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7 EST BLEU

Fiction : 7 EST BLEU sur Quatre Sans Quatre

Illustration : bleu céruléen


7 EST BLEU

une nouvelle de Dance Flore et Psycho-Pat


Oui, aujourd'hui, il se l'était promis.

Ou plutôt, il ne pouvait plus attendre. Ça faisait si longtemps maintenant. Il ne tenait pas toujours ses promesses, il était souvent pris par une faiblesse de dernière minute, quelque chose qui l'empêchait de mener à bien tous les plans auxquels il avait pensé pendant des heures et des heures. Le plus clair de son temps, même. Depuis son lit, c'était simple et facile, il se voyait très bien accomplir les gestes et dire les paroles qui allaient faire une telle différence dans sa vie mais, une fois là, à la cafétéria, il passait devant sa table et ne trouvait même pas la force de s'asseoir près d'elle. Elle lui disait bonjour des yeux, à force, elle le reconnaissait, enfin elle reconnaissait son visage et peut-être même qu'elle avait pris la peine de déchiffrer et de retenir son prénom écrit sur le badge qu'ils portaient tous accroché à un ruban autour de leur cou, un truc standard, la version pour bétail humain des étiquettes que portent les vaches à l'oreille.

Elle, c'était Emilie, numéro 12569, étage 5. Lui, Antoine, numéro 21044, étage 2. Et la cafétéria vers 13h00, cinq fois par semaine, pour une rencontre muette, ultra brève, insensible pour elle et incandescente pour lui. Il était capable en quelques millièmes de seconde de repérer le contenu de son plateau et d'analyser ses traits, il ruminait inlassablement ces menus éléments toute la journée et la soirée. Il savait mieux que quiconque qu'elle détestait les brocolis mais adorait la glace à la vanille, et remarquait avec alarme qu'elle avait les traits tirés et les yeux cernés certains jours.

Un toc toc toc persistant le tira de ses rêveries, il mit un certain temps à l'identifier, perdu dans le doux moment du déjeuner avec Emilie, à imaginer comment il allait s'installer à sa table, d'un air assuré et engager la conversation sur, eh bien sur...
- Oui, j'arrive !

Sa mère cognait sur le mur qui séparait leurs chambres, signe qu'elle avait besoin d'une aide urgente. A 79 ans, elle était un peu diminuée, elle avait du mal à se déplacer et elle réclamait de plus en plus souvent l'aide de son fils Antoine qui était revenu vivre avec elle depuis quelques années. Depuis son divorce et la perte de son pavillon, dans lequel vivaient maintenant son ex-femme Elise et son nouveau mari, un plombier ventripotent et dégarni. Antoine avait cessé de se demander ce qu'elle lui trouvait depuis belle lurette, et d'ailleurs vivre avec sa mère lui avait fait passer le goût des questions sans réponse.
- Alors qu'est-ce qui se passe ?

Elle avait la tête des très mauvais jours, toute en regards haineux et lèvres rentrées, les bras croisés sur la couette, muette, dans le noir, la lampe de chevet ayant chuté par terre. Quand elle prenait cette mine de chien enragé, elle lui faisait toujours aussi peur que lorsqu'il était gosse et qu'elle sortait la ceinture pour lui fouetter les jambes et le dos. Il en pissait sur lui de terreur muette, le moindre cri entraînant un surcroît de coups et une punition encore plus sévère. Même son père ne la ramenait pas quand elle se mettait vraiment en rogne. Faut dire qu'il était pas épais et qu'elle se l'était choisi à sa mesure. Employé falot d'un bureau inutile d'une administration oubliée, de ceux qui servent d'exemple lorsqu'on parle de gâchis des finances publiques, sans espoir d'avancement ni de promotion, juste bon à recevoir les quolibets de sa mégère et son mépris. Ce n'est pas qu'ils s'engueulaient souvent ses parents, c'était froid et sec, des remarques qui cinglent l'âme, qui scient les jambes, toujours juste à point mais sans prévenir. Il baissait la tête, son vieux, piteux, penaud d'avoir une nouvelle fois été la cible de la vacherie qu'elle avait due mûrir dans son crâne de harpie. À force, il en était mort, Adrien. À pas vouloir répondre, le mal, il te bouffe le cœur, et le sien s'était arrêté brutalement, sans qu'on sache trop pourquoi. « J'ai jamais pu compter sur lui », avait-elle déclaré à son fils, épitaphe lapidaire, ultime crachat sur un défunt qui avait enfin trouvé la paix.

