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Fiction : L'ÉCLIPSE

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photo : Pixabay


L'ÉCLIPSE

une nouvelle de Dance Flore


Elle les imagine. La peur, la fuite, les enfants dans des vêtements chauds, pour survivre aux nuits en plein air. Faire confiance aux passeurs, comment faire autrement. Tout rassembler dans ce qui serait pratique et pas trop lourd, de quoi vivre, de quoi survivre. Il allait falloir marcher et s'entasser. Comment savoir ? La nuit, toujours la peur, l'espoir aussi. On dit que même quand le bateau coule, on vient vous sauver. On dit que c'est possible. On dit aussi qu'ils sont morts, noyés. Tombés à l'eau, jetés à l'eau, trahis, soudainement privés de la surface ondulante du canot. Leurs grands corps se déploient dans la mer, la bouche mouillée d'un dernier baiser salé qui renie toutes les promesses. Elle les voit tomber, les membres tournoyants, les cheveux sinueux, les yeux fermés peut-être, déjà vaincus, déjà présents à l'au-delà. Demain ne sera pas.

Ce soir encore, à la télévision, les mêmes images de rafiots minuscules et d'un empilement humain surnaturel, comment ne pas tomber, elle les contemple, ils sont si nombreux, le visage fermé, les enfants et leur mère, en gros plan. Elle a survécu, elle peut encore avoir la main qui caresse, le sourire qui rassure, le regard qui dit : Je suis là, je t'aime, suis-moi.

Ce soir encore, elle est seule dans son appartement, elle se tient sagement au bord de de son canapé, les mains crispées sur le bord de la banquette, elle prend le moins de place possible dans le bateau, attentive à ne pas faire chavirer l'embarcation. Elle a les pieds dans l'eau, elle sent la sueur des autres et leur peur, elle serre ses maigres affaires contre elle.

La nuit, elle s'endort en pensant à eux, ceux qui craignent pour leur vie au point de la remettre entre les mains de lâches qui les abandonneront. Ses rêves la guident au travers des visages affolés et des cris des tout petits. Elle pense à ce qu'il faut de malheur et d'envie de jours meilleurs pour tout quitter, pour prendre un jour ses enfants par la main en leur disant Viens, on s'en va, je ne sais pas où mais ce sera mieux qu'ici, je te le promets tout en pensant : Même la mort sera mieux.

L'information principale, pourtant, au journal du soir, depuis plusieurs jours déjà, était celle de l'éclipse annoncée pour la fin de la semaine : la lune allait cacher le soleil quelques minutes. Déjà, on voyait des images de magasins pillés car les gens faisaient des provisions d'eau et de nourriture. On volait de l'essence aussi pour les générateurs, on prévoyait de quoi survivre à l'éclipse car elle annonçait, selon certains, d'immenses chamboulements : tsunamis, tornades, tempêtes extraordinaires, le monde d'après l'éclipse serait un vaste champ de mort et malheur à ceux qui ne se seraient pas préparés. Il n'y avait plus une seule paire de lunettes permettant de contempler le phénomène depuis bien longtemps, on en vendait, disait-on, sous le manteau à des prix incroyables mais, le plus souvent, les gens avaient résolu de bricoler eux-mêmes des lunettes de protection ou de se terrer dans leurs abris avec un stock de nourriture et d'eau conséquent.

Au travail, on ne parlait plus que de ça : ses collègues revenaient tout le temps à ce sujet qui faisait la une des journaux depuis des semaines. Elles passaient en revue tout ce qu'elles voulaient faire avant l'éclipse, des choses qu'elles étaient persuadées de ne plus jamais pouvoir accomplir ensuite. Peut-être n'y aurait-il plus de jour, le soleil s'éteindrait, qui sait, la lune s'immobiliserait juste en face du soleil, on ne savait pas bien. Lorsqu'elle tentait de détourner la conversation vers les bateaux remplis de migrants fuyant la guerre, la famine et la répression, on lui répondait que oui, bien sûr, on avait vu ces images à la télévision mais qu'on en avait vu des tas, la plupart étaient sauvés et puis ceux qui se noyaient, oui, c'était bien triste mais, bon, qu'est-ce que tu veux qu'on y fasse, hein ?

Elle prenait le plus souvent son service la nuit, maintenant, parce qu'à ces heures-là les collègues étaient moins nombreuses et qu'elle pouvait ne pas penser, qu'elle pouvait accomplir son travail sans être dérangée, avec la minutie qui défatigue et qui rassure. Elle était bien vue de ses chefs, précise et calme, toujours ponctuelle mais de plus en plus solitaire. Elle avait bien eu des amies mais elle s'était éloignée d'elles, petit à petit, sans raison précise, c'était arrivé comme ça. Elle sentait bien qu'elle avait de plus en plus de mal à entrer dans les conversations des autres, elle ne se sentait pas vraiment exclue, mais elle ne parvenait pas à trouver la phrase qui lui aurait permis de se sentir à l'aise dans ces groupes de femmes. Elle les regardait sans animosité, un peu honteuse de ne pas faire partie du groupe mais sans réussir cependant à surmonter cette gêne. Elle se rendait compte qu'elle se coupait des autres, elle s'en inquiétait parfois mais sans trouver le moyen de s'en rapprocher. Elle en avait eu, des copines, avec qui aller manger et boire après le boulot, avec qui partager les potins et les espoirs, des filles pendues au téléphone, les rires et la complicité, les bises matin et soir. Mais la mer avait tout noyé. Tout était parti se perdre dans l'immensité sombre.

