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Fiction : LE JOUR OÙ JE SERAI ORPHELIN - 8

Fiction : LE JOUR OÙ JE SERAI ORPHELIN - 8 sur Quatre Sans Quatre

illustration : Christine Adamo


LE JOUR OÙ JE SERAI ORPHELIN

un roman de Christine Adamo


épisode 8 : BISMUTH


Bismuth, j’en ai déjà parlé des masses avant. C'est mon chien. Et il est beaucoup plus lourd que moi vu qu'il fait soixante kilos. Ça, on le sait depuis qu’une fois, papa l’a pesé. Ça servait à rien. Mais papa en avait envie. Juste pour voir. En même temps, je suis sûr qu’il recommencera pas vu que ça a été un peu méga-difficile.

D’abord, Bismuth voulait pas monter sur la balance. Ou alors, quand on réussissait à lui faire mettre les pattes de l’avant dessus, les pattes de l’arrière restaient par terre. Et pareil dans l’autre sens. Alors papa en a eu marre. Il s’est baissé, il a passé ses bras sous le ventre de Bismuth, il l’a soulevé en vitesse avant que Bismuth se sauve vu qu’il devait se demander ce qui se passait. Et il est monté sur la balance avec lui, malgré que Bismuth se tortillait dans tous les sens pour lui lécher la figure.

Tout de suite après, il m’a crié regarde-le-poids-regarde-le-poids-vite-cette-bestiole-pèse-une-tonne. Dès aussitôt que j’ai regardé, papa est redescendu et a reposé Bismuth par terre. Quand il a pu re-respirer, vu qu’il était super-essoufflé malgré qu’il fait masses d’abdos et tout ça, il s’est essuyé la figure de la bave de Bismuth. Et il a fait une soustraction avec = (tout le poids d’eux deux) moins (le sien).

Comme c’était cent-trente-cinq kilos au total, ça faisait soixante-deux pour Bismuth vu que papa a perdu sa bouée de ventre. Soixante-deux, ça paraît lourd pour un chien. Mais Bismuth est grand aussi parce que c’est un terre-neuve. Un-chien-canard, dit papa. Donc avec des pattes palmées et la peau entre les doigts pour nager mieux.

C'est vrai qu'il aime l’eau, Bismuth. Dés qu'il voit une flaque de boue, il se roule dedans. Et quand on va se promener au bord de la Semoy, il arrête pas de traverser dans un sens et dans l'autre. Après, il se secoue terrible en envoyant de l'eau partout. Avec en plus des longs poils noirs quand il est en train de les perdre après l'hiver.

L’embêtant, c’est les touristes en canoë. Bismuth, il veut tout de suite les sauver, et il fonce avec ses pattes en soufflant sur l’eau qui rentre dans son nez. Forcément, à chaque fois, les touristes arrêtent de rigoler vu qu’ils ont besoin de leur bouche pour crier een-beer-een-beer (ça veut dire un-ours-un-ours, papa a dit) en le voyant arriver tout gros et tout noir au milieu des algues. Après, à tous les coups, Bismuth essaie de grimper dans le canoë. Mais ça penche terrible. Et les dames hurlent des choses, que même si c'est du hollandais, c’est pas des amabilités. Nous, avec papa, on se cache derrière les arbres pour pas qu’on est vu. Surtout que moi, j’ai envie de rigoler. Et encore plus quand tous les gens bougent les bras comme s’ils voulaient s'envoler. Des fois, il y en a même un qui tombe dans l'eau ou qui donne un coup de rame sur la tête de Bismuth. Dans ces cas-là, quand on lui tape sur la tête, Bismuth a plus du tout envie de sauver. Donc même si les gens sont retombés dans l’eau, il s'en va en soufflant encore plus l’eau avec son nez. Papa, lui, il rigole moins que moi. Surtout quand les dames qui tombent dans l’eau sont jolies et qu’elles sont déjà venues dormir à la maison de la Neuville-aux-Haies. Même qu’il dit plutôt bampot-bampot-bampot (ça veut dire idiot en écossais, a dit Granma) entre ses dents, et après il appelle doucement Bismuth pour que personne l’entend. Mais on a beau le gronder tout le temps Bismuth, il y rien à faire, il recommence tout le temps. Il aime trop sauver les gens.

