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Fiction : CAROLE

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photo : Pixabay


CAROLE

une nouvelle de Laurent Alexandre


La nuit était passée à toute vitesse. Elle se souvenait d'avoir lutté pour ne pas dormir et puis juste la sensation du réveil, quelque chose d'urgent qui la saisit immédiatement. Tout est silencieux dans l'appartement, il fait encore nuit. Elle enfile sa robe de chambre bleu-vert ouatinée très douce, ses chaussons rouges. Elle a le cœur qui bat fort parce qu'elle fait quelque chose d'inhabituel, pas vraiment interdit mais qu'elle n'a jamais fait avant, alors peut-être que c'est interdit. Et puis parce qu'il devrait y avoir une surprise. Mais est-ce qu'il y a une surprise ? Hier, elle a demandé comment il ferait sans cheminée et on lui a répondu qu'il passerait par la fenêtre et elle a exigé que la porte-fenêtre du balcon reste ouverte toute la nuit et elle l'était quand elle est allée se coucher mais ont-ils respecté leur promesse ? Et comment fera-t-il sinon ? C'est pour ça qu'elle ne voulait pas s'endormir, pour vérifier.

Elle sort de sa chambre, passe devant celle de ses parents, obscure, silencieuse. Le couloir, la cuisine à gauche, la salle à droite, la porte vitrée ouverte, elle voit tout de suite que la porte-fenêtre est fermée, son cœur se serre. Le sapin est là, décoré, efforts partagés avec sa mère et oui, à ses pieds, des cadeaux emballés dans un papier rouge, or et vert, sanglés de bolduc rouge. Elle contemple les trois paquets, elle les trouve magnifiques, deux gros surtout et un plus mince.

Oh bonheur et émerveillement de ne pas avoir été oubliée, d'être comme tout le monde, d'être reconnue par le Père Noël. Elle a souvent l'impression de ne pas être comme les autres. Personne ne vient chez elle, on n'invite jamais personne parce que la maison est trop mal rangée, trop sale, parce que sa mère dit que son père ne peut pas se retenir de sauter sur tout ce qui porte une jupe, parce que sa mère est souvent au lit, patraque et son père absent. Et il faut se taire, ne rien dire à personne. Même sa grand-mère le lui demande, « pour ne pas faire de peine à ta maman ». Elle sent bien que ce n'est pas pareil chez les autres. Elle voit des pères qui serrent leur fille dans leurs bras, qui les embrassent sans que ce soit dégoûtant. Hier soir, quand elle était au lit, elle a entendu le grondement sourd et habituel d'une dispute entre ses parents. Elle a toujours peur de ce qu'elle trouvera au matin, sa mère morte, son père parti pour de bon, d'autres personnes qui l'emmèneraient loin. Elle regarde les paquets, comme ils sont brillants, attirants, bien emballés. Les plis sont parfaits, le papier est bien tendu et tout lisse. Elle attend longtemps avant de se décider. Pour ne rien perdre, pour ne pas gâcher, pour savourer toute seule, sans bruit, comme dans un rêve. Elle prend un des deux gros cadeaux et déchire tout doucement le beau papier, en faisant le moins de bruit possible. Miracle, c'est un baigneur, une fille, qu'elle décide instantanément d'appeler Carole. C'est exactement ce dont elle rêvait, un baigneur, un poupon dont elle serait la maman et dont elle s'occuperait. Elle a des yeux marron et des cheveux courts châtain bouclés. Ses yeux se ferment quand on l'allonge, elle a la peau douce et elle est toute joliment dodue. Elle est habillée d'un petit pyjama rose et blanc. Elle s'assoit par terre, dans sa robe de chambre toute chaude et toute douce, comme dans un nid d'oiseau rempli de plumes.

Elle regarde Carole, elle la tient contre elle, elle la serre dans ses bras, elle touche ses cheveux, détaille du doigt la petitesse de ses orteils, des oreilles, de sa bouche. Plus tard, elle ferait semblant d'allaiter Carole en retroussant sur son petit torse ses vêtements et son père lui demanderait de le nourrir aussi, appuyant sa bouche sur son sein inexistant. De ce geste lui resterait un dégoût profond pour lui et pour ce mouvement de bouche suggestif et répugnant qu'il eut à ce moment. Adulte, elle s'apercevra qu'une marque étrange dont l'origine lui sera totalement inconnue est apparue sur l'un de ses seins, comme la résurgence de ce souvenir inscrit dans sa chair. Le corps travaille souterrainement, sans cesse. Mais, pour l'instant, rien n'entame le bonheur d'être avec Carole.