La nuit, elle voit leurs visages, leurs mains qui agrippent le rebord de la barque, leurs regards qui sondent l'horizon, tenir bon, ne pas flancher, espérer au-delà du désespoir. La peur, sans doute, de celui qui précipitera leur chute à tous, ensevelis dans la mer immense, enfin libres peut-être. Délivrés de l'intense volonté de vivre. A quoi bon ?

Verraient-ils l'éclipse ? Est-ce que la mer sera grise, privée de soleil, sans miroitement ? Peut-être que ce sera un apaisement, une trêve, un moment sans reflet du soleil comme un moment de relâche, presque détendu. Peut-être que les mères diront à leurs enfants de ne regarder qu'elles, interdiction de regarder ailleurs pour ne pas se brûler les yeux. Viens contre moi. Ne lève pas les yeux.

Est-ce qu'alors la mer se déchaînera, la tempête, le vent et la pluie, la tornade qui les priveront à jamais de toucher au but ? Et puis le monde ira à sa fin, alors les voyages désespérés seront sans importance aucune, soudain.

Dans sa résidence, on avait punaisé des petits morceaux de papiers sur lesquels il y avait des numéros d'urgence, de dépannage aussi et, depuis quelques jours, il y avait celui d'un organisme qu'on pouvait contacter en cas de difficulté avec son ordinateur ou son téléphone, après l'éclipse. Au journal télévisé, on avait parlé de distributeurs automatiques de billets en panne, de comptes bancaires en folie, plus rien ne marcherait, peut-être, attention, prenez vos précautions. Les banques affichaient déjà des panneaux signalant qu'il n'y avait plus de liquide à retirer, qu'il fallait passer son chemin et aller chercher ailleurs. Mais chercher quoi ? Ici, ailleurs, si tout devait s'écrouler, quelle importance d'avoir des billets en poche ? Quelle importance d'arriver à bon port ? Il n'y aura peut-être plus que des plages grises, peuplées d'hommes fous marmonnant entre leurs dents des mots sans suite, des lambeaux de vêtements flottant derrière eux.

Elle regardait les chaînes d'infos en continu, de plus en plus souvent maintenant. Elle ne pouvait pas détacher ses regards des camps d'immigrés clandestins attendant de passer en Angleterre, des reportages sur les morts au large de l'Afrique, au large de l'Italie, sur ces visages minces et creusés, des dos recouverts d'une couverture de fortune, des survivants, survivre à quoi et pourquoi ? Quand elle rentrait le matin chez elle, elle avait le sentiment qu'ils l'attendaient, qu'ils devaient l'attendre pour lui dire qu'ils étaient vivants, qu'ils avaient réussi à s'en sortir, eux, leurs femmes et leurs enfants. Elle regardait la télévision pour leur dire qu'elle était là, qu'elle les voyait, qu'elle les attendait. Elle rêvait aussi de sauvetages impossibles, d'îles surgies de la mer et qui les recueilleraient comme sur le dos d'un animal venu des profondeurs. Elle rêvait à de nouveaux peuples sains et saufs sur ces îles miraculeuses qui les contiendraient tous. Elle passerait entre eux, enfin heureuse, debout, droite, un sourire pour chacun, les mains sans cesse occupées à caresser, rassurer, aimer.

Les chaînes d'infos faisaient désormais passer un bandeau déroulant qui dénombrait les attaques de banques, de magasins d'alimentation, des actions pirates, sauvages dans les aéroports et les gares de la part de voyageurs qui refusaient qu'on ait annulé les transports aériens et ferroviaires par peur des ondes troublant les instruments de navigation. Ils hurlaient qu'ils devaient absolument rejoindre telle ville, tel autre aéroport, tel terminal, vite, avant l'éclipse. Leur travail en dépendait, leur famille en dépendait, leur vie même en dépendait. Mais c'était impossible, sauf en bateau, peut-être, en rafiot, seul sur la mer. Elle imaginait les mers peuplées d'hommes en cravate, les pans de leurs vestons comme des nageoires autour de leurs corps flottant, les rues offertes aux familles perdues, les immeubles aux portes enfin dégondées, les appartements emplis de berceuses et de rires.

L'éclipse divisait les hommes politiques, chaque camp accompagné de son expert en économie, en agriculture, en astronomie, en bio-diversité, en rythmes biologiques humains et animaux. Elle écoutait tout, elle se laissait porter au gré des arguments, étonnée qu'aucun ne se soucie des hommes pris au piège de la mer, tous entassés sur des bateaux minuscules, guettant la mort qui surgirait des flots et les avalerait tous. Entre la mer et eux, un mur invisible.

L'éclipse solaire était prévue pour le lendemain, au milieu de la matinée, pendant son sommeil. Elle ne dormirait pas, elle irait à sa rencontre, l'oeil nu, les visages, la peur et les vagues gravées sur la rétine et même le plus puissant des soleils ne parviendrait pas à la brûler assez pour les effacer.


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