Quatre Sans Quatre

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Fiction : CESSATION D'ACTIVITÉ

Fiction : CESSATION D'ACTIVITÉ sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


CESSATION D'ACTIVITÉ

une nouvelle de Dance Flore et Psycho-Pat


Octobre agonise et étend ses derniers nuages sombres entre la Dent de l’Ours et le Pommier. Le soleil naissant peine à signaler sa présence par quelques rais rougeoyants qui font de l’oeil à Cyprien Delmotte. Au docteur Cyprien Delmotte. Il y tient. Surtout aujourd’hui. Ensuite…

Il trempe l’épaisse tranche de pain complet largement recouverte d’un beurre bien jaune, baratté à la ferme, que la Jeanne lui a donné en paiement quand elle avait fait ce méchant rhume, la semaine dernière. Jeudi ? Ou vendredi plutôt, il ne sait plus.

- J’ai point d’liquide. Petit Jean est passé et j’lui a tout donné. Sinon, j’vous fait porter demain par le facteur, il est ben brave, il refusera point.
- Non, Jeanne, c’est très bien. Mais il y a trop, je ne vais savoir que faire de cette énorme motte. Vous voulez faire grimper mon cholestérol comme celui du Lucien ?
Il y en avait bien un kilo enveloppé dans un torchon à carreau à peu près aussi propre que les doigts de la fermière. Il allait encore stimuler son système immunitaire. Elle avait ajouté d’autorité des oeufs et une de ses délicieuses terrines de lapin qui emplissait l’air d’arômes magnifiques dès que le bocal en verre était ouvert. Une merveille, même s’il fallait s’escrimer sur cette languette de caoutchouc orange qui résistait à toutes les sollicitions et à tous les jurons proférés par Cyprien.
- Ça s’conserve, dites pas de bêtises et, le gras, vous en aurez besoin c’t’hiver. C’est d’bon coeur. Pis vous pourrez faire d’la tambouille maintenant que vous allez avoir du temps avec vot’ retraite. Si c’est pas malheureux, un homme bien comme vous, on en trouvera pu par ici. Vous restez dans vot’ maison quand même ?
- Je ne sais pas, Jeanne, je ne sais pas…
- Toujours personne pour prende vot’ suite ?
- Hélas non, les jeunes ne veulent pas venir, il préfèrent la ville et des horaires qui leur permettent de voir grandir leurs petits. Je les comprends même si ça me fait de la peine. On est bien tout de même dans nos monts. Bon, faut que je me dépêche, Maurice a encore son asthme qui le travaille. C’est pas que je m’ennuie, Jeanne, mais le devoir m’appelle.

Il avait lissé son épaisse moustache taillée méticuleusement, sifflé d’un trait le petit verre de goutte que la vieille lui avait servi d’autorité dès son arrivée et avait filé dans sa Jaguar fatiguée. Son seul luxe et il lui coûtait les yeux de la tête. Il n’avait plus le goût des femmes depuis que Mathilde, son épouse, l’avait quitté, lasse de son travail et du manque de lui, épuisée par cette rude campagne qu’il voyait pleine de vie, qu’elle sentait mortifère. Il la regrette encore. Souvent, la nuit, sa main parcourt le drap froid à côté de lui comme pour s’assurer que ce n’était pas un mauvais rêve. Elle a refait sa vie, loin d’ici, dans une ville du bord de mer, de celles où passent les touristes et les spectacles. Elle qui aime tant la culture et les sorties, c’est sa place. La sienne, elle est ici, sur ce plateau coincée entre les dents presque menaçantes des montagnes environnantes.

Aujourd’hui, c’est sa dernière tournée. Ce soir, il mettra un terme à sa longue carrière. Il va visiter tous ses patients âgés, ceux qu’il a suivi tout au long de ces années, presque quarante-cinq maintenant. Il ne peut plus. Bientôt la neige remplacera la pluie, il devra troquer la berline pour sa Range Rover rouillée mais il n’a plus la force de continuer. La souffrance le prend parfois et le laisse étourdi sur le bord de la route, l’oblige à s’arrêter comme il peut sur le bas côté pour ne pas avoir un accident. Il est pris aux tripes par une saloperie qui ne lui laissera pas une chance. Le docteur Cyprien Delmotte ne finira pas abruti de morphine, cachectique et râlant, dans l’anonymat d’un hôpital, il se l’est juré et tient toujours ses promesses.