D’ailleurs, une fois, ça a été pour de vrai. Ce jour-là, on était allé faire de la planche à voile au lac des Vieilles Forges. C’était pas une réussite parce que moi, je suis trop petit, et papa est trop empoté. Quand il y a pas de ballon comme au rugby, papa est souvent empoté. Heureusement, on avait pas la honte vu que dans l’eau, il y avait pas beaucoup de monde. C'était que le printemps, et les Ardennes, c’est pas comme la mer chaude dans le bas de la France. Mais loin dans le milieu du lac, il y avait quand même un bateau gonflable avec un quelqu'un dedans qui s'est penché-penché-penché et est tombé dans l'eau. Et on voyait plus que ses bras qui essayaient d'attraper le ciel.

Papa, lui, il voyait rien parce qu'il essayait de faire coller ses pieds sur la planche en plastique blanc, en même temps qu’il tenait la barre de la voile qui arrêtait pas de sauter dans l'eau juste avant que lui, il saute aussi. Si papa avait regardé au lieu de dire damn-damn-damn en crachant sur le lac, il serait sûrement allé sauver le quelqu'un qui se noyait. Après tout, il sait bien nager, surtout avec la petite bouée qui revient toujours autour de son ventre. En plus, il a du sang de héros dans son corps, vu que c'est un Highlander pur-pork-dry-sausage, comme il dit.

Mais Bismuth a vu le quelqu'un avant papa, il a levé la tête comme s’il flairait quelque chose dans le vent, il a plongé de la jetée où lui et moi, on regardait papa faire l’imbécile. Et il s’est mis à foncer dans l'eau en faisant pfft-pfft avec le nez comme d’habitude.

Au bord sur la plage, il y avait une dame qui criait Benoît-se-noie-Benoît-se-noie. Moi, j’étais en train de me dire que c'était un drôle de nom pour se noyer, quand la dame a commencé à crier plus fort Mon-Dieu-ce-monstre-va-dévorer-mon-Benoît-au-secours-faites-quelque-chose. Là, j’ai juste pensé qu’il y avait des gens très bêtes. Et si Bismuth avait pas déjà été en train d’arriver sur les deux bras qui bougeaient de moins en moins, je lui aurais dit de revenir.

En même temps, c’était trop tard. Il avait déjà pris le col de la veste du quelqu'un-qui-s'appelait-Benoît entre ses dents, et il revenait aussi vite que s’il avait été tout seul. Après, Bismuth a lâché le quelqu'un qui était un petit garçon, mais seulement quand le papa est entré dans l'eau pour le prendre. Il s'est secoué. Tout le monde s'est écarté vu que ça arrose beaucoup quand il fait ça. Et il est venu vers moi.

À ce moment-là, tous les gens qui arrivaient de partout sur la plage disaient ce-chien-est-un-héros-c'est-extraordinaire. Sauf le petit garçon qui crachait et demandait à Bismuth d'aller lui rechercher son bateau.

Moi, j'étais méga-fier que j’étais l'ami d'un héros, et papa aussi. Il réussissait jamais à tenir sur la planche à voile mais au moins, il était le papa de l’ami d’un héros. Bismuth, lui, il avait l'air de s'en ficher complètement. Tout ce qu'il voulait, c'était le bout de mon sandwich qui était resté dans la poche de mon blouson. Et il essayait d'enfoncer son museau dedans en bavant partout comme d'habitude.

