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L'AMÈRE DÉFAITE

Fiction : L'AMÈRE DÉFAITE sur Quatre Sans Quatre

L'AMÈRE DÉFAITE

une nouvelle de Dance Flore et Psycho-Pat


Elle attend. Il viendra.
C'est sûr, il reviendra.
Mais si, il reviendra. C'est pas facile pour lui, sûrement son boulot, sa femme, ses enfants.
Elle ne les connaît pas mais elle les devine rechignant à le laisser partir, il est déjà si peu là.
Elle n'a jamais reçu le faire-part de mariage. Ni ceux des trois naissances. C'est déjà loin. Oh, c'était sans doute mieux, qu'est-ce qu'elle serait allée faire là-bas, de toute façon ? C'était beaucoup trop loin pour elle. Elle ne conduisait plus depuis longtemps.

Ça, c'était du temps où elle était jeune, quand elle avait son petit garçon à s'occuper. C'est pas facile quand on travaille. Il était mignon, son petit homme.
Elle n'avait pas pu s'empêcher de dire à Paulette, sa vieille voisine – combien ? Quarante ans de voisinage ? Quelque chose comme ça, ça compte dans une vie ! À quel moment une voisine devient-elle presque une amie ? À force de se croiser et de voir les enfants grandir, d'échanger des nouvelles et de se rendre de menus services, on devient ami, peut-être? - qu'il se mariait avec une fille bien, une fille tout ce qu'il y a de gentil. Elle n'avait pas eu envie de le dire, même si ça lui brûlait la langue, une fille riche, la fille des médicaments Hastiers. Elle avait espéré que Paulette recevrait un faire-part, mais non.
Il avait dû oublier.

C'était sans importance, finalement, elle n'en parlait pas beaucoup, elle préférait parler des enfants de Paulette dont elle suivait les carrières et les démêlés sentimentaux avec la même curiosité qu'elle avait pour ses feuilletons. Sauf que là, c'était en vrai et que l'oeil au beurre noir de Cécilia, c'était pas du maquillage ! Pauvre Cécilia, elle n'avait décidément jamais eu de chance dans la vie.
Et quand elle s'était amourachée de Paul ! Ah là là, elle avait bien failli devenir folle avec cette gamine toujours plantée devant la porte d'entrée à demander si Paul était là pendant qu'il faisait le mort, les yeux furibonds et suppliants, caché dans la cuisine. Il n'en voulait pas de Cécilia, son Paul. Elle était plutôt mignonne et gentille, Cécilia, pas très vive mais douce et rieuse. De jolis yeux bleus dans une bonne bouille ronde. Elle restait sur le pas de la porte à bavarder avec elle, pour faire passer la pilule de la déception, elle se doutait bien que Cécilia se moquait pas mal de ses petites réflexions sur la froideur de la saison et sur les derniers épisodes de sa série préférée, mais quand même, c'était mieux qu'un au revoir sec et bref.

Elle se souvient. Elle passe la journée à se souvenir, sa mémoire comme un refuge chaud et amical. Parfois, quand elle n'a pas trop mal aux jambes, elle monte sur un escabeau pour prendre la boîte à photographies tout en haut de l'armoire. Il y en a de la poussière là-dessus, elle se dit chaque fois que c'est une honte et elle se promet de s'y attaquer et puis, le temps de redescendre, elle se souvient que ça ne va pas faire de différence pour qui que ce soit, finalement. Elle garde le rez-de-chaussée bien propre pour les visites éventuelles, ça l'embêterait qu'on pense du mal d'elle, mais c'est tout. Le reste, c'est du vite fait machinal.

Elle toussote, le souffle court, s'assoit sur son fauteuil favori, celui dont l’appui-tête est un peu râpé maintenant qu’elle y passe de longues heures à zapper d’une chaîne à l’autre afin de trouver quelque chose de regardable en attendant Des chiffres et des lettres.

Tout va si vite à son âge, les jours filent sans qu’elle s’en aperçoive, les matins et les soirs se succèdent à une allure folle, elle n’a jamais l’impression de patienter bien longtemps. À cinq ans, demain est à des années-lumière, à soixante-dix, le mois prochain, c’est tout à l’heure.

