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Fiction : C'EST JEUDI, MARJORIE

Fiction : C'EST JEUDI, MARJORIE sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


C'EST JEUDI, MARJORIE

une nouvelle de Dance Flore et Psycho-Pat


 

C'était pas le dimanche qu'elle se sentait la plus seule. Non, ce jour-là, Marjorie partait passer la journée chez sa maman chérie, dans la banlieue voisine, manger le sempiternel gigot flageolets-pommes de terre dégueulasse trop saignant et parler de tout et surtout de rien. C'était pas une grande causeuse sa mère et surtout elle n'aimait pas parler de Nathalie, la femme de sa fille, sa nana, sa compagne, sa meuf depuis 13 ans.

Le dimanche avait un goût de raviolis froids à même la boîte et de pain un peu rassis. Un délice absolu. Un goût de liberté aussi. Liberté d'écouter le silence et pas les pubs de la radio, liberté de se foutre complètement de l'heure et de ne pas faire entrer le chat, peut-être liberté aussi, mais ça c'était mal, mal mal mal, de penser à...

La maison, sans être isolée, était un peu à l'écart du bourg, suffisamment loin des yeux indiscrets pour s'éviter les remarques désobligeantes sous forme de tags nauséabonds à l'orthographe parfois chancelante. Ça, elles y avaient eu droit. Mais c'était il y a longtemps. Maintenant, et bien maintenant... maintenant il y avait toujours Marjorie, toujours les dimanches seule, mais, en plus, il y avait les bleus jaunissants et la dent cassée. Et Marc à l'accueil qui lui avait demandé en se marrant si elle avait embrassé un réverbère. Quel con celui-là.
La dent ça se répare, et les bleus ça fout le camp. Mais pas la rage.

Ce jour-là avait également le goût râpeux du rouge dans un verre de cuisine, celui qui laisse une tache ronde sur la toile cirée crème, il bruissait du frottement des savates fatiguées sur le carrelage ardoise qui était pénible comme tout à garder propre. Quelle connerie elles avaient faite ! Mais c'est un dimanche on-s'en-fout, pas un dimanche-ménage, un qui respire lentement au rythme des nuages qui salissent le ciel et annoncent la pluie. Alors, les gros moutons gris qui passent en flânant, forcément, ça fait imaginer, ça pousse à la rumination. Elle se fera pas avoir, elle se l'est juré, elle n'y pensera pas, même si ses neurones la démangent. Même si elle en attrape une suée.

Pas de télé. Ah, non ! Qu'est-ce qu'elle peut être chiante Marjorie avec ces chaînes info qui beuglent du conditionnel du matin au soir. Rien que les jingles, la tentation te prend de tout foutre par la fenêtre. Du calme. Faut pas réveiller les nerfs. Pas tout de suite, pas maintenant. Putain, ça fait du bien d'être seule ! Elle titille sa dent cassée du bout de la langue. Pas réellement douloureux, mais c'est agaçant ce petit bout qui accroche la langue. Très. Incapable de ne pas le faire, elle ne pense qu'à ça pour éviter le reste. Parce que le reste, c'est juste pas possible.

Elle s'écouterait bien un peu de jazz, là, tout de suite, toute seule pour une fois, mais elle ne sait pas quoi, elle n'y connaît rien. Elle a les émotions à ça, prêtes à se faire câliner l'âme par du cuivre et des basses rassurantes, tout en restant peinarde dans son dimanche-cocon. Les disques sont là, bien rangés dans le coin du canapé, leurs pochettes bien droites telles des soldats passés en revue, rien ne dépasse. Ce sont ceux du père de Marjorie, autant dire des objets sacrés qu'elle n'avait pas le droit de manipuler sous peine de crises interminables et de tu-respectes-rien décochés comme des uppercuts.

Pas la force de chercher la bagarre. Elle se laisse tomber à nouveau sur la chaise un peu bancale de la grande table en bois massif - Marjorie y tenait -, faite pour accueillir les dix amis qui ne sont jamais venus. Le goulot de la bouteille claque sur le bord du verre, le pinard glougloute. C'est le troisième ou le quatrième ? Elle ne sait plus, refait le compte, passe en revue ce qu'elle a fait depuis l'ouverture de la boîte de conserve. Ce doit être quatre, non, trois... Oh, et puis zut, peu importe.