Il pose son bol dans l’évier, ramasse les miettes machinalement, Pierrette fera le ménage, comme tous les jours, mais il a toujours fait ça, depuis tout gosse, il débarrasse sa table, ce petit geste faisait à chaque fois briller les yeux de sa mère.

7h30. Il a envie de mettre un costume, ce n’est pas souvent, mais sa tenue de tous les jours ne convient pas du tout à ce qu’il conçoit comme une cérémonie. Ils vont être étonnés, faudra trouver une explication sinon ça va jaser, ils sont capables de lui prêter une conquête et de s’arracher les neurones à deviner qui. Un sourire barre son visage. Il les aime ses patients et ne peut se résoudre à les laisser comme ça.

Il va préparer sa trousse. C’est spécial aujourd’hui. Il ne doit rien oublier. Reprendre la liste qu’il a établie cette nuit d’insomnie, à la lueur de sa lampe de chevet, de son écriture illisible.
Oui, ce jour est vraiment très particulier.

Quand il avait commencé, il était sûr de ne rester que quelques années, c’était ce qu’il avait du reste dit à Mathilde. Ce cabinet, c’était absolument tout l’opposé de ce qu’ils s’étaient figurés. Il avait fallu s’y faire, à l’âpreté du climat et du paysage, la neige qui n’en finit pas l’hiver, le froid qui lui foutait des engelures et faisait grimacer Mathilde. “Je déteste ces montagnes, elles m’oppressent, on dirait de grosses bêtes qui vont se réveiller à tout moment”, disait-elle. Elle était infirmière et avait commencé par travailler dans le petit hôpital distant d’une bonne vingtaine de kilomètres, prenant la route par tous les temps, la nuit, le jour… elle rentrait fatiguée, le dos cassé, les jambes flageolantes et d’une humeur de chien devant les difficultés auxquelles le personnel soignant se confrontait constamment. Elle travaillait dur, ne refusant jamais de remplacer les collègues, ni de prendre les gardes les jours de fêtes… Consciencieuse et méticuleuse, elle avait le souci du patient chevillé à l’âme. Quant à lui, il s’y était fait, aux routes escarpées, aux patients à la parole brève, aux visites dans des corps de ferme boueux à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. À aller de surprise en surprise, comme ce jour où cette vieille dame l’avait accueilli les deux pieds dans une flaque boueuse en lui disant que ça pressait pas tant que ça et que c’était point la peine de se hâter. Un peu mal à la jambe. Elle présentait une phlébite carabinée qui aurait alité n’importe quel urbain. Et il en avait tellement des anecdotes de même tonneau. Sur le plateau, il y avait de quoi faire pour deux.

Oh il avait bien cherché un collègue avec qui partager le travail, il y avait beaucoup de patients dans les années 80, il croulait sous les appels, il était comme les paysans qu’il soignait, il n’avait ni dimanche ni vacances, à peine quelques heures pour exercer sa fonction de maire du village, une fonction qu’il prenait très à coeur, comme tout ce qu’il faisait. C’était difficile de rejoindre l’hôpital à temps, parfois, surtout quand les routes étaient verglacées, alors il avait souvent mis les enfants au monde, assisté de sa femme parfois, paré au plus urgent, téléphoné lui-même aux secours et s’était occupé de trouver un voisin compatissant pour veiller sur les bêtes et les enfants en cas d’accident des parents. Petit à petit les gens avaient eu confiance en lui, il avait su s’intéresser à leur vie difficile et modeste et les écouter, sans les brusquer, prenant le temps aussi d’admirer les bêtes, de parler récoltes et mauvais temps, de siroter un café au goût de chicorée et d’avaler une petite lampée d’alcool maison pour se réchauffer la langue. Il avait appris à déchiffrer leur attitudes, leurs expressions, à comprendre sans qu’on les lui explique les problèmes, les angoisses, les peurs. Toute la frustration qu’il avait ressentie au début à fréquenter ces gens au parler lent et rare s’était évanouie, il s’était pris d’affection pour eux, on aurait pu presque parler d’amitié. Et plus il s’investissait et tissait des liens solides et indéfectibles, plus Mathilde ressassait et renâclait à aller travailler. L’hôpital était, de toute façon, déclaré peu rentable, et allait fermer sous peu. Trop cher pour trop peu d’actes, leur avait-on dit. En particulier la maternité, où apparemment on gardait les femmes trop longtemps après l’accouchement, leur accordant une semaine au moins de repos et de soins, s’assurant qu’elles étaient prêtes à s’occuper de leur bébé dans les meilleures conditions avant de les laisser partir. Pour Mathilde, qui avait fini par travailler dans le service obstétrique exclusivement, c’était le coup de grâce. Elle avait fait partie de toutes les manifestations, les délégations, les blocus et les piquets de grève. Elle avait arboré fièrement le brassard “en grève”, et collé l’autocollant “La maternité vous a vu naître, vous voulez la voir mourir ?” sur sa voiture. Elle y avait cru, sincèrement, expliquant que les 80 kilomètres qui séparaient son village du centre hospitalier représentaient une mise en danger de la vie des femmes comme de celle des bébés. Mais rien n’y avait fait, la logique économique prévalait, comme toujours, et de très loin, sur la logique humaine.