Quelle aventure de se hisser ainsi pour récupérer la mémoire enfermée dans ce carton à chaussures informe. Plus risqué que de la repêcher dans sa tête où, elle doit se l’avouer, parfois, tout s’emmêle dans un entrelacs de visages sans nom ou d’événements sans suite chronologique cohérente. Il va falloir la ranger dans un endroit plus accessible, la conserver à sa portée.

Elle en ôte le couvercle avec solennité et le pose à côté. Sans baisser les yeux sur le contenu, elle plonge les mains dans ce bain de jouvence possédant le pouvoir de la ramener à sa jeunesse évanouie.

Ses doigts se complaisent quelques secondes à se noyer dans les dizaines d’instantanés sur lesquels une parcelle de son existence est figée.

Elle laisse le hasard décider du moment qu’elle revivra. Maintenant. Elle pince un cliché entre son pouce et son index, l’extraient de la masse, baisse les yeux avec une pointe d’appréhension.
Noir et blanc.

Il ne date pas d’hier donc. Il n'y en a pas d’hier de toute façon, au mieux avant-hier, et encore...
Un coup d’oeil à la dérobée, ne pas aller trop vite, le temps du souvenir est un voyage qui ne souffre pas la précipitation. Il faut en appréhender tout le suc, les aspérités, les parfums, les bruits, les douceurs, ne rien omettre, être méticuleuse et appliquée pour en apprécier pleinement la saveur, agréable, acide, sucrée ou amère, peu importe. Les arômes doivent monter un à un, se contrarier l’un l’autre, trouver leur équilibre, avant de juger de la qualité de la réminiscence, des véritables émotions soulevées. Elle rosit, c’est comparable au sexe, pense-t-elle, les préliminaires sont essentiels pour éprouver tout le plaisir d’un grand souvenir.
Elle en pense des bêtises, tout de même ! À son âge...
Elle en secoue la tête, encore amusée et un peu honteuse de sa comparaison hardie.

Voyons voir. Une prairie. Elle et un couple. Ils posent tous les trois pour l’objectif de son Jean. Un après-midi de pique-nique.

Claude ! Ça y est, elle le remet bien, il était si drôle, un fieffé blagueur. La blonde, par contre, sa fiancée de l’époque, elle ne parvient pas à retrouver son prénom. Ce n’est pas celle-ci qu’il a épousé finalement. Il en a eu tant aussi, ce gaillard, chaque semaine une autre à son bras. Il a eu bien raison d’en profiter, il est mort en 86 ou 87. Un accident de voiture. Elle l’a appris par hasard, une amie commune lui a donné l’information au cours d’une conversation anodine quand elle l’avait rencontrée à l’épicerie. Elle avait failli en laisser tomber son cabas. Comment en étaient-elles venues à parler de Claude ? Aucune idée.

Ça lui avait fichu un coup terrible. La vie peut foutre le camp, la mort ose frapper quand elle le souhaite, sans prévenir. Comme pour son mari...

1967, c’est ce qui est inscrit au verso. Elle avait vingt ans. Jean un peu plus, il avait fini son service militaire et travaillait déjà chez Martinet à vendre des tuyaux et du ciment, elle débutait dans le secrétariat, aux usines Lapointe & Fils. Une autre histoire, pas si belle que ça non plus. pas la peine d’y penser, ça lui donne des aigreurs.

Elle revient à la photographie toujours dans sa main.
Tous les quatre, ce soir-là avaient écouté Sergent Pepper’s sur le Teppaz de Claude en fumant des blondes. Ils dansaient le twist, les gars buvaient du whisky et les filles du gin-fizz. Quelle époque ! Elle n’avait pas mal à ses jambes en ce temps-là. Elles étaient moins enflées, il faut dire.
Déjà trente ans qu’il est mort ? C’est fou. Elle le revoit passer ses doigts en peigne dans ses cheveux gominés, attentif à son image, un peu crâneur, beaucoup farceur. Il lui aurait bien plu à elle aussi, s’il n’y avait pas eu toutes ces donzelles à tourner autour. Et puis il y avait Jean...

