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Fiction : LE FILS DE LA PLEINE LUNE

Fiction : LE FILS DE LA PLEINE LUNE sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


LE FILS DE LA PLEINE LUNE

une nouvelle de Dance Flore


J'ai réussi à les revoir, la nuit dernière. Je me suis élancé depuis ma fenêtre, comme toujours les soirs de pleine lune, et j'ai volé jusqu'à leur maison, juste en face de la mienne. Ça fait longtemps que je les regarde. Je les regardais aussi avant la Terrible Journée mais je n'avais jamais été les voir d'aussi près. Ils ne me remarquent jamais, ils ne ne voient pas. Il faut dire que je m'habille de noir, je mets une cagoule noire aussi, même si, l'été, elle me tient vraiment trop chaud. Mais je préfère être prudent. Un cri d'alarme et je serais découvert, je serais certainement attrapé, peut-être qu'ils utiliseraient un grand filet comme pour un très gros papillon, ou bien un lasso, peut-être, je ne sais pas. C'est sûr que tout le monde trouverait très étrange de me voir ainsi, accroupi sur l'appui de la fenêtre du salon ou à cheval sur une de celles du toit, tout occupé à les observer. Je ne dis jamais rien, je suis silencieux, j'ai peur d'être remarqué, je m’applique à rester discret. Je les regarde longtemps sans rien dire, sans faire le moindre geste. Je crois que c'est un peu mal de faire ça mais je le fais quand même. Je connais bien leurs habitudes, maintenant et les heures auxquelles c'est le plus facile de les observer. Je sais qu’il faut que je profite du soir. J'aime l'hiver car la lune se lève tôt et je peux rester plus longtemps avec eux. Bien sûr, c’est dangereux, il peut faire très froid, j'ai parfois du mal à rester accroupi, immobile, parce que je suis gelé et quelquefois il pleut ou il neige. Mais la longue obscurité vaut tous les efforts et les sacrifices. Et en été ? Je déteste l'été. Tout le monde sort dans le jardin, je peux les voir depuis ma fenêtre comme tous les voisins, je n'ai pas besoin de sortir, pas besoin de voler, la lune brille si peu de temps ! Une sale saison. Ils partent en vacances, l'été. Je reste avec la maison vide en face de moi, ses fenêtres mortes comme des yeux aveugles. Je ne vole pas, ces semaines-là, je reste chez moi. Je ferme les yeux, rien ne vaut plus la peine et la lune me délaisse.

J'aime surtout regarder leur maman parce qu'elle est gentille et je vois qu'elle aime beaucoup ses enfants, je lis souvent « je t'aime » sur ses lèvres. Je suis content quand elle leur fait des câlins et qu’elle les embrasse fort. Elle a plaisir à les tenir contre elle et elle sourit. Ca me fait du bien parce que Maman faisait comme ça aussi avec moi, avant la Terrible Journée. Alors ça me rappelle ces jours-là. On était heureux, je crois. Je ne me souviens pas de tout, je lui demande parfois de me raconter ce temps-là mais elle refuse le plus souvent et son visage devient triste et blanc. Elle dit qu'elle ne veut pas se souvenir. Moi, si.

Je crois que Maman m'en veut un peu. C'est difficile à savoir. En tous cas, je ne lui ai rien dit pour le vol et la pleine lune parce que je crois qu'elle serait fâchée et peut-être qu'elle m'attacherait ou bien elle m'enfermerait dans une pièce sans fenêtre, comme un placard par exemple. Ou qu’elle m’épinglerait au mur. Elle aurait peur que je me fasse mal. Mais elle ne sait pas que je suis très fort et que je sais très très bien voler depuis longtemps. Et j'aime tant la lumière de la lune, elle me rend puissant et invisible à la fois, elle rayonne en moi. Je deviens léger et souple, je sors de mon fauteuil, je peux ouvrir la fenêtre tout seul et me lancer sans aucune peur. L'air me rattrape et me guide exactement où je veux aller, sans effort. Je bats à peine des jambes et je n'ai qu'à tendre les bras pour me propulser sans aucun bruit dans la nuit brillante. Je ne pouvais pas faire ça avant la Terrible Journée. Avant le fauteuil, je ne savais pas que j'étais le fils de la Pleine Lune.

Ce soir, je m'élancerai de nouveau, j'aurai la lumière avec moi.