Antoine avait tout juste quatorze ans et sa vie avait pris depuis ce jour la teinte gris verdâtre du visage des morts. Soumis à la discipline de fer d'Amélie, il avait été contraint d'imaginer ses amourettes adolescentes et ses fantasmes agitaient quotidiennement sa main de frustrantes et coupables séances qui le laissaient sur sa faim. Elle l'avait battu jusqu'à ses seize ans. Jamais il n'avait osé se rebiffer, c'était comme ça, il devait certainement le mériter. Pas de copain à qui en parler, encore moins de copine, sa solitude, effrayée au moindre sarcasme de sa mère, lui tenait compagnie, son imagination nourrie de littérature l'entraînait en héros vers des aventures rocambolesques où il risquait mille morts avant de sauver la belle prisonnière qui tombait immanquablement dans ses bras.

Il avait épousé Elise à vingt-deux ans, sans l'aimer, sans qu'elle l'aime, même pas une belle âme à sauver. Aussi transparent l'un que l'autre, sans ambition, employés anonymes et sans avenir d'une entreprise tentaculaire où ils s'étaient rencontrés. Leurs destins s'étaient juste croisés mais leurs cœurs ne s'étaient pas embrasés. Il fallait bien fonder une famille, on était fait pour ça. Amélie avait approuvé, il avait eu très peur, mais l'inconsistance de sa fiancée assurait à la vipère la main mise sur son rejeton pour de longues années encore. Elle allait la phagocyter également, sans coup férir, sa langue passait déjà sur ses lèvres minces et froides.

Ça, c'était l'idée, Antoine en était sûr. Mais son inexpérience et la peur des femmes, acquise à coups de ceinture sur sa peau nue, en avait fait un bien piètre amant et leurs laborieux ébats ne leur avaient pas laissé d'impérissables souvenirs. Incapables d'échanger et d'affronter ensemble la moindre allusion à leur frustration commune, ils en étaient arrivés à devenir juste colocataires du petit pavillon acheté à crédit. Parce qu'il fallait bien posséder une maison aussi, c'est comme ça. Aussi n'avait-il pas été très étonné le jour où, rentré du travail plus tôt parce qu'il était patraque, il avait trouvé une Élise allongée et gémissante sur la table de la cuisine, le plombier rubicond affairé entre ses jambes. Elle avait pris une journée pour être là afin de veiller à la réparation du chauffage. Jamais il ne l'avait vue dans cet état. Il avait compris et s'en était allé sans un mot, les laissant à leur étreinte, mortifié, demander à sa mère s'il pouvait reprendre sa chambre et ses habitudes.

- Tu m'écoutes ? Ah t'es bien comme ton père, on ne peut jamais compter sur toi, c'était bien la peine que je me donne tout ce mal. Tous des ingrats !

Ah ça oui il l’écoutait, c’était en tous cas ce qu’il était devenu expert à laisser croire. En réalité, une partie de sa conscience se faufilait hors de lui pour aller se réfugier dans un autre espace, un espace bien plus doux et tranquille, avec de jolies filles qui lui souriaient et qui faisaient la grimace à sa mère derrière son dos. Il fallait parfois qu’il se retienne pour ne pas rire pendant qu’elle le houspillait de sa voix désagréable et rouillée de bile amère. Les filles sentaient combien elle était ridicule, la pauvre vieille bique, à se donner des airs, ses cheveux gras vaguement remontés en un chignon flasque qui tenait à peine malgré les épingles. Il y en avait partout dans la maison, des épingles, elle en semait comme les morceaux de pain du petit Poucet et lui les ramassait au fur et à mesure. Il les reniflait, les léchait un peu, les mettait sous son oreiller. Talismans noirs et argent qui venaient s’accrocher aux fanfreluches de ses rêves.