Cyprien comprenait très bien sa révolte et son indignation qu’il partageait totalement à ceci près qu’il ne pouvait ni se mettre en grève, ni réclamer du personnel supplémentaire. Sa charge de travail allait croissant et, lorsqu’il fut élu maire, parce qu’on le lui avait demandé, parce que personne n’avait envie de le faire, parce qu’il avait envie de faire quelque chose pour sa commune vieillissante et léthargique, alors il se transforma du même coup en courant d’air. Mathilde l’avait bien sûr soutenu, avait accepté de poser à ses côtés pour la feuille de chou locale et de venir l’accompagner deux ou trois fois à diverses occasions et puis elle avait fait ses valises et elle était partie. Elle avait démissionné, de tout, d’un coup.
Il était rentré et il y avait une lettre. La moitié du placard de leur chambre était libre et il s’était brusquement souvenu qu’elle lui avait souvent demandé de passer une soirée avec elle, qu’elle en avait besoin, qu’elle avait des choses à lui dire. Il disait toujours oui, oui, bien sûr mais le petit dernier chez les Grangier avait une otite qui se déclarait à 21.00, le père Antoine Anselme s’était cruellement coupé en curant les sabots de son cheval, il fallait répondre aux coups de téléphone de ses administrés, il fallait s’occuper du travail de secrétariat et mettre les dossiers à jour, payer ses cotisations, prendre les rendez-vous… dormir cinq heures était un luxe, alors passer une soirée en tête à tête avec Mathilde, pour agréable que ça puisse lui paraître, c’était un rêve.

N’empêche, il avait commencé par lui en vouloir de ne pas avoir eu le cran de rester. Et il l’avait maudite. Les jours qui avaient suivi lui avaient coûté des larmes de sang. Et puis il s’était souvenu qu’ils n’avaient pas fait l’amour depuis des mois, peut-être des années, qu’ils n’avaient pas pris de vacances, qu’ils n’avaient pas eu d’enfant. Alors il avait pardonné, petit à petit et le peu de place qu’elle avait encore dans sa vie s’est réduit à rien du tout, des souvenirs qu’il préférait oublier, sauf le matin, quand machinalement, il mettait la main sur l’oreiller symétrique au sien. Il l’avait retiré plusieurs fois pour déjouer cette habitude mais Pierrette le remettait en place et il n’avait jamais eu le coeur de lui en parler.

Ça n’avait pas changé grand chose à sa vie, tout compte fait. Il mangeait plus vite pour se débarrasser de cette corvée, grignotant le plus souvent debout dans la cuisine ou bien assis, occupé à tout autre chose, avalant machinalement une tambouille primitive. Pierrette se faisait du souci en le voyant maigrir et lui apportait souvent un plat qu’il suffisait de réchauffer. Mais il n’arrivait plus à trouver du goût à ce qu’il mangeait et toute nourriture lui semblait pareillement inintéressante. Il tâchait de passer le moins de temps possible chez lui et son emploi du temps surchargé lui apportait cette consolation facile. Ses patients l’avaient su, tout se sait évidemment, et il s’était contenté de décourager la pitié ou les discussions sur ce sujet en se montrant enjoué et affable, plus encore que d’habitude, noyant toute référence à Mathilde sous des déluges de sourires et de “ Oh ça lui convient mieux, vous savez ce que c’est, les femmes de la ville…”

C’est fini tout ça. Il n’y aura plus de dîners, plus de réceptions, plus de d’apéros avec le conseil municipal et les administrés. Il ne mariera plus la génération prochaine, il n’y a plus de jeunes pour fonder des familles, d’ailleurs. Il n’y aura plus rien tout court, le projet de communauté de communes est très avancé et son avis de maire de village fantôme n’a pas pesé lourd dans la décision. Le riche bourg voisin est en train de tout absorber et les agonisants sont priés de se faire digérer avec enthousiasme, sinon, vous comprenez, les subventions, les aides, le remboursement des emprunts… Édile en sursis d’un hameau mourant, médecin de patients finissants, bouffé sur pied par le crabe, il les collectionne, Cyprien...

