Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Fiction : LA MONTRE D'AÏCHA

Fiction : LA MONTRE D'AÏCHA sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


LA MONTRE D'AÏCHA

une nouvelle de Laurent Alexandre


 

Je me souviens du voyage en bateau, le Roussillon, de sa coque blanche salie de traînées de rouille. Je me souviens de la panne moteur en plein milieu de la Méditerranée et de l'immobilité du vaisseau, suspendu sur la mer en une négation de lui-même qui dura deux interminables jours. Je me souviens de la nuit chaude dans la cabine sans roulis. Je me souviens des dauphins qui nous accompagnèrent un temps. Je me souviens précisément de l'arrivée, de nuit, dans le port de Tunis. L'obscurité veloutée, douce, chaude, pleine d'odeurs encore impossibles à identifier, les étoiles, des milliers d'étoiles. Je ne les avais pas remarquées auparavant. A peine arrivés, les marchands de jasmin proposent leurs petits bouquets dont on devine seulement les fleurs blanches très odorantes dans la pénombre, c'est magnifique, les tiges sont maintenues très serrées par un fil blanc. Je peux imaginer le tracé de leurs effluves qui m'entoure des pieds à la tête. J'en veux un !... Mais je n'ose rien demander. Je suis intimidée par la langue que j'entends et que je ne comprends pas, dont je n'identifie pas un seul mot, par l'accent étranger de ceux qui parlent français, par l'agitation, la bousculade, par les hommes qui se pressent pour porter les bagages, pour guider les voyageurs dans la ville, pour nous dénicher un hôtel, un restaurant. Je suis un peu effrayée parce qu'ils sont différents dans leurs vêtements, leurs paroles, leur apparence, leurs façons. Je serre la main de ma mère, j'ai peur de me perdre. C'est la nuit, nous sommes très en retard je crois mais on nous attend, on nous fait signe, des gens que je ne connais pas mais qui, étrangement, semblent savoir qui nous sommes. Je comprendrai beaucoup plus tard que les expatriés, les colons comme on dit là-bas, se reconnaissent toujours entre eux. Embrassades et poignées de main, comme si on était amis, comme si le seul fait d'être venus du même pays en terre étrangère créait du même coup automatiquement une fraternité instantanée. C'est étrange. La familiarité est immédiate entre nous simplement parce que nous sommes des Français exilés. Je me souviens des premières recommandations : dire non (« la »). Non, en général. A tout. Parce que les « Tutus » ne cherchent, par principe, qu'à arnaquer les colons. Le Tutu te demande 2 dinars ? C'est que ça n'en vaut qu'un. Il te dit qu'il est malade ? C'est une feignasse. Il te parle de ses enfants ? Il n'en a probablement pas. Il te promet quelque chose pour le lendemain ? Insiste pour l'avoir aujourd'hui sinon tu vas te faire balader des semaines. Leçons à retenir : l'indigène est menteur, paresseux, voleur, sale et bête. Il sabote le boulot, pense que tous les colons sont riches et enseigne à ses enfants toutes les ruses destinées à extorquer le maximum d'argent à tous les Blancs qu'ils croisent. En conséquence, les règles de base sont : ne jamais cesser d'être sur ses gardes, ne jamais faire confiance, les maintenir à distance, les tutoyer, les rudoyer, les employer avec méfiance, compter et recompter ses petites cuillères et faire appel à des compatriotes si on a vraiment besoin de quelque chose de bien fait. C'est pas pour rien qu'on les a dominés si longtemps.

Pour mes jeunes parents, encore imprégnés de valeurs de gauche, tout ceci ressemblait à un parfait traité de racisme et de colonialisme répugnant. Mon père était là en coopération pour échapper au service militaire, ma mère aurait elle aussi un poste d'enseignante dans un lycée. Nous devions aller à Gafsa, dans le sud, et cela semblait vraiment une bien triste nouvelle, si on en croyait les autres Français. Mais, comme il n'y avait pas d'école primaire française pour moi là-bas, nous avons été mutés à Sfax, une ville portuaire, la deuxième ville de Tunisie, blanche, rouge et dorée. La mer et la cité en même temps. L'ouverture sur l'ailleurs et l'ailleurs sous mes pieds.