Sa femme va rentrer, d'ici une heure ou deux, pense-t-elle avec un sourire amer. Elle va filer directement faire la gueule sous la couette sans lui parler de ce que sa mère n'a pas dit, ou alors, ça va encore être acide et noir. Elle saura tout de suite à la mine qu'affichera Marjorie, elle la connaît par coeur. De toute façon, elle n’a plus que morose, maussade, colérique, hargneuse ou haineuse en magasin, toutes les autres expressions ont disparu du stock depuis longtemps. Ah si ! Y a teigneuse également, quand elle arrive à la sournoise et balance une saloperie longuement mûrie comme un couteau dans le dos, une vacherie qui la tue à chaque fois. Et les coups suivent...

Sa main touche sa joue, là où ça fait encore un peu mal si on appuie, elle aime bien, ça alimente la colère sans avoir besoin de la dire.

Le jazz, elle n’aime pas d’habitude, ça ne lui parle pas d’amour, ça ne lui chante rien, et puis Marjorie ne pouvait pas mettre un de ces foutus disques sans lui seriner toutes ces informations apprises de son père, des tonnes de trucs à la con - qui peut bien avoir envie de savoir ça ? C’était saoulant, ça retirait tout le plaisir qu’il y aurait eu à partager quelque chose ensemble. Elle faisait semblant d’apprécier, hochant gentiment la tête et tentait de la faire taire d'un baiser ou d'une étreinte mais non, parce que Papa se dressait pour toujours entre elles, n'est-ce pas.

Il y en avait eu des bons moments, oh oui. Elles s'étaient aimées, fort et longtemps. Quand elles s'étaient connues, Nathalie était seule dans la vie, presque par choix, confortablement installée dans son célibat, avec les avantages des journées pyjamas en veux-tu en voilà et de la vaisselle dans l'évier qui ne faisait chier personne, avec l'inconvénient de se sentir de plus en plus souvent bizarre, la seule à ne pas être accompagnée en soirée ou à dîner. Elle avait un bon job, une vie plutôt facile, mais pas de nana, voilà. Elle en avait eu, elle n'en avait plus. Elle ne fermait pas la porte non plus. Des amourettes, de la baise, des amoureuses, elle en avait eu. Mais là, elle était comme endormie, le corps avait peu à peu restreint ses exigences, jusqu'à s'assoupir presqu'entièrement. Et puis Marjorie était arrivée toute en rimmel qui coule et nez rouge, braillant que son mec l'avait plantée là, avait piqué la plupart de ses affaires et sa carte de crédit et qu'elle ne savait même pas comment elle se retenait de se jeter par la fenêtre. Marjorie, c'était la voisine de palier, une fille discrète et si manifestement amoureuse - genre je t'embrasse dans l'ascenseur et je ne jette même pas un regard à la voisine qui attend de pouvoir entrer dans la cabine - que Nathalie n'avait pas vraiment pris la mesure de son sourire craquant et de son regard pétillant.

Ni de ses fesses, évidemment. De jolies fesses rondes, bien en chair, appétissantes, comme ses seins, en fait. Et puis la voilà qui vient se réfugier chez elle, foutant un bordel monstrueux entre les mouchoirs noircis et humides et le contenu de son sac à main éparpillé sur le sol dans une vaine tentative pour retrouver le numéro de téléphone de ce salaud, au lieu de quoi elle était tombée sur un photomaton déchiré et maculé de chewing-gum écrasé et avait pleuré de plus belle. Nathalie, d'abord un peu dépassée par les événements, avait offert thé et biscuits, puis bras et paroles réconfortantes, puis baisers chastes et moins chastes, presque par automatisme. La surprise, c'était la réponse, chaude et douce, sans aucune ambiguïté. Le réveil.

Elle se souvenait avec émotion des premiers temps, avec nostalgie aussi. Surtout avec dérision, ces derniers temps. Qu'est-ce qu'elle avait été bête, qu'est-ce qu'elle avait été conne. Elle croyait vraiment que cette nana allait l'aimer tout le restant de sa vie ? Mais y a rien qui dure toujours dit Jonasz et putain de merde, oui, il a bien raison, y a rien qui dure toujours, sauf les emmerdes.

Elle se souvenait bien de s'être peu à peu sentie heureuse, épanouie, au lit bien sûr - et l’immense fierté d’être sa première, de l’initier, de la combler - mais pas seulement, avec cette confiance partagée, ce sentiment d'un grand tout qui les unissait, toutes les deux. La complicité. Même se cacher était bon, marcher côte à côte et soudain pousser l'autre dans une porte cochère pour lui rouler la pelle du siècle et caresser ses seins, glisser une main sous sa jupe.. Ne pas se toucher en public mais se murmurer des mots d'amour en faisant semblant de rien, au vu et au su de tous... le bonheur des fous rires, des petits gestes de la vie partagée qui tissent le bonheur d'être deux. C'était nouveau pour Nathalie, et désormais elle répondait avec fierté aux invitations de dernière minute qui prenaient pour acquis qu'elle n'avait rien de mieux à faire un : oui attends, je vais demander à Marjorie. Car oui, Marjorie. Tout le temps, pour toujours.