Depuis ce jour-là, quand on va se promener au bord de l'eau avec papa et Bismuth, je regarde toujours s’il y a pas un autre quelqu'un qui se noie. Mais ça arrive pas aussi souvent qu'aux infos à la télé que Théophile regarde et dit c’est-tout-le-temps-maintenant-que-les-gens-naufragent-avec-les-tsunamis-et-les-ouragans. J'ai bien demandé à papa s’il voulait pas faire semblant de se noyer dans la Semoy pour que Bismuth redevient un héros. Mais papa a tapé son front avec le doigt qu’on se met dans le nez. Donc j’ai pas insisté vu qu’en plus, Bismuth, je l'aime même quand il est pas un héros. Et je l'aimerai toujours parce qu'il m'aimera aussi toujours plus que tout le monde. Même si c'est papa qui lui donne à manger en général.

Quand papa vient me chercher à la gare de Charleville le vendredi soir, il amène toujours Bismuth. Et il fonce sur moi en renversant toutes les valises des gens pour me lécher la figure et les oreilles (Bismuth, pas papa). Après, pendant le week-end, il s'en va jamais plus loin qu’à deux mètres de moi, sauf quand il a vu un animal sauvage à poils dans la forêt ou quand je vais aux toilettes. Mais ça, c’est pas pareil, c'est l'instinct. Et aux toilettes, c’est pas assez grand pour lui plus moi.

Le dimanche soir, quand je vais reprendre le train, Bismuth reste à la maison. Une fois, papa l'avait emmené, et il était monté dans le wagon juste au moment où ça démarrait. Du coup, il avait fallu faire arrêter le train pour que Bismuth redescend. Papa avait eu une amende. Et il était pas content.

Toute façon, maman aurait pas été contente non plus de voir Bismuth descendre avec moi sur le quai à Reims parce qu’elle l’aime pas. Elle trouve que je l’aime trop, ce-n’est-pas-normal-de-porter-autant-d’affection-à-un-animal. En plus, il laisse des poils partout, il bave, il sent un peu le fromage de gruyère cuit. Et il casse le cou des chats.

C'est vrai qu'il déteste les chats, Bismuth. Une fois, une amie de papa, de son agence où il travaille, est venue le voir un samedi avec son chat en laisse. Bismuth s'est levé plus vite que Lucky Luke quand il sort son revolver dans les bandes dessinées de Théophile que mon-père-me-les-prête, il dit, pas-pour-l’école-mais-il-vérifie-jamais-mon-cartable-toute-façon. Et il s'est jeté sur le chat en grondant (Bismuth, pas Théophile), plus-pire que le moteur du tracteur du vieux-Henri, celui qui a la ferme en bas du jardin de la Neuville-aux-Haies. Le chat a pas eu le temps de dire ouf ou miaou vu qu’il avait tellement peur qu’il restait collé sur le tapis. Alors Bismuth l'a attrapé derrière le cou, il a secoué qu’une fois, mais super-fort. On a entendu crac. Et Bismuth est retourné se coucher devant la cheminée.

Moi, je me suis dit que c’était super de l’avoir avec nous vu que dans le Grand-Nord, il pourrait tuer le-lynx-fou qui s’attaque aux chiens de traîneau ou à Sarah. Papa, il a seulement dit ce-chien-a-dans-le-meurtre-un-impressionnant-flegme-britannique. C’est vrai que quand le chat a été mort, il intéressait plus Bismuth du tout. L’embêtant, c’est qu’après, l'amie de papa est plus jamais revenue, même sans chat. Et vu que c’était pas la saison des gentilles hollandaises, papa était un peu énervé.

Bismuth, c'est sûr que c’est un héros. Mais il a aussi masses de défauts, genre il est très paresseux. Quand je veux lui faire porter mon sac sur son dos, il fait comme si ça le grattait et il se roule dans la poussière avec. En plus, c'est un méga-gros estomac, il pense qu'à manger. Même si vu qu’il court beaucoup, il grossit pas, donc c’est pas comme la copine-Virginie de maman. Après, forcément, quand il dort sur le bout de mon lit et qu’il a des rêves de lapins qui courent, il m’écrase en remuant. Heureusement, l’été, il préfère dormir dehors vu qu’il fait moins chaud, mais pas sous les arbres parce qu'il attrape des tiques et c'est une cochonnerie dégoûtante, surtout quand il faut les enlever avec une pince à épiler et de l'éther et que ça s’éclate partout. Même qu’une fois, quand papa le brossait trop fort pour enlever ses tignons, Bismuth a envoyé ses dents pour attraper la brosse. A la place, il a attrapé la main de papa. Papa a crié après lui. Bismuth a mis son nez par terre en le regardant avec ses yeux marron qui disaient pardon. Evidemment, papa s'est mis à rire. Et après, Bismuth a balayé ma tasse de lait avec sa queue qui remue plus-pire qu'un palmier dans un ouragan des mers du sud quand il est content.