La douleur est absente ce matin et Cyprien se demande si c’est la décision qu’il a prise qui l’a fait taire pour un temps ? Des corneilles et des pies se chicanent la dépouille d’un renard imprudent lors de sa traversée de la départementale cette nuit. Tout ce beau monde s’envole au feulement du moteur de la Jaguar.

La ferme de Donatien surprend à la sortie du virage, elle semble apparaître soudain où il n’y avait rien l’instant d’avant. Il faut connaître. Le pays ne se donne pas comme ça au premier venu, le docteur l’a appris souvent à ses dépends lors des nombreuses anecdotes qui jalonnent sa carrière. Il a plus d’une fois frôlé la catastrophe par négligence ou ignorance de tous les pièges que recèle la région, particulièrement lorsque la neige recouvre tout et qu’il faut avancer à l’aveugle.

Sans frapper, le médecin pénètre dans la ferme, il sait bien que nul ne viendra lui ouvrir. Le vieillard est seul, comme à l’accoutumée à cette heure. L’aide-ménagère ne travaille que deux demi-journées par semaine, elle sera là demain, et l’infirmière ne passe que le soir afin de s’assurer que tout va bien et lui administre le traitement qu’ils ont réussi à regrouper en une seule prise. Le fils de Donatien et sa femme sont depuis longtemps partis de l’exploitation rejoindre la masse des urbains chômeurs. Le service municipal de repas ne dessert plus les fermes reculées que trois fois par semaine, les frais de portage, comme le reste, ont dû être réduits. Ce ne sera pas avant demain, il a le temps. Le vieux doit dormir encore, il y a longtemps qu’il ne se lève plus avec le soleil.

Comment son coeur a-t-il tenu jusque-là ?, se demande le toubib. C’est un mystère. Il y a quelques années que le palpitant de Donatien bat la breloque et que l’ancien annonce son trépas prochain à tous ses visiteurs. En vain. Il est toujours là, marmottant ses souvenirs pour lui-même, alité dans la grande pièce sur un lit médicalisé qu’il ne quitte pratiquement plus, non loin de l’âtre où finissent de se consumer quelques bûches.

Sa poignée de main se fait plus faible depuis trois ou quatre mois, il ne se dérobe pas mais les muscles fondent à ne plus être utilisés. Ils en ont pourtant étalé du foin, ses bras, tendu des fils barbelés ou soulevé des charges pesantes avant de devenir flasques et inutiles. Delmotte a dû se démener afin que son patient ne soit pas casé, sans trop se préoccuper de son consentement, dans un des mouroirs aux appellations ampoulées construits depuis quelques années dans les régions à la population déclinante et vieillissante.

Le vieil homme geint, il n’a plus toute sa tête et la conversation est pratiquement impossible ce matin. Le médecin l’examine méticuleusement, note un début d’escarre au talon droit, un amaigrissement accru depuis le mois dernier et la perte du peu de repères qui restait dans le cerveau brouillé de Donatien. Cyprien dévisse le bouchon du flacon de gouttes de Digitaline. Il en verse tout le contenu dans un verre et, assis sur le bord du matelas, le donne à boire lentement à son patient dont il a soulevé la tête avec une infinie douceur. C’est lent et difficile, un peu de liquide s’échappe, mouille le drap, le vieux fait une fausse route et tousse à profusion, pourtant il avale vaille que vaille jusqu’à la dernière lampée.
- Voilà, Donatien, tu vas t’apaiser maintenant. Il est temps.

Il réinstalle confortablement le vieillard gémissant. Son coeur va ralentir inexorablement désormais. Cyprien se lève. Il rédige comme il le fait à chaque fois une ordonnance, une feuille de sécurité sociale et prélève le prix de sa visite dans la boîte à café renfermant l’argent liquide pour ses menues dépenses que son tuteur de fils laisse à Donatien lors de ses rares venues. Avant de partir, il laisse tomber la fiole qui se brise sur le carrelage.