Pour sa famille, comme il n'y en avait beaucoup, c'était simple. Une tante dans le Nord, une autre en Charentes, une carte de temps en temps à chacune, un petit coup de fil tous les trois mois et le tour était joué. Mais pour la famille de Marjorie, c'était une autre paire de manches.

Nathalie inspecte vicieusement, une par une, les pochettes des disques. On y voit des mecs, que des mecs, le jazz est un truc de mecs, faut croire. Les précieux disques de Papa Jean-Jacques ! Pas touche sans révérence extrême. Elle en sort un de sa pochette, elle regarde le sillon noir éraflé. Elle crache dessus, elle fait rentrer sa salive dans le sillon en y promenant son doigt, les voilà tout humides, les joueurs de jazz à la con. Elle le lèche, c'est dégueulasse, elle le jette contre le mur. Elle pisserait bien dessus, même.

Elle les sort tous de leurs pochettes, elle s'assoit dessus, elle s'allonge dessus, les précieux disques de Jean-Jacques, ce connard, il est crevé bien fait pour sa pomme.

Le gentil papa n'a pas supporté que sa fille baise une nana ! Elle, sa fille adorée, la prunelle de ses yeux, sa Marji chérie ! C'est qu'il l'avait aimée, sa fille ! Sa femme : rien à foutre, elle faisait la bouffe et le ménage, c'était largement suffisant ! Et qu'elle ne la ramène pas, en plus. Non, la femme de sa vie, c'était sa fille. Le jeudi, quand les enfants n'allaient pas à l'école, il venait la réveiller à l'aube pendant la saison. Il avait tout préparé en bas, les thermos, les sandwiches, les manteaux, les écharpes et les bonnets. Les bottes fourrées. Le fusil et la gibecière qu'elle porterait fièrement même presque vide. C'est jeudi, Marjorie !, lui murmurait-il dans le cou. La matinée tous les deux, le bruit de leurs pas et des animaux qu'ils voyaient détaler dans le brouillard, l'impression d'être seuls au monde, tous les deux pour l'éternité. De temps en temps, le bruit du coup de feu, le brusque abat de l'oiseau, l'agitation des pattes du lièvre, la tache de sang qui s'épanouit. Leurs regards se croisaient alors, fierté et admiration, la grande main sur la petite : vas-y, va le chercher ! Elle lui servait de clebs cette conne !

Elle la tannait sévère avec ses histoires de chasse, la brume, la forêt, les champs aux mottes durcies, l'instant sublime où cette pauvre bête perdait la vie pour donner du plaisir à ces deux-là. C'était dégueulasse. Limite incestueux, même, à son avis, si on voulait tout savoir. Il y a des pères qui construisent des cabanes à leurs filles, ou qui leur font la lecture, d'autres qui leur apprennent à dessiner ou à faire mettre des buts dans la lucarne. Non, lui il allait zigouiller des bêtes sauvages pour lui montrer qu'il l'aimait. Tordu. Mais ça revenait tout le temps : C'est jeudi, Marjorie ! Connard.

Mais qu'est-ce qu'elle la gonflait, dingue ! Et Papa par-ci et Papa par-là. Même alors qu'il refusait absolument de lui parler, même quand il lui a fait dire par sa mère de ne plus jamais remettre les pieds à la maison de son vivant, même à ce moment-là, c'était toujours son papa chéri. Nathalie en bouillait de rage, mais elle ne disait rien. Petit à petit, au fur et à mesure que Jean-Jacques est tombé malade, un bon gros cancer de l'estomac, les choses ont changé entre elles.

C’est elle qu’il n’avait pas digéré, le Jean-Jacques. Ça lui en avait collé une boule fatale dans les tripes. Elle se sert une vodka bien tassée, ça va pousser le rouge et les raviolis. Oh, merde ! Le verre et la bouteille ont rayé les précieux vinyles sur lesquels elle se roule. Marjorie ne va pas être contente, elle va encore sévir. Nathalie pouffe, sanglote, parle seule, tout en même temps. Elle perçoit son monde à travers le brouillard de ses larmes et il lui apparaît bien dégueulasse. Sordide. Une maison vide, voilà sa récompense pour tous ses efforts : des reproches et des menaces, des accusations gratuites et des coups quand le ton monte trop haut pour la voix fluette de l’amour de sa vie qui ne sait plus alors que lui clouer le bec du marteau de ses poings ou de ce qui lui passe entre les mains. Sa joue et sa dent, c’est le joli vase en porcelaine qui lui venait de sa grand-mère. Là, il n’y avait pas sacrilège, pour elle, tout était permis parce qu’elle avait mal, elle. Elle souffrait des métastases de l’autre homophobe, de ses cheveux tombés à la chimio d’honneur sur les draps rêches de l’hosto où il avait passé l’arme à gauche. Lui qui avait toujours voté à droite, ça l’avait changé un peu.