Le visage grave et sérieux, il n’aurait pas fallu qu’elle l’imagine en train de s’échapper en pensée, ça faisait bien longtemps qu’il avait compris que sa mère devait avoir l’exclusive, il réussissait à se composer l’apparence contrite et soumise du parfait Antoine, son petit avorton, son crétin d’Antoine, comme elle disait en crachant par terre. Sale mioche, petite teigne, t’as vu comme t’es laid mon garçon ? Est-ce qu’il y avait seulement cru, avec Elise ? Possible. T’es bien assez con pour ça, lui avait dit sa mère. Con, ben oui.
Et soumis, aussi. Et laid. Et puis ça ne s’arrangeait pas.
- Oui Maman.
- Oui Maman, oui Maman, le singeait-elle. Tu sais rien dire d’autre ? Va me le chercher, dépêche-toi.
Mince, il avait complètement loupé un pan entier de la conversation, pas malin. Elle détestait ça, l’inattention. Il sentait la panique monter. Il cherchait désespérément de quoi il pouvait bien être question.

- T’es bien le fils de ton père, bon à rien. Je vais le faire toute seule, ça ira plus vite.

Elle se mit à gémir et à pousser de grands soupirs en se redressant dans son lit, la mâchoire crispée sous l’effort tout en jetant de petits coups d’oeil à Antoine, cible manifeste de cette pantomime laborieuse.
- Laisse, je vais t’aider, finit-il par dire, parce que c’était sa réplique.
Depuis le temps que ces duettistes s’entraînaient, on peut dire qu’ils avaient atteint la perfection.

Ce matin-là, il ne pouvait s’empêcher de penser à Emilie. Comme tous les jours depuis au moins trois mois, depuis qu’elle lui avait demandé son chemin en se trompant d’étage, toute perdue dans ce grand bâtiment peu accueillant. Elle avait l’air tellement gentille et douce, elle avait les joues rouges et les petits cheveux qui encadraient son visage étaient un peu collés par la transpiration. Elle avait dû avoir peur d’être en retard. Elle était joliment essoufflée, il lui avait même semblé pouvoir respirer son odeur de petit animal timide.

Il avait tout de suite vu les signes, ceux-là ne mentaient jamais, ils étaient sous son nez, étalés sur sa poitrine, battaient sur les seins menus de la jeune fille. Elle, elle ne savait pas, bien sûr, elle n’était pas initiée, mais lui, il avait compris immédiatement en lisant son badge. Vite, tout s’était organisé dans sa tête.

1+2+5+6+9 = 23, 2+3 =5, c’était son étage, normal, rien à dire, conforme à son numéro à lui, 2+1+0+4+4=11, 1+1=2, c’était là où il travaillait, ça ne se discutait pas. Là, où il avait pigé, c’est que 2+5=7 et que 7, c’est la perfection, le chiffre des chiffres depuis la nuit des temps. Elle était faite pour lui, les nombres ne mentent pas, jamais, ils ne se trompent pas non plus.
Ils avaient eu raison pour Typhaine et Virginie, des 7 magnifiques qui lui avaient donné tant de plaisirs, il en frémissait encore. Alexandra et Gwenaëlle, ce n’étaient que des 9, bien, assez bien, mais pas la même chose, ça ne se discutait pas. Il évitait comme la peste les 8, les 6, et pire encore les 4 ou les 2, la parité sentait le malheur et tout ce qui était inférieur à 5 n’était pas pour lui.

Elle avait de jolis yeux aussi, Émilie, francs et rieurs, elle baissait vite la tête, intimidée par sa grosse voix, celle qu’il prenait pour montrer qu’il était un peu chef, qu’il était un ancien de la boîte et que les jeunes devaient le respecter. Il l’avait rapidement renseignée et depuis elle hantait ses pensées. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas accompli le rituel des chiffres, Virginie n’était plus qu’un souvenir, et il sentait la tension croître en lui inexorablement. Il devait aborder la jeune fille, on ne laisse pas passer un 7 comme ça, ce n’est juste pas possible, et il n’y avait qu’à la cafétéria qu’il en aurait l’opportunité.

Pour l’instant, il tenait le bras de sa mère, il sentait sa sueur sur sa paume, elle le répugnait, un frisson de dégoût le parcourut.