Et s’il ne venait pas ? Non, non, non, ce n’est pas possible. Il ne lui ferait pas ça. C’était un gosse si mignon, toujours à essayer de faire plaisir à sa maman, et bon élève avec ça.
Exceptée cette sottise à ses quinze ans. Tous les adolescents ont des moments difficiles, il avait su se reprendre, heureusement.
Il va venir. C’est sûr.

Sans le décider vraiment, elle repose la boîte et l’épreuve sur la toile cirée jaune ornée d’iris bleus qui couvre sa table, se lève en grimaçant.
Son dos. Qu’est-ce qu’il peut la faire souffrir ! Elle n’aurait pas dû tirer sur ses bras pour atteindre le carton, elle va le payer maintenant. Ses mains massent ses lombaires endolories, lui tirent un gémissement.

À petits pas, la vieille dame se dirige vers la fenêtre de la cuisine, vérifier encore une fois que la voiture n’arrive pas. Elle ne sait laquelle espérer, il y a si longtemps qu’il n’est pas venu qu’il ne doit plus conduire la même. Il en change sans doute souvent, il a les moyens désormais, songe-t-elle.
Combien de temps, d’ailleurs ? Seize, dix-sept ans ? C’est loin, Bordeaux , c’est vrai, mais tout de même.
Elle écarte les voilages en tulle qui lui masquent la rue. Rien.
Mais il va venir. Il tarde, c’est tout.
Et s’il lui était arrivé quelque chose sur la route ?

Avec Jean, ils avaient réussi à acheter cette maison, c’était un peu difficile parfois de boucler les fins de mois, fallait compter, mais Paul n’avait jamais eu à en souffrir. Colonies l’été, au soleil, au bord de la mer ou à la montagne, que du bon air et toutes sortes d’activités, c’était bien pour lui. il pleurait toujours un peu au moment de la séparation, quand il était tout petit, mais elle était sûre que ça passait vite. Fallait pas y prêter attention, juste lui moucher son nez et lui rappeler d’être obéissant avec les monos et le directeur. Plus il grandissait et plus c’était facile, il ne voulait même plus que son père l’aide à transporter et à installer les bagages dans le filet du compartiment, c’était un vrai petit homme.

Elle avait le coeur un peu serré, comme toujours, mais les garçons, c’est comme ça, n’est-ce pas, ça a de la fierté. Elle avait eu du mal à renoncer aux bisous devant l’école, le matin et à lui donner la main dans la rue. Mais il montrait de tels signes d’impatience et son visage renfrogné suffisait à lui expliquer que c’était fini tout ça. Sûr qu’avec une fille, ça aurait été différent. Elles sont plus câlines et douces.

Elle retourne à la cuisine, guette la rue. Bien sûr qu’il n’écrit plus depuis longtemps, mais renoncer à espérer est trop cruel.

Le petit jardinet devant la maison n’est plus très bien entretenu, c’est devenu un peu plus difficile chaque année de couper les haies et de tailler les arbustes. Elle avait mis du coeur à jardiner, pourtant. Elle avait soigneusement créé les massifs de bégonias et de pensées, délimités par ces petites bordures en plastique vert et rouspétait si Paul venait à faire rebondir son ballon parmi ses jolies plantations sagement rangées. Elle balayait soigneusement l’allée centrale et même le trottoir devant chez eux, parce que c’est la première impression qui compte. Pas souvent de courrier, encore moins de paquets, personne pour franchir le portillon et venir sonner à sa porte. Il n’y avait plus grand monde à venir chez elle, maintenant, de toute façon.

Elle quitte son poste d’observation, va pour se resservir un café, elle en fait toujours trop, elle ne connaît que la dose nécessaire aux quatre tasses, deux pour chacun, quand Jean était encore là. Une antiquité, cette cafetière, mais fidèle et solide. Elle ne manquait jamais de la nettoyer, de bien enrouler le fil électrique autour de son socle et de ranger le café moulu dans une boîte au frigo. Paraît que c’était mieux, sa coiffeuse le lui avait dit. Elle résiste à la tentation d’allumer la télé. Elle la regarde trop, elle s’endort devant parfois et se réveille tout d’un coup, le cou douloureux, la bouche sèche, devant elle ne sait quel programme bruyant et incompréhensible. Dans ces moments-là, elle donnerait tout pour pouvoir parler à quelqu’un. Alors elle met la radio, substitut à la télévision, un programme divertissant, il y a en plein. Les gens rient, les blagues fusent, c’est drôle et elle a presque l’impression de ne pas être seule. Les infos, c’est trop déprimant, le chômage et la politique, ça ne l’a jamais vraiment passionnée. Les patrons, c’est de la racaille mais il en faut, on n’a pas les diplômes quand on est ouvrier, on pourrait jamais savoir gérer une entreprise. Mais quand même.