Bismuth, je l'aime tellement que rien que de penser qu'un jour, il mourra avant moi, ça me fait encore presser mon cœur contre ma gorge et tout le reste contre mes yeux qui pleurent.

Alors je me dis très fort que j’y pense pas. Mais plus je me dis fort que j’y pense pas, plus j’y pense.


LE JOUR OU J’AI TUE LE PERE-DE-MAMAN

Ça a été super-facile. Tellement méga-plus-facile que pour Erasmus-le-chat. Même que pendant un gros bout de temps, j’y croyais pas.

En même temps, c’est vrai que j’avais réfléchi pendant longtemps comment je pourrais faire. Je voulais être sûr que ça marche et que personne se doute de rien. J'avais même lu tous les Agatha-Christie de maman, vu qu'il y a masses d'idées pour tuer dedans. Et je m’étais demandé laquelle d’idée était la bonne.

Pousser le père-de-maman dans l'escalier, c’était pas facile vu que, même s’il disait qu'il était malade, il était encore très fort. Et puis je pouvais jamais savoir s’il se casserait pas seulement une jambe. Toute façon, il prenait tout le temps l'ascenseur quand il venait chez maman.

L'électrocuter, pareil que pour Erasmus-le-chat dans un sac et hop dans la baignoire, c’était aussi méga-compliqué parce qu’il était trop lourd pour que je le porte. En plus, même chez lui, il prenait jamais de bain vu qu’il se lavait qu’avec des gants de toilette, et chez le coiffeur pour les cheveux.

J'avais aussi pensé lui faire manger des bouts d'épis de seigle qui font des trous dans l'estomac et dans les boyaux partout, du coup, on meurt comme une passoire de caca. Mais je m’étais dit que ça se mélangerait pas facilement avec ce qu'on mange le dimanche. Donc ça se serait vu.

Après, j’avais lu une histoire sur le poison du thallium qui provoque des tas de maladie. Et personne peut savoir rien parce que les maladies qui font mourir celui qui a mangé ou qui a touché le thallium, genre dans du rouge à lèvres, elles sont toutes différentes. Ça, ça me plaisait bien, même s’il fallait que je trouve autre chose que le rouge à lèvres parce que le père-de-maman, évidemment, il en mettait pas. Donc j'avais regardé dans le dictionnaire médical de maman. Et c'était marqué les-sels-de-thallium-lèsent-les-glandes-endocrines-et-le-système-nerveux-provoquant-des-troubles-digestifs-moteurs-et-sensitifs, on-les-emploie-néanmoins-comme-dépilatoire-dans-le-traitement-des-teignes. Là, j’avais pas compris tous les mots, mais beaucoup quand même. Le dépilatoire, c'est pareil que la crème de maman pour enlever les poils des jambes, celle qui est toute blanche mais qui pue méga-super et on est obligé d’ouvrir la fenêtre en grand. L’embêtant, c’était que je savais pas comment je pouvais faire manger un tube de crème anti-poils au père-de-maman. Même dans la crème chantilly de la glace à la pistache du dimanche.