- Au revoir, Donatien, à bientôt. Non, non, merci pour le café mais je dois filer, Ernestine m’attend. Vous savez comme elle est, toujours à s’inquiéter. Ce sera pour la prochaine fois.
Le corps s’agite dans les draps, le patient vomit et râle, il ne bouge déjà plus lorsque le docteur tourne la clé de contact de sa luxueuse berline. Madame Butterfly interprétée par Maria Callas s’élève des haut-parleurs tandis que le véhicule fait de même sur la côte à fort pourcentage qui mène aux Brisants où l’attend sa deuxième patiente de la journée.

Pour elle, ça a été tout aussi rapide et presque plus facile.

Elle a encore sa tête, la vieille Ernestine et une confiance aveugle dans son “sauveur” comme elle l’appelle. Ça date de quand il l’a tirée d’un coma hyperglucidique qui l’aurait fait passer s’il n’était arrivé aussi rapidement. Extirpé de son lit au beau milieu de la nuit par Victor, le gendre qui avait entendu sa belle-mère chuter sur le plancher de sa chambre, certainement en voulant se lever, Delmotte avait juste enfilé un manteau sur son pyjama pour gagner quelques minutes qui avaient fait la différence. Vingt-cinq ans désormais qu’il la suit et la soigne, surtout pour son diabète insulino-dépendant assez difficile à équilibrer qui a nécessité de nombreuses hospitalisations en endocrinologie. Encore un qui a filé, tiens, le Victor. Parti pour la capitale, alléché par un cousin qui lui a promis monts et merveilles. L’imbécile. Elle est stable depuis quelques temps mais Cyprien la visite régulièrement toutes les semaines, qu’il pleuve, neige ou vente. Il n’a pas totalement confiance dans sa façon de gérer ses dosages et sa prise de traitement. Il l’aime bien, Ernestine. Il l’a vue se rider peu à peu comme une pomme abandonnée au soleil, a géré sa ménopause et ses troubles, pansé ses plaies aux orteils qui n’en finissaient pas de s’étendre et s’infectaient à cause de sa pathologie, mais aussi de sa négligence. Il l’aimait bien mais ne pouvait plus rien pour elle. Elle, ce sera sans doute le facteur qui donnera l’alerte, il monte régulièrement lui apporter quelques provisions qu’elle lui commande ou prendre ses ordonnances avant de passer pour elle à la pharmacie.

Il a piqué le bout de son index, en a pressé la pulpe pour obtenir une belle goutte rouge qu’il a déposé sur une bandelette qu’il a introduit dans son appareil servant à mesurer le taux de sucre .

- Un peu élevé aujourd’hui, je vais arranger ça, lui a-t-il annoncé en élevant la voix parce qu’elle était devenue dure d’oreille. Cyprien a sorti une petite trousse de sa sacoche, y a pris une seringue à usage unique bien plus grosse que celles habituellement utilisées par les diabétiques, a ajusté une aiguille, piqué dans la capsule en caoutchouc d’un petit flacon qu’il avait apporté.
- Vous prenez pas mon stylo ?, a demandé la vieille dame de sa voix haut perchée en désignant son dispositif d’injection automatique réglé exprès pour elle.
- Non, pas ce matin, j’ai vu avec le docteur Jannol, il recommande de changer de produit si le sucre monte, répond-il en découvrant le haut de la cuisse de sa patiente.
- Et vous vous êtes fait tout beau, un rendez-vous galant ?, glousse-t-elle, l’oeil coquin. Elle s’appelle comment, la belle ?
Elle ne baisse même pas les yeux, aucun doute, aucune question. À peine un gémissement parce que la dose est élevée et que la piqûre est douloureuse. Si le médecin le dit, c’est qu’il le faut. Il lui a injecté toute la dose d’adrénaline qui a provoqué un arrêt cardiaque quasi immédiat. À peine quelques soubresauts et un cri, rien. Elle est tombée de son fauteuil, il n’a pas le courage de la rasseoir et la laisse sur le sol.

- Allez Ernestine, à vous je peux bien le dire, oui, j’ai un rendez-vous important, ce soir, le rendez-vous d’une vie…

Il prend le temps de se servir un jus. Un bien noir qui a chauffé depuis l’aube. Un verre Duralex, ceux avec un nombre au fond. 28. L’âge qu’il avait lorsqu’il est venu s’installer ici, après être tombé amoureux de la Dent de l’Ours qu’il a gravi des années auparavant au cours d’un voyage entre amis. La boucle est bouclée. Il est temps de fermer la boutique. Il souffle dessus, c’est chaud et il déteste se brûler la langue. Ça le gêne toute la journée ensuite. Autant prendre son temps, plus rien ne presse.

