de scénarios. Elle vit à Paris, Désorientale est son premier roman.


La musique du livre

Désorientale est scindé en deux parties distinctes intitulées Face A et Face B, ce qui rappellera de nostalgiques souvenirs aux amoureux des défunts 45 tours. La face A, c’est le tube, le morceau qui est censé cartonner et qui est propulsé prioritairement dans les médias. La B, quant à elle, devra vivre sa vie vaille que vaille. Avec parfois de bonnes surprises et des faces B qui supplantèrent des faces A mal choisies…

Kimiâ travaille dans la musique, DJ, un peu ingé-son, elle a trouvé sa place dans ce milieu et le roman est parsemé de références musicales, en voici quelques-unes, choisit très arbitrairement.

The Cure - Disintegration, Lords Of The New Church - Open Your Eyes

Googoosh – Sahneh, seul titre précisant ce que Kimiâ entendait en Iran.

U2 – October, Joe Strummer & The Mescaleros - Coma Girl

Nick Cave & The Bad Seeds - Straight To You

Vous trouverez également, au moins évoqués dans l’histoire ou écoutés par Kimiâ à un moment de sa vie : Thinderstick, Runaway, Patti Smith, David Bowie, John Lydon, Ari Up, Ian Curtis, Peter Murphy, Siouxsie, Martin L. Gore, New Order, Won Ton Ton (Hey Marlene)... Bref de quoi revoir le musique des années 80/90 en lisant le roman !

DÉSORIENTALE - Négar Djavadi - Liana Levi - 348 p. août 2016

Actu #14 : avril/mai/juin 2019 Chronique Livre : UNE ÉTINCELLE DE VIE de Jodi Picoult Chronique Livre : L'ENCRE VIVE de Fiona McGregor