Pour fuir les expat', nous avons loué une maison dans le quartier arabe. J'étais la seule Française. Notre propriétaire habitait en face, tous les voisins étaient Tunisiens. J'avais un jardin, une grande chambre, des chats, un poussin même qui me fut offert par un des élèves de ma mère. J'avais des fleurs, des arbres, des fruits. En pure fille de banlieue, je n'avais connu que les cages à poules, les bacs à sable et les toboggans des espaces rabougris au bas de ma tour. Je pouvais jouer sur ma terrasse ou chez les voisins. Libre. Seule. J'étais invitée en permanence en face, il y avait des enfants de mon âge et une jeune fille bien en chair que j'adorais, Dounia, qui allait être bientôt mariée à quelqu'un que ses parents avaient choisi pour elle. Pas d'études pour elle mais un mari. Des enfants. Elle était gentille, drôle, tendre. Elle portait des soutien-gorges qui m'ahurissaient, tant par la taille de leurs bonnets que par leurs couleurs pâles, inédites pour moi, rose, vert, bleu layette... Elle avait quelquefois les mains et les pieds tatoués au henné, des volutes qui me faisaient envie mais dont je voyais aussi l'encre virer rapidement à l'orange, puis au jaune, perdant ce marron-brun magique que je trouvais si beau. Elle est présente, par petits morceaux le plus souvent, sur presque toutes les photos de l'époque, ne réussissant jamais à exclure totalement son corps charnu du cadre. Je l'aimais comme une grande sœur, elle était un modèle et une source d'étonnement permanent.

Les filles, les femmes étaient parfois voilées, mais partiellement seulement, rien n'était obligatoire. Ma mère enseignait le français à des jeunes filles en jupe et pantalon qui voulaient faire des études supérieures. Cependant Dounia vivait dans une famille traditionaliste, les femmes étaient destinées à enfanter, à cuisiner, à rester à la maison. Elle parlait français, un peu, on bavardait et jouait beaucoup. J'apprenais l'arabe à l'école et avec sa famille. Elle me disait qu'elle serait voilée plus tard, sur le ton de celle qui énonce une banalité tranquille.

Les femmes voilées, enroulées plutôt, dans un grand tissu blanc cassé qui froufroutait à chaque pas et qu'elles retenaient avec les dents parfois ne me choquaient pas. Ça faisait partie de toutes les choses différentes qu'il fallait accepter tout simplement, comme les gens qui se précipitaient pour proposer de garder la voiture pendant les courses, de porter les sacs, de nous guider dans la ville. Comme les graines délicieuses qu'on achetait dans un cornet de papier, souvent récupéré dans des cahiers d'élèves, si bien qu'on pouvait résoudre un problème de robinet en même temps qu'on croquait des graines de sésame et que je n'avais pas le droit d'acheter. Comme les pâtisseries étranges au miel, les chewing-gums étonnants qu'on découpait par petits morceaux dans ce qui ressemblait à une petite pyramide blanche et grise.

J'étais conquise, j'aimais tout. La proximité de la mer, les bateaux au port, les tempêtes de sable, les ânes traînant les charrettes dans la rue, les inondations qui remplissaient la voiture, le désert, les bergers et les femmes touaregs tatouées bleu qu'on y rencontrait. J'avais peur des mendiants, des mutilés, des aveugles, des cris dans les rues, des ruelles de la Médina dans lesquelles il était si facile de se perdre. Je m'émerveillais de la beauté de la petite vendeuse de dattes sur le chemin de la plage, silhouette minuscule aux grands yeux clairs. J'aimais les pavés des trottoirs très ornementés, les grands palmiers des avenues, les maisons blanches au toit plat. J'aimais même le fait que notre rue soit coupée en deux par les prières des fidèles le vendredi. On s'envoyait des baisers qui voletaient par-dessus leur dos, ma mère et moi, en attendant de pouvoir se retrouver lorsqu'elle rentrait un peu trop tard du lycée. Les pétales des fleurs dont j'avais composé mon bouquet fanaient à vue d'oeil, le vent les agitait dans ma main, j'aurais voulu d'un bond sauter par-dessus ces corps agenouillés.

Je pleurais quand je voyais des animaux maltraités, des ânes battus férocement, leurs yeux chassieux remplis de mouches. Je voulais que mes parents les achètent tous pour les sauver. J'ai même crié sur un berger qui frappait un de ses moutons à coups de bâton, et je me suis fait réprimander sévèrement pour ce mouvement de colère.