Dans les livres de maman, il y avait aussi le pistolet, la corde-à-pendre, les freins-à-scier, et la lame-rouillée. Mais je suis encore trop petit pour acheter un revolver et lui faire un trou dans la tête, au père-de-maman, ou pour le porter et le pendre avec la corde en faisant croire qu’il s’était suicidé. Pour les freins, c’était pas mieux vu que le père-de-maman a pas de voiture. C’est même pour ça qu’il demande toujours à maman de la conduire partout parce que s’il est obligé de prendre un taxi, il crie tu-ne-te-rends-pas-compte-de-ce-que-tu-m’obliges-à-dépenser-Marie-Céline, tout-cela-sera-retenu-sur-ton-héritage. Après, il restait l’idée de la lame que je voulais faire rouiller avant de la mettre dans le rasoir du père-de-maman quand il vient dormir à l'appartement le samedi soir, vu qu’il se sent tellement-tellement-seul-dans-cette-grande-maison-viiide-Mariie-Céliiine. Avec ça, il attraperait le tétanos. Et il serait mort en bavant partout et en remuant, pareil que le ver de terre coupé en deux avec la tête qui gigote. Mais j'avais oublié que c'était la fête des pères, et maman lui a fait un cadeau que, pas de chance, c’était un rasoir électrique qu’il l'a essayé tout de suite. Même qu’il a jeté le rasoir à passer sur la mousse blanche.

À la fin, j'en avais trop marre de pas trouver la bonne idée. Je me disais que j'allais lui donner un coup de marteau à clou derrière la tête quand il dormait en ronflant la bouche ouverte sur le canapé de la salle à manger. Sa cervelle allait tomber. J’étalerais le sang sur le coin de la cheminée. Après, je laverais le marteau. Comme ça, on croirait qu’il était tombé et qu'il s'était éclaté le crâne tout seul vu que le père-de-maman avait toujours des étourdissements-épouvantables-tu-n’as-pas-idée-Mariie-Céliiine, vraiment-vraiment-atroces. Mais je suis trop petit et pas assez fort.

Et puis, le week-end juste après, quand j’étais avec papa dans les Ardennes, j'ai vu que les premières digitales mauves avaient sorti leurs fleurs en forme de cloche mauve avec des taches blanches dedans. Il y a longtemps que je sais qu'il y a quelque chose dans les feuilles de ces fleurs-là vu que, quand j'étais tout petit, maman me disait c'est-du-poison, ne-touche-pas-à-ça-Tom. Mais c’est seulement quand j’ai vu les fleurs des digitales que mon cerveau m’a fait penser à regarder dans le livre sur les plantes que papa a à la Neuville-aux-Haies. Et j’ai trouvé.

Du coup, après, j'ai posé des tiges de muguet dans de l’eau au fond de mon verre à rincer le dentifrice, celui qui fait des bulles bleues sur les dents. Le muguet était fané mais c’était pas grave vu que c’était pas pour faire beau. Même que j’ai mis le film étirable autour, pareil que pour le rosbif dans le réfrigérateur. Et après, je l’ai caché dans le grenier. En plus, j’ai fait sécher masses de feuilles de digitales toutes douces entre les pages du premier tome de l’Encyclopædia Britannica que papa a mise au grenier avec l’album de photos de son mariage avec maman. Maman le voulait pas non plus, l’album. J’ai fait la même chose avec les amandes marron qu’il y a dans les noyaux de pêche. Les premières pêches de l'été sont pas aussi bonnes que celles du mois d'août qui laissent la langue sucrée toute la journée si personne me force à me brosser les dents. Mais ça faisait rien vu que c’était pas pour le goût. Même si, à la fin du week-end, j’avais la colique tellement j’avais mangé des pêches.

En tout cas, la semaine d’après, ma colique a passé. Et c’était tant mieux vu qu’il fallait que je demande à maman de retourner à la maison de la Neuville-aux-Haies le week-end, même si c’était plus le tour de papa. Maman, il-fait-tellement-beau-et-c’est-tellement-super-là-bas-quant-il-pleut-pas, s’il-te-plaît, j’ai dit, en même temps que je faisais les yeux du faon du ravin de l’ours en la regardant.