Il ferme bien la porte en sortant, ayant récupéré l’argent et fait ses papiers comme à chaque fois. Il est temps qu’il parte, les sphincters d’Ernestine se sont relâchés et une puanteur abominable envahit la maison.

Pour Ferdinand, l'asthmatique, celui des Hautes Terres, il appuie longuement un oreiller sur son visage. Pas de problème, le vieillard vit seul et personne ne s’inquiètera de ne pas le voir, il ne descend plus au village depuis des mois, plus capable de conduire ni de marcher aussi longtemps, ses problèmes pulmonaires n’allant pas en s’améliorant. Quatre minutes à presser sur son nez et sa bouche, les jambes et les bras qui s’agitent puis plus rien. Coup de chance, il était alité pour un rhume et n’avait pas pu opposer beaucoup de résistance.
Cyprien n’oublie pas de prélever son dû dans le porte-monnaie sur la table de chevet. Il n’y trouve que trente euros et doit chercher la monnaie dans sa poche. Il ne s’agit pas de passer pour un voleur.

Il reste encore Jean-Jacques et Micheline, ils vivent côte à côte, ce seront les derniers de la tournée, de la dernière tournée. Toujours cette confiance aveugle, ce respect pour le médecin, celui qui sait, qui soigne et rend la santé. Personne ne veut de ses malades, très bien, ils n’existeront plus pour personne. Il a presque honte de la façon dont ils s’abandonnent entre ses mains, des mains qui ont soutenu, palpé, ausculté, rassuré et écrit des milliers d’ordonnances, prescrit tous ces médicaments et ces examens approfondis. Ca fait si longtemps qu’il les connaît, comment pourrait-il faire autrement aujourd’hui ? Les laisser, ce n’est pas possible, pas humain. Ils ont besoin de la voix qui rassure et d’un bon sourire qui efface la peur et l’angoisse. Mais voilà, il n’y a pas de successeur pour Cyprien.

Et lui, et bien lui, il ne tardera pas à ne plus être en mesure de travailler correctement. Le mal fait son ouvrage insidieusement, sournoisement, il constate déjà les progrès de la maladie et sait qu’il ne faut pas compter sur un laps de temps très long avant de devoir rendre les armes.

Elle avait raison, Mathilde ! “Ils auront ta peau, disait-elle, pas la mienne.” Mais il n’y avait rien à regretter.

Il est fatigué, il est déjà près de midi. Sa tournée est terminée, ses cinq vieillards sont sauvés désormais, loin de tout tracas, ils ne souffrent plus de rien. On les découvrira bientôt, le facteur, l’aide-ménagère, l’infirmière peut-être. On les mettra en terre, avec une dose d’eau bénite et de recommandation à dieu et à ses saints. Il n’y a d’ailleurs plus guère que la terre riche et noire du petit cimetière entourant la vieille église à être travaillée sur la commune aujourd’hui. Les champs sont en jachère et la nature oublie, saison après saison, les humains ayant façonné depuis des siècles son apparence. Il rit tout seul, en pensant à Ferdinand, ce mécréant qu’on va enterrer comme un bon chrétien alors qu’il était resté à la porte de l’église le jour du mariage de ses filles ! Il haïssait le bon dieu de toutes ses forces, mais le père Jérôme n’allait sans doute pas en tenir compte, mieux valait mettre toutes les chances du côté du vieil homme. Qui sait ? Et, puis il avait sept paroisses à administrer et pas le temps de trop se pencher sur les curriculum de celles et ceux qu’il devait expédier. Dieu reconnaîtra les siens.

Il reste dans sa voiture. Pas envie de rouler, il profite du paysage, l’automne est sa saison préférée, avec tout ce qu’elle contient de souvenirs dorés et savoureux. L’hiver est perceptible mais n’a pas encore réussi à triompher. “Tu n’es qu’un rêveur, Cyprien, tu regardes l’automne avec affection et nostalgie sans jamais avoir profité de l’été !” Oui, sans aucun doute, un rêveur.