Les autres cadeaux sont merveilleux aussi : le lit pour Carole, avec un oreiller et une couverture et un livre-disque de Blanche-Neige dont elle peut tourner inlassablement les pages et dont elle finira par connaître le contenu par cœur. Elle n’a pas le droit d’utiliser la chaîne elle-même car il y a un diamant (même en regardant de très près, elle n'avait rien vu de tel) et son père ne supporte pas qu'elle y touche de peur qu'elle ne l'abîme et qu'elle ne raye un disque.

Le bruit sourd de la dispute ronronne à l'autre bout du couloir, un reste mal éteint du feu d'hier soir. Son ventre se contracte, même Carole ne peut rien contre la peur. Elle la connaît depuis toujours, la peur. Elle l'accompagne partout, elle ne l'abandonne jamais totalement. Elle sait se faire obéir. La voix qui enfle brusquement, qui se met, sans prévenir, à déverser des injures, des mots qui font pleurer, des mots qui griffent, qui font honte. C'est pour ça qu'il n'y a jamais personne en visite chez elle, les mots voltigent encore dans les pièces, on risquerait de s'y cogner et on s'apercevrait de leur anormalité effrayante. Pendant les disputes, elle est obligée de se scinder en deux, une partie d'elle se recroqueville, se bouche les oreilles, met son cerveau en mode éteint pour ne se souvenir de rien, pour éviter les marques et les cicatrices, pour pouvoir aller dormir sans hurler, manger sans vomir, prendre son bain sans avoir envie de se noyer. Une autre partie est aux aguets, mains moites, coeur battant follement dans la gorge, pour protéger sa mère, pour ne pas la laisser seule, pour faire corps avec elle.

Si elle ignore les voix tumultueuses, peut-être que rien n'arrivera et qu'elle pourra être une petite fille ordinaire, un matin de Noël, avec ses parents, comme les autres. Peut-être qu'elle pourra s'en souvenir sans avoir ce goût amer dans la bouche. Peut-être qu'elle pourra le raconter à ses camarades sans avoir à mentir.

Elle ignore, et comment lui en vouloir, le malheur des autres, même si elle l'approche certainement sans s'en rendre compte. Elle ignore, mais cela allègerait-il sa peine, de le savoir ? , que beaucoup d'autres enfants sont malheureux et que ce jour de Noël est, pour eux, une journée plus dure que les autres. Pour elle, La normalité, c'est tous les autres, elle ça s'arrête à la porte de chez elle. C'est pour ça qu'on n'ouvre pas quand on sonne et qu'on fait les morts. C'est pour ça qu'on n'a pas le téléphone non plus. Elle fait tout pour que personne ne soupçonne rien, elle est joyeuse et bonne élève, elle a des amies, elle s'efforce d'imiter les autres à la perfection. Donner le change. Ne rien trahir. Quelques années plus tard, quand elle saura la vérité sur toute cette invention à la barbe blanche et au manteau rouge, elle en voudra à ses parents de lui avoir menti tant de temps, d'avoir eu plaisir à la berner, d'avoir profité de sa confiance. Elle se sentira bafouée parce que ceux qui sont les plus proches des enfants, qui exigent leur confiance, ceux à qui on remet sa vie sans questionner, sont finalement ceux qui trahissent. Plaisir pervers de voir les enfants pris dans les filets des mensonges, plaisir de tirer les ficelles, d'être en position de dominant parce qu'on a le savoir. Noël sera associé à une immense trahison et à la cruauté des adultes, comme une préfiguration des autres à venir. Une première marque pour endurcir les enfants, pour leur tanner le cuir. Un entraînement, en somme.
Ce matin-là, elle voudrait être comme les enfants des images qui déballent leurs paquets de Noël devant leurs parents attendris et souriants, dans une maison pimpante et gaiement décorée. Vivre un cliché. Ca doit être bon comme l'odeur d'un gâteau qui cuit dans le four, comme un câlin, comme un regard de fierté.

Ce matin-là, finalement, relèvera d'un autre type de cliché. Les mots ne suffisent plus, les insultes sont impuissantes à traduire pour de bon la rage et la haine, les coups suivent. Elle s'en rend vaguement compte aux cris qui lui parviennent de loin. Et puis le monde s'écroule : sa mère prend son manteau, toute pleurante et tenant un mouchoir sur sa tête qui saigne, son sac et s'en va. On entend le bruit de l'ascenseur.

Carole encore dans les bras, elle se tasse contre la porte, appelant sa mère, consciente de la présence de son père dans son dos. Ne pas se retourner.


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