Heureusement qu’elle a craqué parce que là-bas, c’était tout bien séché. Donc j’ai pris le vieux pilon de cuisine avec le mortier que papa utilise jamais vu que ça sert à rien pour les surgelés et les sandwiches, et je suis monté au grenier. Là-haut en général, il y a pas beaucoup de lumière. Mais ce jour-là, il faisait super-beau, le soleil m’envoyait un doigt pour m’éclairer. Et je me suis concentré pour rien perdre dans ce que j’écrasais.

À la fin, j’ai mélangé la poudre que ça faisait avec l’eau qui restait sous les queues de muguet. Ça méga-puait, mais ça faisait aussi une sorte de pâte à modeler. Donc j’ai pu la mettre dans un petit pot de bonbons Basset’s liquorice que papa mange souvent quand il s’ennuie, même si ça-n’est-vraiment-pas-terrible-pour-le-pneu, il dit.

Avant de repartir, j'ai caché le petit pot dans le fond de mon sac à herbes que je ramène à Reims, celui que maman ouvre jamais parce que c'est pour mon herbier, et il-faut-que-les-enfants-apprennent-à-gérer-seuls-leurs-activités. Et quand je suis arrivé à l’appartement, je l'ai recaché dans l'aquarium à grillage où il y a mes mygales. Là, j'étais sûr que personne irait le prendre.

Toute la semaine, ça a été super-long d'attendre tellement j'avais envie d'essayer mon mélange. Je me suis même fait gronder par la maîtresse parce que j’arrêtais pas de remuer en classe. C'était un peu comme quand j'attends Noël et que j’espère que je vais enfin avoir une tablette ou une console ou un autre truc, pareil que ceux que mes copains ont. Même si je sais que c’est pas méga-possible.

Vendredi matin, maman m'a dit il-fait-si-beau-Tom-en-ce-moment, peut-être-pourrais-tu-de-nouveau-passer-le-week-end-avec-ton-père, là-bas-au-moins-tu-profites-du-grand-air. Elle parlait comme quand elle se force à dire quelque chose qu’elle a pas envie de dire, pareil que quand la concierge lui demande les timbres des autres pays sur les lettres qu'on reçoit, et qu'elle dit bien-sûr-avec-plaisir alors qu'on voit bien qu'elle voudrait répondre va-t’en-sale-bête.

Mais moi, aussitôt, j'ai dit non-maman-s-il-te-plaît, je-voudrais-bien-rester-avec-toi-ce-week-end. Forcément, je mentais. Mais pareil que le week-end d’avant, elle a rien compris. Même qu’elle a eu les yeux mouillés, et elle m'a posé un peu la main sur la tête. J'étais vraiment méga-content parce que j’avais pas envie du tout d'attendre encore une semaine pour essayer mon mélange. Et en plus, j'avais peur qu'il soit plus bon, au chaud au fond de l'aquarium à grillage de mes mygales.

Samedi à onze heures, quand ça sonne la fin de la messe à l’église pas loin, le père-de-maman est arrivé comme d'habitude en tenant son cœur dans une main et sa tête avec l'autre. Sinon-je-sens-que-je-vais-tomber, je-suis-si-faible-Mariie-Céline. Mais moi, pour une fois, ça m’énervait pas vu que je sentais le petit pot de bonbons Basset’s liquorice dans ma poche.

Après ça, maman m'a donné l'assiette du père-de-maman dans la cuisine pour que je l'emmène dans la salle à manger. Parce qu'il-faut-que-les-enfants-prennent-l'habitude-d'aider-dans-les-tâches-ménagères. Je l’ai prise, mais j’ai fait semblant d’avoir peur de renverser en roulant un peu mes yeux. Comme ça, j’ai pu marcher très doucement, je me suis arrêté dans le couloir pour poser l’assiette sur le radiateur qui a une tête plate, j’ai ouvert le pot, je l’ai vidé dans la sauce du lapin, j’ai remué avec une petite cuillère que j’avais cachée dans mon autre poche. Et je suis reparti vite vu que, même si ça m’avait pas pris longtemps du tout, le père-de-maman appelait déjà. Alors-ça-vient-gamin ? Comment-les-jeunes-peuvent-ils-être-si-lents-de-nos-jours ? On-voit-qu’ils-n’ont-pas-connu-la-guerre-les-privations-la-misère.