Ils avaient eu de la chance, Jean et elle, ils avaient travaillé presque toute leur vie, ils avaient pu assurer pour le pavillon et puis les études du petit.

Quand même, ils avaient eu chaud quand ils avaient dégraissé chez Martinet. Elle, elle ne craignait pas grand-chose, elle avait son diplôme de sténo-dactylo, elle pouvait trouver du travail facilement. Et ils avaient été gentils, chez Lapointe, ils lui avaient payé des formations pour apprendre à se servir de l’outil informatique. Elle en avait bavé, elle avait travaillé drôlement dur pour être opérationnelle et maîtriser les nouvelles technologies. C’était ça ou la porte, on le lui avait clairement dit. Jean n’y connaissait rien, ça le fatiguait rien que de l’entendre en parler. Elle avait bien tenté de demander de l’aide à Paul mais il avait déjà bien assez à faire avec ses études, le pauvre garçon. Elle ne s’était pas si mal débrouillée, finalement.

Jean, ça avait été plus difficile, bien plus. Il avait échappé au licenciement mais avait perdu son poste d’agent de maîtrise. Oh il avait toujours le même salaire, mais c’était un jeune diplômé qui avait pris son poste de commandement. Il avait été relégué à des tâches subalternes, mis au placard comme ils disent à la télé, parce que ça aurait coûté trop cher au patron de le mettre dans la charrette comme il disait, vu son ancienneté.

C’est là qu’il a commencé à boire un peu plus. Puis un peu plus encore. Comme le font les hommes quand ils ne savent plus qui ils sont ni pourquoi la tristesse s’abat sur eux. Avec l’alcool, vint la colère pour les autres, sans qu’il définisse jamais très bien qui il visait par là, tout en précisant bien que tout était de leur faute, que lui n’avait rien à se reprocher.
Oh, il n’était jamais saoul, mais il perdait parfois légèrement le contrôle de ses mots quand le malheur était trop dur à mâcher pour être avalé.

Les fiançailles s’étaient déroulées chez elle, enfin chez ses parents, un vrai palais. Sa maisonnette aurait tenu toute entière dans le salon. Et même le jardin avait des allures de palace, décoré et embelli de dizaines de bouquets. Elle s’était avancée, ravie de voir de si belles choses, montrant du doigt à Jean et Maurice tel ou tel ornement incroyablement ingénieux. Puis elle avait croisé le regard amusé de la mère d’Elinor. Foudroyée.

De la famille, il n’y avait qu’eux et Maurice, le frère de Jean, tout aussi déboussolé par l’apparat et le dédain dont faisaient preuve les autres invités à qui nul n’avait songé à les présenter. Elle s’était sentie ridicule face à ces jolies robes de luxe et ses dames qui parlaient de choses dont elle n’avait pas idée.

C’est depuis qu’il n’était pas revenu. Dix-sept ans. Il ne pouvait pas être fâché tout de même. Ce n’était pas sa faute à elle s’ils n’avaient parlé à personne. Pas vraiment celle de Jean, non plus d’ailleurs si la vie avait été si mauvaise avec lui. Maurice, lui, il était juste bête. Il savait jamais s’arrêter quand il était parti à faire le jacques. Il est mort aussi. Un infarctus foudroyant, à peine cinquante-cinq ans. Faut dire qu’il abusait des bonnes choses, les entassant dans son énorme corps d’au moins cent kilos. Elles avaient bouché ses artères qu’il avait dit le médecin en hochant la tête.