J'avais sept ans. J'allais à l'école, la Mission laïque, à quelques rues de chez moi. Une école de Blancs, pour les Blancs, pas un seul Tunisien en vue, à part le professeur d'arabe, mais il donnait des coups de règles sur le bout des doigts des enfants fautifs, celui-là. Une école à l'ancienne, des cours à l'ancienne, les bras croisés, la discipline d'abord, pas de sport ni de musique, pas de sorties. Des petits pains au chocolat ou au lait à la récré pour quelques millimes. Un garçon aux cheveux noirs, solitaire, appuyé au mur, les mains dans les poches, le visage triste, à qui j'offrais parfois un une viennoiserie. C'est un Juif, me disait-on quand je demandais pourquoi il était tout seul, mais je ne savais pas ce que ça voulait dire. C'était un mot impressionnant alors je n'osais pas demander sa signification. Personne pour m'expliquer que sa mère était morte.

C'était notre bonne qui venait me chercher pour rentrer à pied à la maison et attendre mes parents. Elles ne restaient jamais longtemps chez nous. Elles se succédaient avec régularité et monotonie. Mes parents avaient été prévenus de leur paresse, vénalité, hypocrisie, inconstance, bêtise et donc de la nécessité de les rémunérer le moins possible. Mais ils avaient choisi de bien les payer et d'avoir avec elles des relations qui ne leur feraient pas honte, qui ne seraient pas entachées de colonialisme. Comme nous habitions dans le quartier arabe, c'était facile de trouver des candidates. Mais c'était difficile de les garder. La première était souvent en retard ou absente. Elle était jeune et plutôt insouciante, elle riait beaucoup et refusait de manger quoi que ce soit qui ne soit pas « rouge », c'est-à-dire baigné de sauce tomate. Alors nous mangions beaucoup de sauce tomate. Quand je suis restée en carafe à l'école, attendant une bonne qui ne se matérialisait pas, mes parents lui ont donné congé. Séance houleuse avec cris et pleurs, supplications et serments. Vraie impression de toute-puissance qui me dérangeait affreusement. J'avais honte que ce genre de relation à autrui existe et que nous y prenIons part. Mais mes parents s'y sont faits. Surtout parce que la même scène s'est reproduite 6 fois en deux ans. L'une d'entre elles me laissait toute seule à la maison quand elle aurait dû me surveiller, l'autre piquait parfum et petites cuillères (finalement, si !) et ça faisait rire ma mère car elles étaient certes dorées mais totalement en toc. Une autre encore se montrait désagréable avec mon père ou refusait de faire ce qu'on lui demandait... Il avait fini par devenir un expert de la petite conversation entre quatre-z-yeux au terme de laquelle on se mettait en quête d'une autre bonne. C'était d'autant plus facile pour lui qu'il commençait, lentement mais sûrement, à être exaspéré par les Tunisiens : ses élèves qui ne pouvaient pas se détacher de la religion, qui faisaient bêtement ramadan, qui refusaient de penser de manière un tant soit peu cartésienne, les employés des services publics qui venaient au travail quand ils en avaient le temps, les promesses des commerçants et artisans jamais tenues, le fait qu'on veuille lui prendre de l'argent encore et toujours, comme s'il était milliardaire...

Moi, je les aimais bien, les bonnes : à l'une j'avais entrepris d'apprendre à lire et à écrire, mais elle est partie avant que j'ai pu voir les effets de ma pédagogie, je riais avec l'autre qui négligeait son travail pour jouer avec moi, je chantais avec une troisième qui me racontait des histoires surnaturelles un peu effrayantes, je révisais mon arabe avec une quatrième et elles acceptaient toujours de m'offrir sans en rien dire à mes parents, les fameux cornets de graines et les pyramides de chewing-gums... Elles apparaissaient comme des fées, à heure fixe, je n'imaginais pas qu'elles aient réellement une autre existence hormis celle consacrée à notre service. Un mot de moi et elle étaient renvoyées, une plainte de ma part les condamnait sans retour. Je faisais donc bien attention.