Mais il a arrêté d’appeler aussitôt que j’ai posé l’assiette devant lui. Il a pris sa fourchette, il a remis du sel et du poivre, parce-que-gamin-un-homme-un-vrai-aime-les-nourritures-relevées, et il a commencé à manger méga-vite pendant que je le regardais.

Après le déjeuner, le père-de-maman s'est installé dans le fauteuil à côté de la fenêtre. Marie-Céline-décidément-quand-donc-te-décideras-tu-à-acheter-un-poste-de-télé ? Ce-n'est-pas-que-ta-conversation-m'ennuie, mais-enfin-admets-qu’être-avec-toi-n’a-rien-de-passionnant. D’ailleurs-parfois-je-ne-m’étonne-plus-que-ton-mari-t’ai-quitté. Ha-ha-ha-ne-t’offusque-pas-je-plaisantais. Moi, j’osais pas trop le guetter pour voir s’il mourait tout de suite en bavant ou quoi. Même si j’aurais bien voulu. Alors, pour m’empêcher de guetter vu que ça serait louche si tout était pas comme d’habitude, je suis allé dans ma chambre.

L’embêtant, c’est que j’arrivais pas à comprendre ce que je lisais, même Croc-Blanc que je connais par cœur. Je me levais tout le temps pour aller écouter à la porte de ma chambre. Mais comme j'entendais rien, juste l'eau qui coulait dans la cuisine pour que maman lave les casseroles qui vont pas dans le lave-vaisselle, je repensais au livre des plantes de papa. Dedans, c'est marqué que les noyaux de pêche, c'est comme du cyanure. Le cyanure, c’est le poison qui est dans les dents des espions des vieux livres comme les Agatha-Christie que maman lit quand elle fait pas des x et des y. Et le muguet en plus des feuilles de digital, ça fait que le cœur bat trop moins vite et du coup, hop, ça fait mourir.

En même temps, j’étais pas sûr que j’avais mangé assez de pêches même si j’avais eu la colique. Et pour le muguet et les feuilles de digitales, le livre avait pas dit combien il en fallait pour faire hop du cœur. Donc je suis sorti de ma chambre. Vu que j’en pouvais plus d’attendre.

Dans la cuisine, maman essuyait la vaisselle et elle regardait par la fenêtre les gens qui marchaient à côté du canal en se tenant la main, ou même des plusieurs avec une poussette. Elle avait l’air triste, mais pas plus que d’habitude. En plus, je voyais encore le dessus de la tête du père-de-maman dans son fauteuil. Il avait pas bougé.

J’étais super-déçu. Mais vu que je voulais être sûr que j’avais pas eu la colique pour rien, je me suis dit je-vais-faire-comme-si-je-voulais-regarder-par-la-fenêtre-et-c’est-tout. Alors j’ai avancé, même si j’avais mon cœur qui tapait fort dans ma gorge. Et je l’ai vu.

Il avait la tête penchée sur le côté et les yeux fermés. Comme quand il fait semblant de dormir parce qu'il a dit avant je-suis-épuisé-à-rien-faire, c’est-terrible-Mariie-Céliine-ma-vie-est-un-enfer. Seulement là, il ronflait pas. Alors j'ai touché sa main, genre je-l’ai-pas-fait-exprès. Je me disais que s’il faisait semblant de dormir, il allait ouvrir les yeux. Mais lui, il a continué à pas bouger. Et sa bouche est restée ouverte. Elle bavait seulement un peu sur son pull gris.

Du coup, même si ça me dégoutait, j’ai pris sa main qui était toute froide et molle. Et j'ai secoué en disant tout bas grand-père-grand-père. Pour une fois, ça me gênait pas de l'appeler comme ça, vu que je savais que j’avais réussi.

Il était mort.