- T’es malade ?
- Ben non, pourquoi ?
- Tu frissonnes comme si tu avais la grippe, c’est dégoûtant. Viens pas me coller des saloperies de microbes ! J’ai déjà mon lot de douleurs.
- Mais non, je t’assure, tout va bien, l’assura-t-il tout en songeant qu’il aimerait bien être celui qui lui inoculerait le virus qui viendrait à bout de cette vieille peau. Mais c’est elle qui tuerait le germe, à tous les coups, rien n’était aussi mauvais qu’elle, ni aussi toxique. Elle était un 1, il l’avait découvert par hasard en ouvrant une lettre de la CPAM où il avait pu voir son numéro de sécu et en tirer toutes les conclusions. Les 1, on pouvait pas lutter, ils étaient trop forts, trop puissants. Il en avait approché une, un jour, elle n’avait pas son badge et il avait pris le risque tout de même. Quel imbécile ! On ne le reprendrait plus à tenter le diable comme ça. Il aurait dû se douter, c’est elle qui avait engagé la conversation dans un des innombrables couloirs du labyrinthe qu’était l’immeuble abritant l’entreprise. Lui, il ne demandait rien, il attendait son tour à la photocopieuse, tranquillement, ressassant la cérémonie qu’il se promettait pour bientôt avec une 3 qui lui avait tapé dans l’oeil. Heureusement qu’il avait attendu un peu et qu’il l’avait vu pénétrer dans l’antre de la direction. Une cadre. L’horreur. Intouchable. Il en avait eu la confirmation en la croisant à nouveau quelques jours plus tard, sa fiche en bandoulière, pas de doute, c’était un 1. Il avait eu chaud.
- Mais tiens-moi mieux, bon sang ! Tu vas réussir à me faire tomber, empoté !
- Oui, pardon. Désolé.
Il l’agrippe un peu plus fermement, il faudra qu’il reprenne une douche, son contact le salit, pas question d’aborder Émilie en sentant la charogne.
Le journal ! Tout ce cirque pour prendre le quotidien régional étalé sur la table. Maintenant, il allait falloir l’aider à se recoucher, la border, arranger ses oreillers. Elle l’épuise. Un 1, y a vraiment pas de doute.

Aujourd’hui, donc. Emilie. Un 7.

Ca valait qu’il prenne soin de sa personne, qu’il se fasse beau, se rasant bien soigneusement, revêtant sa plus belle chemise et son pantalon à pinces. Il avait encore de l’allure, malgré les années. Il s’essaya à sourire, à avoir l’air doux et aimable devant la glace de la salle de bain. Ca irait. Ca irait bien. Un 7 quand même. Un autre. Il en tremblait de joie.

Elle était là, comme d’habitude, gentiment assise seule à la table, mangeant distraitement en lisant un dossier. Il y vit le signe qu’il devait se lancer, qu’elle n’attendait que lui, que c’était le bon jour. Il fit comme s’il cherchait des yeux une place libre, le plateau chargé de son déjeuner dans les mains, et joua la comédie de la découverte - ô miracle - d’un siège juste devant lui, en face d’elle, alors qu’il plissait les yeux pour voir jusqu’au fond du réfectoire. Un “Je peux ? “ murmuré, un assentiment poli et le voilà devant Emilie, face à face. C’est vrai qu’elle était charmante et bien élevée, avec cette pointe de distance polie et respectueuse qui le mettait dans tous ses états.
- Vous travaillez à table, dit-il, avisant le dossier qu’elle avait refermé et posé à côté d’elle. Mais vous devriez vous reposer. C’est la pause déjeuner !
Il comprit tout de suite, à son léger froncement de sourcils, qu’il avait choisi la mauvaise entrée.
- Je comprends, vous êtes surchargée de travail et vous profitez de tous les instants, bien sûr. Je ne veux pas vous déranger. Faites comme si je n’étais pas là, ce n’est pas grave.

Elle avait des dents magnifiques, très blanches et fortes mais imparfaitement alignées et il sentit leur morsure sur sa peau, son épaule peut-être ou son ventre, il eut du mal à réprimer un gémissement. Surtout contrôler. Il savait faire. Après, oui se laisser aller.

