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Emmanuel Grand, l'interview de l'auteur de Terminus Belz

Emmanuel Grand, l'interview de l'auteur de Terminus Belz sur Quatre Sans Quatre

Emmanuel Grand - photo Philippe Matsas/Opale

Une petite interview du vendredi et c'est Emmanuel Grand qui s'y colle aujourd'hui. Merci à lui d'avoir accepté de nous parler de ce désomais fameux Terminus Belz, un thriller détonnant qui réussit la gageure de faire se côtoyer l'Ankou, messager de la mort des légendes bretonnes, le drame de l'immigration clandestine et l'ignoble mafia qui, roumaine ou pas, fleurit toujours sur les pires tragédies et s'engraisse de la misère.

Premier livre de cet auteur donc au doux parfum de succès, il était vendu à l'étranger dès avant sa parution, il est d'autant plus intéressant d'avoir ses impressions et d'en savoir un peu plus sur le travail de création qu'il a fallu pour ce remarquable résultat.

Partir de son pays est toujours une déchirure, se livrer pour y parvenir aux plus louches et sans pitié des passeurs, une nécessité, qu'il vienne d'Ukraine ou d'ailleurs, le migrant traîne avec lui le poids du passé et la peur de l'avenir qui s'ajoutent aux dangers du quotidien et de la clandestinité, en ce sens, Terminus Belz constitue également, en plus de la qualité du suspense, un beau plaidoyer en ces temps de repli et de haine de l'autre. 


Comment vous est venu l'idée de ce huis clos? Ce n'est pas évident de confronter une petite île bretonne au drame de l'immigration clandestine!

En effet l’Ile de Belz du roman est inspirée de l'ile de Groix qui se trouve au large de Lorient. Je n'y suis allé qu'une fois il y a quelques années, mais cette île m'a impressionné. Elle est sauvage, assez peu peuplée, peu touristique.

J'ai tout de suite eu envie de situer mon histoire dans ce lieu car c’était un lieu idéal, mythique pour construire une intrigue, un huis-clos. Qui plus est, les personnages qui peuplent l’île sont à la fois très ancrés dans leur terre et citoyens du monde. J’ai trouvé qu’ils auraient là des points communs avec ce Marko, émigré d’Ukraine, qui déboulait sans crier gare.

Et en effet, je crois, au-delà des différences, l’immigré Ukrainien et les pêcheurs Bretons partagent plus qu’on ne pourrait le croire de prime abord : la peur de l’autre, l’angoisse de la mort, le poids des remords, l’amour et le fait qu’ils sont un peu les laissés pour compte de notre société.


On pense à Simenon en lisant Terminus Belz. L'ambiance en premier lieu et le côté « réparateur de destin » comme disait Maigret.
Vos héros semblent tous être arrivés à une étape cruciale de leur vie et l'arrivée Marko sert de catalyseur, de révélateur. Il fait partie de vos influences?

Oui. Certainement. Le parallèle me flatte beaucoup. Quand Simenon décrit un soir d’hiver sur les quais de Concarneau, on a l’impression d’avoir les pieds mouillés.

Produire cette sensualité chez le lecteur, avec les mots, c’est quand même fort. Je crois que je partage avec lui cette passion pour restituer l’ambiance du lieu, des personnages. C’est ce qui fait l’humanité d’un livre.

C’est ce que je cherche dans un polar. En effet, vous avez raison, les personnages sont à une période clé de leur vie. Un déclencheur arrive et tout part en live. Moteur. L’histoire peut commencer…


Les légendes bretonnes surgissent tout naturellement dans le récit.
Vous aviez le désir dès le départ de mêler l'Ankou, du moins l'idée que les îliens s'en font, aux déboires de Marko ou cela s'est-il imposé en cours d'écriture?

Rien ne s’est imposé en cours d’écriture... (je plaisante). Mais c’est un petit peu vrai quand même. Je travaille minutieusement mon histoire et des éléments aussi fondateurs que la présence des légendes dans le roman sont préparées et anticipées très en amont de l’écriture. Tout est parti d'une petite légende tirée de l'ouvrage d'Anatole Le Braz, la "légende de la mort".

Trois fois rien. Quatre lignes qui ont fait tilt. J'ai tout de suite compris qu'il y avait là matière à roman. Je me suis dit : que se passerait-il si des personnages contemporains, réels, banals croyaient à cette histoire ? Ces quatre lignes sont reproduites dans le livre et elles ont une importance toute particulière dans l’histoire.


Les nouvelles technologies ont une grande place également dans l'intrigue : piratage de boite mail traçage d'une adresse, etc.
C'est incontournable dans un polar moderne?