Une autre vodka, il faut fêter cette agonie qu’elle a presque espérée libératrice pour sa Marjorie, mais non, ce fut pire encore. Elle était pratiquement devenue sa meurtrière, c'était elle qui lui avait collé le crabe, comme si elle lui avait fait avaler sa maladie en la versant dans la soupe. N’importe quoi ! Elle ne l’avait même jamais approché d’assez près pour lui cracher à la tronche tout ce qu’elle pensait de lui. Elle en a des regrets maintenant.

Une idée ! C’est tentant. Une autre vodka, ça aide à penser clair. Il est là, magnifique, au-dessus de la cheminée. Son flingue. Entretenu avec passion par sa fifille qui ne lui laisse jamais toucher la relique sacrée. Nathalie le décroche. Elle commence à pilonner méticuleusement les disques. Art Tatum rejoint la poudre de Thelonious Monk, Charlie Parker se mélange à John Coltrane qui accueille lui-même les éclats de Sonny Rollins. Un carnage en noir. La grande mixité du jazz enfin réalisée. Le boeuf de la mort. Des esquilles lui entrent dans les talons, coupent la plante de ses pieds, elle ne les sent même pas. La fureur s’est emparée d’elle, ses bras abattent mécaniquement la crosse déjà bien abîmée sur les précieuses galettes. Son visage est trempé de larmes et de morve, son front couvert de sueur, elle est échevelée, une Africaine pilant une immense bassine de mil, rythmant son massacre d’injures et de cris inarticulés. C’est sa gueule à l’autre abruti qui éclate sous ses coups, son bide plein de cellules mauvaises, ses yeux emplis de haine qui ont gâché tout ce qui était beau. SALAUD !

Elle s’effondre soudain. Comme privée d’énergie. Les fusibles ont sauté. Les piles sont à bout. Elle renifle, s’essuie le nez et les yeux d’un revers de manche et contemple le désastre. C’est fini. Elle le sait. Tout est fini. Son couple, son amour, sa vie.

Fiévreusement, elle se lève. Dégrisée, l’esprit d’une netteté impitoyable. Elle sait où sont les cartouches. La table de nuit de Marjorie. Elle l’a vue les y ranger. Les escaliers, quatre à quatre, les mains qui fouillent, déplacent, jettent, la boîte, enfin ! Les douze cylindres rouges avec les jolis chapeaux de cuivre. Elle en prend deux. Redescend.

Malhabile, elle peine à casser le fusil, il a peut-être pas trop aimé ce qu’elle vient de lui faire subir non plus. Nathalie découvre le mécanisme, c’est tout bête. Faut juste appuyer là, sur le petit levier et forcer un peu pour ouvrir le canon. Elle glisse les cartouches et referme l’arme dans un claquement sec. Ses mains ne tremblent pas. Elle sait ce qu’il lui reste à faire.

Elle a tout balayé. Tous les millions de notes qui étaient rangées en rond dans ces saloperies en plastique. Il pourra pas gueuler, Jean-Jacques, y a plus rien qui traîne. Un bon gros tas de solos de batterie, de saxophones et trompettes rutilantes. Elle aurait pas dû mais ça lui a fait du bien. Au moins, elle ne peut plus reculer. Elle pose une chaise face à l’amoncellement de débris noirs luisants, juste en face de la porte d'entrée, elle ne veut pas rater son effet. Nathalie pose la crosse au sol et son menton sur la sortie des canons. Elle va s'apaiser la tête, tuer les corbeaux qui tournent dans son crâne et faire taire leur chant lugubre. C'est pas facile. Elle essaie de coincer son gros orteil sur la gâchette, il a du mal à passer, se coince, elle s'énerve, tente encore, change de pied...

La porte s'ouvre à la volée sur Marjorie, interdite devant la catastrophe.
- SALOPE !, hurle-t-elle, outrée.
Nathalie lève la tête, surprise.
- Mais non, c'est jeudi, Marjorie, murmure Nathalie.
Alors elle pose bien ses pieds à plat, sourit dans la pénombre, son plus beau sourire à fossettes pour Marjorie, lève l'arme, ajuste silencieusement, et tire. Une vraie pro, une seule cartouche nécessaire. Jean-Jacques aurait approuvé.
Y a du ménage à faire maintenant.
Dimanche de merde.


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