Elle ne disait rien, il sentait qu'elle posait de temps en temps un regard furtif et discret sur lui, peut-être qu'elle ne savait pas très bien comment entamer la conversation avec cet homme légèrement endimanché qui avait l'air de se raconter des choses plaisantes à en juger par le petit sourire qui ne quittait pas ses lèvres. Sans être laid, il était même plutôt bien fait, son visage était doux et ses traits réguliers, on ne pouvait se départir d'un sentiment de léger malaise en sa présence, comme s'il était en train d'entretenir une conversation passionnante avec lui-même et qu'il n'était pas totalement disponible pour ses interlocuteurs réels.

Antoine se demandait bien comment inviter Émilie à boire un verre, car c'était une technique éprouvée qu'il affectionnait beaucoup et épicer sa boisson relevait du jeu d'enfant. C'était la première étape, un passage obligé pas très folichon, mais la suite était proprement fascinante. Il en retirait beaucoup de joie et beaucoup de confiance en lui. De quoi faire face à sa mère.

Elle lui faisait moins mal, moins peur après. Il avait sur les rétines les couleurs fortes et les images dont il ne se lassait que très lentement. Un peu plus rapidement ces derniers mois. Il n'avait pas envie d'y penser.

Après, tout est flou. Le brouillard intégral. Pourquoi est-il donc solidement attaché, nu, à cette table en inox ? Difficile d’émerger d’un sommeil comme il n’en a pas connu depuis longtemps, sans rêve, sans cauchemar, le trou. Il cligne des paupières, sa tête lui fait un peu mal, pas une vraie migraine, une douleur lancinante qui le prend derrière la nuque et remonte jusqu’à son oreille. Un peu comme quand il se prépare à avoir la crève. Mais ce n’est pas ça, il le sait bien. Il tente d’ordonner ses pensées et de retrouver le chemin qui l’a conduit à cette étrange position, celle où il rêvait de mettre sa nouvelle 7. Émilie ! Où est-elle donc ?

Contre toute attente, elle a été ravie d’aller boire un verre, mieux encore, elle l’a convié chez elle, ce serait plus sympa, affirmait-elle, la foule des bistrots l’effrayait. Magnifique, pensa Antoine, inespéré. Elle se livrait toute cuite, une vraie 7, une merveille absolue, elle allait être son chef d’oeuvre, il en salivait d’avance. Elle a voulu boire une bière avant, pour la soif, parce que la journée a été longue, il prendrait l’apéritif ensuite, a-t-elle décrété.

-L’alcool fort n’est pas recommandé lorsque l’on est déshydraté, tu le savais ?

Émilie était passée directement au tutoiement à peine franchie la porte de sa petite maison isolée dans la campagne. De mieux en mieux, il le sentait si fort, ce coup, c’était un don du ciel, il aurait cru en dieu, il l’aurait remercié. Il avait bu très vite sa Heineken à même la bouteille, pratiquement cul sec, pressé de passer à autre chose et d’épicer enfin la boisson de son magnifique 7. Allait-il pratiquer la cérémonie ici ou la transporter dans son temple ? Le lieu lui importait peu en fait, mais il n’avait pas ses accessoires. Pouvait-il se permettre d’improviser avec ce qu’il trouverait dans la cuisine ? Il n’aimait pas changer ses habitudes, souvent ça finissait mal. Mais la situation était en tous points exceptionnelle, ne se reproduirait peut-être plus jamais, il fallait qu’il se montre à la hauteur des enjeux. Tout à ses préoccupations, il ne se sentit pas partir, les idées se bousculaient dans son esprit mais devenaient de plus en plus floues, hasardeuse, ses paupières se fermaient et peinaient à chaque fois un peu plus à s’ouvrir. La bière ! Merde.

Sa bouche pâteuse tente en vain de former des sons articulés, il a envie de jurer, de crier mais n’y parvient pas. Ses yeux écarquillés font le tour de la pièce. Une cave manifestement. Aménagée, propre, quelques cartons, des photos étranges aux murs, une lampe halogène au-dessus de lui, un chariot en métal couvert d’instruments qui lui semble chirurgicaux non loin de lui.