Et puis il y a eu Aïcha : je l'adorais. Elle était toute petite, la peau très foncée et très douce, de très belles dents blanches. Elle m'apprenait à faire et comprendre plein de choses, elle était drôle et inventive, elle parlait extrêmement bien français, j'aurais voulu être avec elle tout le temps. Elle me captivait et rendait la vie intéressante au plus haut point. J'aurais voulu être son enfant. J'avais une confiance absolue en elle et elle en moi, je le savais sans l'ombre d'un doute et sans qu'elle ait jamais eu besoin de me le dire. Un jour, je lui ai demandé de me prêter sa montre, une jolie petite montre au cadran rond et doré, aux chiffres romains, au bracelet très fin de cuir noir. Un vrai petit bijou à mes yeux. Je n'en possédais pas et elle avait gentiment accepté de me la mettre autour du poignet pour la journée. Je la regardais tout le temps, j'étais très fière, d'autant plus qu'elle m'avait dit que c'était un cadeau de son grand fils pour son anniversaire. Je portais, en plus, une belle robe chasuble rouge à poches appliquées sur le devant, avec un gros bouton couleur cuivre sur chaque épaule, cadeau de ma grand-mère chérie, un des trésors contenus dans les colis qu'elle m'envoyait régulièrement à Sfax. et dans lesquels je lisais son affection à mon égard comme si elle me tenait dans ses bras.

Et puis, à la fin de la journée, Aïcha, avant de partir, m'a demandé la montre. Je ne l'avais plus. J'ai cherché partout, fébrilement, j'étais en larmes, vraiment désespérée d'avoir trahi sa confiance. Je lui ai demandé pardon, je pensais qu'elle ne m'aimerait plus jamais. Mais elle ne m'a pas grondée. Elle est simplement allée voir mes parents pour leur en parler. Je ne sais pas ce qui s'est dit. Mon père et ma mère m'ont fait venir dans le bureau, après cette conversation. Ils m'ont solennellement demandé de restituer la montre. Mais je ne le pouvais pas, j'ai sangloté, juré que je ne savais absolument pas où elle était et que je ne l'avais pas volée. Mon père m'a très sévèrement dit que, s'il s'avérait que j'étais une menteuse ou une voleuse, je le regretterais. J'ai juré que je ne savais pas ce que j'en avais fait. Il a suggéré que je l'avais peut-être rendue à Aïcha, j'ai nié. Mais voilà, elle était introuvable. Je soupçonne jusqu'à ce jour mon père d'avoir pris grand plaisir à cet incident, à cette occasion inespérée d'exercer son pouvoir de paterfamilias et de juge. Je le revois encore, se prenant très au sérieux, me faisant bien comprendre quel rôle important il jouait à ce moment-là dans ma vie, dans quel embarras je le mettais perfidement et quelle responsabilité immense était la sienne.

Aïcha a été renvoyée sur le champ. Elle avait osé nous mettre en difficulté. Elle pleurait. Je ne comprenais pas ce qui arrivait, je me suis accrochée à elle et elle m'a repoussée, sans me regarder en face. Mon père m'a simplement dit que c'était elle ou moi, mais je n'ai rien compris. Personne n'a su la remplacer dans mon cœur de petite fille mais j'étais consciente que tout était de ma faute et je me sentais horriblement mal à l'aise devant mes parents et face à moi-même. Je me haïssais sans savoir ce que j'avais vraiment à me reprocher. Je sentais bien que j'avais fait une énorme bêtise, quelque chose qui avait conduit à une injustice irréparable. Une honte. Une plaie qui ne se fermerait pas. Je ne pourrais plus jamais me sentir insouciante. Je n'étais digne de rien, finalement.

Quelques semaines après, dans une des poches de ma robe rouge : la montre. Mon cœur se glace, ma respiration s'arrête, je voudrais revenir en arrière et pouvoir la brandir pour faire plaisir à Aïcha, lui rendre son bien et rester avec elle. Impossible de la garder, impossible de le dire à qui que ce soit. J'avais peur, j'étais triste et honteuse. Je n'en ai parlé à personne.

Je l'ai jetée dans les égouts.


La musique de la nouvelle


Texte sous licence CREATIVE COMMONS

Fiction : CAROLE Fiction : UN JEU SÉRIEUX Fiction : TRAMWAY TO HELL - épisode 5 - fin