Ils s’étaient tassés dans un coin, tous les trois, ne sachant plus que faire, mal à l’aise dans leurs vêtements neufs. Une folie ces chaussures vernies, mais elle s’était dit qu’elle les mettrait de nouveau au mariage. Elle qui les trouvait si beaux en sortant de la maison, sur leur trente-et-un comme on dit, même la voisine les avait admirés et avait fait une photo, elle avait vite vu qu’ils avaient l’air démodés et empruntés. Elle ne savait pas ce qui n’allait pas, ils avaient mis cher dans leur garde-robe pour faire honneur à Paul et à Elinor, mais ça n’avait plus du tout l’air beau et chic, en face des invités de la future. Elle avait juste retenu ses larmes et souri bravement, serrant toutes les mains qu’on voulait, incapable de faire mieux que de bredouiller, la voix toute serrée dans son gosier. Puis Jean avait eu l’air de plus en plus triste et avait bu avec cet abandon propre aux jours de défaite inéluctable. Sans attendre la fin de la fête, obéissant à un signal connu de lui seul, il s’était levé et avait dit : “On s’en va.”

Jean, c’est le cancer qui a eu sa peau.
Ça avait été long et pénible, douloureux. Une mort à petit feu, qui mijote dans les os, broie les chairs et les nerfs, jour après jour mais qui sait prendre son temps afin de bien tourmenter celui qu’elle a réussi à attraper. Un an et demi, elle avait joué avec lui, c’était encore pire quand il était soigné que quand les toubibs le laissaient tranquille. À croire qu’ils étaient complices, la mort et eux.

Il n’était pas venu aux obsèques, il était avec elle et les enfants en Amérique. Du coup y avait pas eu grand monde. Martinet n’était pas là non plus. Bon débarras, il avait dû penser.
Elle, fallait bien l’avouer, elle avait été soulagée. La fin avait été horrible, comme une longue séance de torture à laquelle son mari n’avait pas survécu. Elle avait bien souffert aussi, allez, c’était pas drôle à voir son mari qui pourrit dans son lit. Il n’avait pas voulu crever à l’hosto comme il disait.

Ça fait combien ? Trois ans ? Oui, c’est ça, ça fera trois ans pile dans un mois.
Son père n’est plus là, il doit bien avoir pardonné à la fin. Elle n’avait rien fait.
Il va venir, c’est sûr.
La fête des mères, c’est sacré. Il lui faisait de si jolis poèmes lorsqu’il était enfant. Elle les a tous conservés, dans sa table de chevet, elle les lit souvent le soir avant de s’endormir seule dans le grand lit.

Elle essuie une larme dévalant sa joue gauche. Il ne faut pas qu’il voit qu’elle a pleuré, il aurait du chagrin. Idiote ! Tu parles de retrouvailles. Sa mère en pleurs, elle aurait bonne mine.
La radio débite son lot de drames, elle n’a pas fait attention mais c’est l’heure des infos. Encore ces fous qui se font sauter au milieu des gens. Dans quel monde, on vit ! Y a plus de sécurité nulle part.
Et son fils toujours par monts et par vaux, à prendre l’avion comme elle prend l’autobus !
Son coeur tape fort à cette funeste éventualité. Elle y porte la main, retourne à la fenêtre, anxieuse, il y a beaucoup d’accidents de la route durant ces week-ends de mai, d’après le journaliste.
Mais non, pas lui, il doit conduire une grosse voiture, très sûre, bardée de gadgets qui les protègent, lui et sa famille.

Elle retourne à la fenêtre, guette l’allée dont le ciment se fendille maintenant en quelques endroits, laissant apparaître quelques touffes de fleurs ici et là. Jean aurait su quoi faire. Et la barrière qui a besoin d’être repeinte. Ca fait des années que l’usure s’installe sans qu’elle y fasse grand-chose. Le plus souvent, elle ne voit rien, il faut qu’elle emprunte, comme aujourd’hui, les yeux d’un autre, pour remarquer toutes ces choses.