Un grincement se fait entendre. Long, pas sinistre, juste des gonds qui mériteraient une goutte d’huile. C’est bizarre, il n’a pas peur, ne panique pas. Il voudrait juste comprendre.
Émilie est là, devant lui, vêtue d’une étrange combinaison bleue en plastique la recouvrant presque entièrement. Elle n’a pas relevé la capuche qui bat sur ses épaules.
- Ah, tu es réveillé ! Quel bonheur. Tu sais que je t’ai cherché longtemps ?
- Moi ? Mais pourquoi ?
- Parce que tu es bleu, bien sûr.
- Bleu ?
- Mais oui, ta voix, elle est bleue. Et pas n’importe lequel. Bleu céruléen. Hyper rare, je n’en avais jamais trouvé. Ce n’est pas faute d’avoir cherché. Quelques bleus azur, deux bleus ciel, parfois je me contente d’un turquoise ou d’un bleu canard, mais mon graal, c’est le céruléen. Les voix sont des couleurs pour moi. Je hais les jaunes et les rouges. Impossible de les écouter. Elles me font saigner les oreilles. Je n’aime que les bleues, alors je les collectionne.
- Les voix ? Tu les enregistres ?
- Non, les cordes vocales, idiot. Et aussi le coeur. Sans coeur, la voix n’est que raison, elle devient bleue parce qu’il y met la couleur. J’ai entendu un jour l’orange d’une femme sans amour, cette couleur chaude était terne et fade. J’aime bien l'orange, sans plus, mais c’est agréable. Je l’aurais bien tuée de gâcher ainsi son timbre rare par son peu d’empathie.
- Alors tu vas me tuer ?
- Ben oui. Je suis désolée. Crois bien que si je pouvais faire autrement, je le ferais. Il n’y a malheureusement pas d’autre moyen.
- Non, ne t’excuse pas, je comprends. Moi je collectionne les chiffres. Tu es un très très beau 7.
- Un 7 ? À quoi vois-tu donc ça ?
- Ton badge. Au boulot.
- Ah mais ce n’est pas le mien. Il y a tellement de monde dans la boîte que personne n’a vu que j’avais pris celui d’une belle bleue électrique qui m’a donné bien du plaisir. Je suis allée travailler à sa place. Les gens s’en foutent des petites mains, ça m’a permis de te rencontrer. Une bleue outremer également, il y a deux semaines. Ce sont des mines, les grandes entreprises.
- Tu peux me donner ta date de naissance ? Juste ça, s’il te plaît.
- Bien sûr, je ne vais pas refuser ça à mon bleu céruléen. 5 février 1992.
- Et voilà ! J’en étais sûr. Tu es un 1, pas un 7. C’est de ma faute. Toujours pressé, je n’ai pas assez vérifié.
- C’est grave ?
- Ben là, tout de suite, pour moi, oui, tu ne trouves pas ?
- Et toi ? Tu leur fais quoi aux chiffres ?
- Je les découpe en 3, 5, 7 parts, ça dépend d’eux, pas de moi.
- C’est tout ?
- Non, je leur fais des choses…

Emilie le regarde attentivement, impassible. Un bleu, son bleu, elle l’a attendu toute sa vie, c’est normal que ça lui fasse un drôle d’effet. Pour un peu, elle se sentirait émue, presque comme une boule dans la gorge, les cordes vocales un peu nouées justement. Ce drôle de bonhomme, c’est son bleu à elle, à elle toute seule, et justement, lui aussi, il…
Tous les deux, peut-être ? un 7 bleu ? Quelle belle idée !

Antoine sent l’hésitation d’Emilie, il tente sa chance :
- Tu.. tu penses qu’on pourrait, tous les deux ? Enfin, tu vois, en unissant nos forces… Tu crois que ce serait possible ? Ma mère, justement, on se ressemble beaucoup… on nous confond toujours au téléphone.
Emilie ne répond pas tout de suite. Elle est attentive. Une lueur nouvelle allume son regard.

- Non, je ne crois pas. Attention, ça va piquer un peu, dit-elle en brandissant une seringue.


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