***

Chaque fois que j'entre dans cette pièce, je suis étonnée. Je n'ai pas encore réussi à m'adapter. On dit que seuls survivent ceux qui peuvent le mieux s'adapter, et si c'est vrai, je ne devrais pas être capable de tenir très longtemps. Chaque fois, quand la surprise est passée, quand je me souviens de la raison qui m'amène là, que je reconnais les bruits impassibles qui emplissent la pièce, les lumières qui disent la vie ou la mort, je souhaite malgré moi, juste le temps d'un soupir, que ce ne soit pas lui dans ce lit. Je m'imagine l'heureuse victime d'une méprise à qui on viendrait enfin tout dévoiler, et je rirais, je le jure, je rirais sans aucune colère contre ceux qui m'auraient fait subir ça et je leur pardonnerais sans garder la moindre rancune en mon cœur délivré. Mais l'image s'imprime une fois de plus en moi : c'est bien lui, même si j'ai du mal à le reconnaître parce que ses traits sont déformés par les canules et les tubes, parce que ses yeux ne s'ouvrent plus, parce qu'on n'entend plus jamais sa voix, parce qu'il est maigre et que sa peau a perdu toute couleur. Je tiens cette image de lui à distance, j'ai peur qu'elle ne m'ôte les autres, qu'elle ne les dévore, les fasse disparaître petit à petit et je veux me souvenir de tout. Je ne veux pas penser à lui tel qu'il est maintenant, je préfère penser qu'il n'existe plus parfois, qu'il est comme mort. Je ne veux pas avoir ce corps inerte comme mari, je ne veux pas être la femme d'un presque mort. Je viens tous les jours, comme une routine maintenant, parce que ce n'est pas possible de ne pas venir. C'est mon devoir. C'est pour être capable de dire que je l'ai fait, jusqu'au bout, sans faillir. Pour ne pas rentrer tout de suite aussi, pour prolonger l'absence, trouver une bonne raison avant de retrouver la maison presque silencieuse. Des mois que ça dure, plus d'un an, je refuse de compter car le temps n'existe plus pour lui, alors à quoi bon. Je le prends parfois dans mes bras quand je suis seule avec lui, maladroitement car j'ai peur de déranger les tubes, que la sonnerie se mette en marche, de devoir expliquer que j'ai voulu embrasser mon mari et sentir ses cheveux, lui murmurer des mots d'amour à l'oreille, essayer de retrouver l'illusion d'un câlin, de ses bras refermés sur moi, de le prendre par le cou, de le regarder de tout près, que tout mon champ de vision soit rempli par lui parce que c’est ce qu'on fait avec ceux qu'on aime, ceux avec qui on vit. Je lui prends timidement la main, il y a une perfusion qui gêne et j'ai peur de lui faire mal, il ne pourrait pas me le dire.

Je lui parle, je parle toute seule en fait, et je crois lui parler. Je les ai vus, les films où on parle aux allongés dans le coma parce que, quand même, quelque chose leur parvient qui les aide à revenir. A ne pas mourir tout à fait. Ses cheveux poussent, sa barbe pousse, ses ongles aussi, il a besoin de manger, de s'hydrater, il vit, donc, me dit-on. Ses yeux bougent sous les paupières fermées, il rêve peut-être. Au début, je ne supportais pas qu'une infirmière s'occupe de le coiffer, il me semblait que c'était une intimité qui me revenait et j'ai insisté pour le faire et puis, petit à petit, j'ai abandonné. A quoi bon ? Est-ce que ça fait une différence pour lui ? D'ailleurs pourquoi lui couper les cheveux, on s'en fout, non, quand on est dans le coma, je suppose. Je viens tous les jours, je lis, je bavarde, je mets de la musique, celle que j'aime, celle qu'on aime, qu'on aimait, des souvenirs. J'ai aussi apporté des photos une fois mais je me suis sentie si idiote et démunie avec mes clichés stupides d'avant que j'ai renoncé, finalement. J'ai fixé les lumières vertes et rouges et j'ai laissé le temps s'écouler.

Je lui parle parfois encore de Thomas. J'ai tellement espéré que Thomas serait le déclic, que savoir son fils vivant serait assez pour le ramener vers nous. Je voulais qu'il sache qu'il l'attendait, qu'il avait besoin de lui. Peut-être aussi que je voulais lui faire mal, finalement, le culpabiliser. Peut-être que je voulais que le chagrin l'étouffe et broie son cœur, que les voyants deviennent noirs, enfin. C'était sa faute, après tout. Il était au volant, pas moi. Peut-être que je voulais simplement parler de ce que nous avions encore en commun, ou partager mes pensées avec lui. Notre fils. Notre fils qui ne se souvient plus très bien de la vie avant l'accident. Notre fils en fauteuil.

Notre moitié d’enfant aux jambes absentes.


La musique de la nouvelle 

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