Pas le courage de rentrer chez lui, d’affronter la maison vide et froide. Même Sidonie, la vieille chatte, est morte la semaine dernière, derrière un buisson de roses anciennes, odorantes.

Dans la petite ville la plus proche se trouve un restaurant, un endroit qu’il a fréquenté quelquefois, clair, simple et de bonne qualité. Un bon repas chaud, pas un sandwich ou le contenu d’une boîte réchauffé au micro-ondes, un vrai repas avec un verre de vin, une serveuse peut-être, souriante et gaie, qui lui demandera plusieurs fois si tout se passe bien, si la viande est cuite comme il le souhaite, s’il désire autre chose. Elle l’appellera Monsieur et pas Docteur, elle ne saura rien de lui et sera heureuse de s’occuper de ce gentil client, satisfaite de son sourire et de ses remerciements. Il lui laissera un bon pourboire, même, quelque chose qui fera briller ses yeux. Elle se souviendra peut-être du vieux monsieur aux cheveux blancs qui avait l'air un peu triste et de sa belle voiture.

Une fois sorti du restaurant - finalement c’était un serveur entre deux âges qui avait mal aux pieds et ne s’était pas beaucoup inquiété de savoir s’il était satisfait de son repas - Cyprien reprend la route. Il rentre par les chemins tortueux, passe du temps à admirer le paysage, à faire affluer les souvenirs. Tant de souvenirs. Mathilde est partout, en robe légère, en manteau et bottes, les cheveux relevés en chignon ou libres et fous sur ses épaules, elle tend les lèvres vers lui, “Viens là mon Cyprien, viens là mon chéri, embrasse-moi donc !”
Il sort l’alliance de sa sacoche, elle n’est plus à son doigt mais elle ne l’a jamais quitté, elle n’a pas perdu la force de son symbole pour lui.

L'avoir toujours là, secrètement, lui faisait plaisir, son tout petit secret à lui, un cercle d'or et une date “pour que tu n'oublies pas, Monsieur tête en l'air !” Oh non, il n'avait jamais oublié, ni la saveur de ses baisers, ni le rire en cascade, ni le bonheur de savoir qu'elle l'aimait, lui, comme personne ne l'avait aimé avant.

Il la passe à son doigt, à son majeur parce que l'annulaire est devenu un peu mince maintenant. Il reprend la route, il sent le contact entre son doigt et l'alliance quand il serre le volant, c'est bon cette petite sensation, c'est un baiser furtif, un petit baiser de rien, l'ombre d'un souvenir. N'importe, ils se sont aimés, tous les deux. Et on ne peut pas lui prendre ces années-là.

Il arrive chez lui, en haut du village, sur la ligne de crête, entre sa Jaguar au garage, en faisant bien attention de ne pas rayer la carrosserie, l'entrée est un peu étroite, pas faite pour sa voiture mais c'est un homme méticuleux, Cyprien, jamais un accident, jamais une rayure, sa voiture est âgée mais parfaite, en meilleur état que lui, se dit-il en souriant. Il passe la main sur les sièges en cuir, le doux contact tiède. Il s'assure qu'il n'oublie rien, vérifie les multiples rangements et la boîte à gants.

Tout est en ordre. Il sort dans le jardin et pense à Sidonie. Elle est toute recroquevillée sur elle-même, une petite boule noire et blanche qui ne va bientôt plus ressembler à la délicate petite chatte douce et câline, redoutable chasseuse de rats et de souris. Il ne s'est pas assez occupé d'elle, juste à boire et à manger et de vagues caresses quand elle venait s'installer sur ses genoux. C'était plutôt Mathilde qui s'en occupait, avant.

Il rentre, se lave les mains, se les essuie soigneusement, l'habitude des gestes précis et efficaces, et trouve le mot qu'a laissé Pierrette : à manger pour le dîner dans le réfrigérateur, une petite liste de produits ménagers à racheter, les menus tracas de la vie quotidienne, les coups de fil scrupuleusement notés, et le courrier sur la table, soigneusement empilé. Soudain interdit par toutes ces petites attentions, par la gentillesse dont Pierrette a fait preuve toutes années, par la propreté et l'ordre qui règne chez lui, ce dont il n'a jamais eu à se soucier, quelque chose auquel il s'est habitué, qui lui paraissait tout naturel. Pas le temps de penser, ni de s’appesantir, c'était aussi bien, quel intérêt aurait-il trouvé à penser à lui ?