Devant la maison de la voisine, une voiture vient de s’arrêter. Elle la connaît bien, c’est la Kangoo rouge de sa fille. Ils sortent, un large sourire sur le visage, les petits se précipitent dans les bras de leur mamie qui est venue au-devant d’eux, toute apprêtée. Cécilia tient un gros bouquet dans ses bras, pendant que son mari détache le bébé et le sort de son siège. Ah, elle s’est bien consolée Cécilia et elle a l’air si heureuse, maintenant. Elle embrasse sa mère en lui souhaitant une très bonne fête et en lui fourrant le bouquet dans les bras. Les petits se précipitent : Mamie !
Elle a beau ne pas être jalouse…

La cuisine embaume, la blanquette mijote et le gâteau est au four. Une tarte aux pommes. Il adorait sa tarte aux pommes, un peu caramélisée, servie avec une boule de glace à la vanille.
Le dessert préféré, qu’il réclamait toujours quand il invitait des copains à la maison. Tous ces petits affamés, ça faisait chaud au coeur de les entendre jouer dans le jardin, et tant pis pour les fleurs écrasées par les petits pieds en cavalcade, ces jours-là. Elle était une bonne mère, son petit garçon avait des amis, ils étaient tous dotés d’un solide appétit, leurs pieds et leurs mains étaient sales et leurs genoux couverts de mercurochrome, tout était parfait. Le désordre dans la chambre de Paul était réconfortant, elle aimait sentir l’odeur de ses cheveux courts, nettoyer d’un doigt mouillé de salive les traces de chocolat et de confiture sur ses joues.

Tout avait changé à l’adolescence, quand il était entré au collège. Elle n’avait plus jamais reçu ses copains, il ne les invitait plus. Il allait chez eux pourtant, très souvent. Il ne voulait pas qu’elle aille le chercher, ni même qu’elle appelle quand elle se faisait du souci parce qu’il n’était pas encore rentré. Toujours bon élève, toujours sérieux, même quand il avait fait cette bêtise. Ça lui en avait fichu un coup, à Jean. Il n’avait jamais compris. Partir comme ça tout un week-end sans prévenir. Une fugue, avait dit le policier. Il ne faut pas s’inquiéter, il va revenir, ils reviennent presque tous dans les 48 heures. 48 heures à se ronger les sangs, à pleurer, à passer sa chambre au peigne fin, à ressasser tout ce qui aurait pu expliquer sa fuite. Ils avaient mis un jour entier à oser appeler chez son copain le plus proche, Thibault. Elle avait cru parler à sa mère mais c’était la domestique. La famille de Courtil était absente, partie profiter de la mer dans sa résidence de Deauville. Elle n’avait pas eu conscience de dire au revoir à la voix polie et calme, elle avait simplement raccroché et baissé la tête.

La radio vocifère ses jingles, ses publicités tonitruantes et diffuse ses rires incessants. Elle a mal aux jambes de rester debout à la fenêtre. Elle va éteindre le four et le gaz sous la cocotte. Elle avait sorti son meilleur service, celui presque intact offert à son mariage, et sa plus jolie nappe, celle qu’ils avaient achetée au Pays basque quarante ans auparavant. Paul était tout petit, ils avaient réussi à louer un mobil-home au camping près de Biarritz, une folie ! Une semaine magnifique, elle avait acheté des souvenirs qui garnissaient encore le buffet de la salle à manger.

Quarante ans après. Quarante ans de poussière.
Elle s’assoit. Il est plus de seize heures maintenant. Le petit bonhomme en maillot de bain lui sourit en fronçant le nez depuis le dessus de la télévision, une pelle dans une main, l’autre occupée à tasser le sable du château.
Elle se lève et va prendre le cadre, retire la photo et la regarde longuement, les souvenirs reviennent en masse, le sable qui fait crisser le pique-nique et le soleil sur la peau, le goût de sel amer dans la bouche, les baignades, Jean et Paul, l’amour dans le lit au matelas trop mince, tout en silence à cause du petit.

Elle entend sans les voir les au revoir et les embrassades provenant de la maison voisine, les enfants qui rient et se chamaillent, le bruit des portières qu’on referme et du moteur qu’on met en marche. Elle place la photo avec les autres, dans la boîte qu’elle referme et qu’elle range, tout en haut du placard, gémissant un peu sous l’effort.
Elle éteint la radio, allume la télévision pour évacuer le silence insupportable, les images défilent, ça parle de mères et de cadeaux, elle a du mal à y prêter attention.

C’est dimanche, y a même pas Des chiffres et des lettres.


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