LE JOUR OU JE SERAI ORPHELIN


On a enterré le père-de-maman dans un cimetière pareil que celui que Mathias et Théophile ont fait dans Minecraft. Seulement là, il y avait pas des squelettes partout qui sortaient des tombes. Et c’était tant mieux parce qu’une fois, Mathias a été tué par le plus grand squelette. Après il est resté mort pendant au moins cinq minutes et du coup, il a perdu méga des points. Le père-de-maman, je suis pas sûr qu’il deviendra squelette vu qu’il a pas voulu être brûlé parce qu’il voulait revenir-d’entre-les-morts. Même si le revenir, c’est seulement après que les vers auront goûté ses yeux et sa peau pourrie dans la terre. Evidemment, le jeune curé de la messe de l’enterrement a dit Dieu-est-vraiment-fortiche-nous-ignorons-jusqu’où-peuvent-aller-ses-bontés. Mais papa, qui était venu parce qu’il est toujours poli mais sans Bismuth parce qu’il y avait personne à sauver-de-se-noyer dans l’église, il m’a dit tout-ça-ce-sont-des-foutaises. Moi, j’étais content vu que je voulais pas que le père-de-maman revient sans sa peau et avec ses yeux qui tombent sur ses joues.

En même temps, la nuit après le cimetière, je me suis quand même réveillé tout mouillé et avec mon cœur qui faisait boum-boum parce que le père-de-maman était debout à côté de mon lit. Et il me regardait. C’est seulement quand j’ai pensé très fort c’est-un-cauchemar-c’est-un-cauchemar qu’il est parti.

Dans le matin, vu que maman était encore plus stressée que d’habitude, elle a appelé le médecin. Ils ont parlé quand ils pensaient pas que j’écoutais. Et le médecin a dit j’ai-été-surpris-que-ça-ait-été-aussi-rapide, mais-avec-le-cœur-on-ne-sait-jamais. Ne vous-en-faites-pas, il-est-parti-vite-et-doucement. De-nos-jours, étant-donné-la-façon-dont-on-prolonge-à-outrance-des-cadavres-ambulants, il-a-eu-beaucoup-de-chance. A ce moment-là, j’ai été content que personne se doute de rien. En même temps, je me suis demandé si c’était vraiment mon mélange qui l’avait tué, le père-de-maman. Ça m’a embêté de pas pouvoir savoir. Et aussi d’avoir peut-être fait qu’il souffre pas avant de mourir. Vu que je le détestais plus que tout.

Pour le mélange qui me restait, j’ai tout jeté dans les toilettes parce que maman est pas malade de son cœur. En plus son médecin le sait, même si elle dit souvent à ses copines j’ai-des-palpitations-c’est-très-pénible. C’est vrai qu’elle a dû en avoir, des palpitations. Surtout quand elle a vu son père mort tout fripé et raide et baveux dans le beau fauteuil, même qu’il avait fait pipi dessus quand son cœur faisait hop. Peut-être que c’est pour ça que maman a pleuré. En tout cas, elle a jeté le beau fauteuil. Je crois qu’elle savait que jamais je m'y serais assis. Et papa non plus.

Après l’enterrement, papa est resté un peu à l’appartement à Reims pendant que maman mange les pilules contre le stress. Moi, j'aurais préféré aller à la maison de la Neuville-aux-Haies avec lui et Bismuth. Mais papa a dit il-ne-faut-pas-laisser-ta-maman-toute-seule-en-ce-moment.

C’est vrai que des fois, papa est trop bête tellement il est trop gentil. En même temps, bientôt, ça sera plus important du tout vu que j’ai eu une méga-formidable idée. Et je suis sûr qu’elle va marcher. Comme ça, après, j'irai vivre pour de bon avec papa à la maison de la Neuville-aux-Haies. Vu qu'il y aura plus personne pour me garder à Reims.

Vu que je serai orphelin de maman-chérie.

FIN

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Précision : Ce roman est disponible à la lecture sur ce site jusqu'au 8 avril 2017


La musique de l'épisode


© Christine Adamo - Tous droits réservés - Dépôt INPI n° 578480 du 01.12.2016

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