Il prend son téléphone, une relique lui avait dit le fils de Pierrette qui venait parfois entretenir le jardin. Pour ce qu'il s'en servait, c'était parfait, et il avait le numéro de Mathilde en mémoire, mémoire 1.
Juste un chiffre à presser.

Il monte dans sa chambre et s'assoit sur le lit, face à la fenêtre, il domine la vallée qui s'assombrit vite maintenant, il prend le temps de regarder les détails, s'absorbe dans la contemplation de toute cette vie fourmillante. “C'est beau, oui, mais c'est effrayant, Cyprien. Je crois que ne m'y ferai jamais, tu sais.”
Mémoire 1.
- Allô ?
- Bonsoir Mathilde, comment vas-tu ?
- Ah, Cyprien ! Ça me fait plaisir de t'entendre ! Tu tombes mal, j'allais sortir, une première au théâtre ! Je rejoins des amis, ça va être génial, on ira dîner après… mais je parle je parle, comme toujours ! comment vas-tu ? As-tu trouvé un successeur ? Tu as promis de venir me rendre visite quand tu seras enfin à la retraite, tu te souviens ? Adrien et moi serons ravis de t’accueillir aussi longtemps que tu voudras, tu verras c’est fantastique ici...
- Mathilde, coupe-t-il, elle est morte. Sidonie est morte. Derrière le massif de roses anciennes. Elle n’a pas souffert.
Il pense aux autres, eux non plus n’ont pas souffert. Il a fait en sorte qu’ils ne souffrent plus jamais. On n’a pas la sagesse des chats, on s’accroche aux seringues, aux comprimés, aux intra-veineuses.
- Oh la pauvre bête. Elle était bien vieille, remarque, c’est normal. Et toi, tu ne m’as pas dit ?
- Moi, ça va bien, je pense que je vais pouvoir partir bientôt, finalement. Très bientôt.
- Oh mais c’est drôlement bien ! je ne pensais pas que ce serait si rapide ! Formidable, je te laisse, je suis déjà en retard ! Je t’embrasse ! A bientôt !
- Au revoir Mathilde, oui à bientôt, bien sûr. Bonne soirée. Bonjour à Adrien.

Salaud d’Adrien.

Mais non, après tout, quelle idiotie. C’est absurde aujourd’hui cette rancoeur. Pourquoi traîner tout ça là où il va ? Elle avait raison, Ernestine, il a bien rendez-vous. Sa belle est une gueuse qui baise qui veut, cul offert au tout-venant, mais c’est elle qui prend et ne donne jamais rien. Un ventre infini, noir et attirant. Une gueule affamée qu’il a combattue toute sa chienne de vie et qui l’attend, un rictus de sourire en coin, ses yeux caves pétillants de savoir qu’elle a enfin réussi à le séduire. Il lui a même offert tout un chapelet de dévotions en cette belle journée d’automne, il est vaincu après tant de luttes vaines qu’elle savait gagnées d’avance, le voyant s’agiter, gonflé de toute sa science.

Cyprien regarde une dernière fois son beau diplôme, celui qui est encadré au-dessus de son bureau, son serment d'Hippocrate et son premier stéthoscope, offert par sa mère.
Il rédige et imprime une feuille A4 - CESSATION D’ACTIVITÉ - qu’il s’en va punaiser à la porte de son cabinet.
De retour chez lui, il barre l'avant-dernier élément de la liste. Plus qu'un.

À l’aide d’un escabeau, il a déjà accroché la corde à la grosse poutre qui traverse le plafond de son cabinet. Il peine à grimper sur le frêle tabouret d’examen, craint de chuter et d’avoir l’air ridicule, un fémur fracturé, transformé en ver, attendant les secours et l’opprobre…
Non. C’est bon. Il respire le plus calmement possible pour apaiser les battements de son coeur. Il se veut serein.

Il sourit. Posté juste devant la fenêtre, face au V que forment la Dent de l’Ours et le Pommier, Les feuillages rouges et ocres de la forêt s’agitent dans un au revoir solennel. Son sourire s’accentue, il pense que son corps, pour un temps, tel le balancier de la vieille comtoise du couloir, celle que ne supportait pas Mathilde malgré les vers d’Apollinaire gravés sur son cadran, fera le métronome et marquera le tempo. Donatien, Ernestine, Ferdinand, Jean-Jacques et Micheline l'attendent, l'appellent...

- Je viens, murmure-t-il, faisant tomber son fragile piédestal.

“Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure”


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