C’est-à-dire que les nouvelles technologies sont incontournables dans notre vie. Si l’on considère qu’un polar parle du réel, sous une forme ou une autre, alors, oui, je crois qu’on peut dire qu’elles sont un incontournable du polar moderne.

Enfin, je veux dire que la donnée technologique est totalement incontournable dans un polar qui se passe au XXIe siècle. En effet, comment imaginer un personnage perdu au fond d’un trou paumé qui n’arrive pas à prévenir un autre d’un danger imminent ? Pas crédible. Il suffit qu’il lui envoie un coup de fil sur son portable.

En revanche, le choix de mettre les technologies au centre de l’intrigue relèvent de la souveraineté de l’auteur, bien entendu. Pas d’obligation de ce côté-là me semble t il…


Le portrait que vous faites de l'Ukraine n'est pas flatteur et l'actualité vous donne à l'évidence raison : corrompue, minée par les mafias, sous l'influence des anciens du KGB.
Vous connaissiez particulièrement ce pays?

Non. En réalité, j’ai écrit ce livre il y a deux ans. Donc l’actualité n’y est pour rien. Et puis, j’avoue ne pas connaître l’Ukraine. Mais on s’imagine assez bien les choses, et finalement la réalité nous donne raison.

Le travail de l’écrivain est de restituer le vraissemblable et j’avoue qu’après coup, je me suis dit que c’était assez bien vu. Savez-vous que Belz est à la fois en effet un petit village du Morbihan et une ville d'Ukraine ? Je ne l’ai appris qu’une fois le livre écrit.

C’est un signe, non ?


Le groupe Steppenwolf évoqué dans Terminus Belz l'est en référence à John Kay, allemand fondateur du groupe ayant lui aussi fuit l'Europe de l'est devant l'avancée des troupes soviétiques ou à Hermann Hesse, votre roman réalisant un peu un syncrétisme des croyances permettant de libérer les individus de leurs obsessions?

J’ai peur de vous décevoir, vous intellectualisez un peu trop sur ce coup-là. « The pusher » de Steppenwolf est juste un morceau avec une patate d’enfer qui donne une envie immédiate de s’acheter une Harley, de s’habiller en peau de bête et de pousser la sono à volume 10.

J’ai voulu mettre cette sensation dans la tête d’un type qui va partir à la retraite, un vieux, soit-disant, pour nous interroger sur ce que veut dire la veillesse quand on a encore l’impression d’avoir 16 ans dans la tête…


Un premier roman qui rencontre un beau succès, les droits déjà vendus à l'étranger avant la parution, vous faites une entrée en fanfare dans le monde du polar !
A lire les remerciements qui figurent dans le livre, on a l'impression que c'est le succès d'une équipe alors que l'écriture est souvent pensée comme un exercice solitaire. Ce n'est pas un paradoxe?

Alors là, je crois que c’est chacun sa méthode. J’ai été d’ailleurs assez stupéfait de la diversité des méthodes qu’emploient les écrivains pour travailler. Je croyais que c’était plus homogène et non. C’est très vivifiant d’ailleurs. Pour moi donc, la contribution de tiers a été déterminante. Ma femme qui m’a soutenu au quotidien d’abord.

Car écrire un premier roman, je ne l’ai pas oublié, c’est une entreprise foldingue. Et si personne ne vous le dit en face, beaucoup pensent que vous perdez votre temps sur une marotte qui ne donnera rien.

Le pire c’est que la plupart du temps, les gens ont raison. Soi-même, on doute. Donc le soutien est capital.

Et puis, depuis le début de l’écriture, j’ai souhaité le faire lire à des amis. Pour avoir leur retour et me mettre en confiance sur ma capacité à écrire une histoire. Donc, soyons clair. Le travail d’écriture est un travail solitaire. O combien. Mais plus il est solitaire, plus il requiert la présence des autres, plus les autres deviennent importants, parce que rares dans ce processus. Et puis au moment d’écrire mes remerciements, j’étais tellement heureux que j’étais prêt à remercier la terre entière…


Il y a une autre projet en cours ? Un autre sujet qui vous tente?

Bien entendu. Ce sera un polar. Il se passera dans un lieu fort, mais pas en Bretagne.


Merci à Amélie des Editions Liana Lévi d'avoir rendu cette interview possible et, pour finir, vous reprendrez bien un petit coup de Steppenwolf avant de partir?

Terminus Belz - Emmanuel Grand - Liana Lévi - 363 p. - janvier 2014

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