Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Fiction :
LE MOUSTIQUE

Fiction : LE MOUSTIQUE sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


LE MOUSTIQUE

une nouvelle de Dance Flore & Psycho-Pat


- Si c’est pas aujourd’hui, ça ne se fera jamais.
- Pourquoi tu dis ça ? Tu ne semblais pas si pressée avant-hier, qu’est-ce qui te prend tout à coup ?
- Avant-hier, j’étais seule, aujourd’hui, il y a cette dinde qui tourne autour et ça m’énerve.
- Qui ça ? La nouvelle ?
- Ben oui la nouvelle, de qui veux-tu que je te parle ? Tu n’es pas avec moi, réveille-toi un peu.

Alice est agacée. Elle passe la main dans ses cheveux blonds - ben oui, comme Alice dans la collection verte, elle a des lettres, quand même et elle s’est toujours senti un goût pour le mystère. Elle n’a pas son pareil pour dégoter les ragots, les rumeurs, les on-dits qui prennent très vite une allure de on-m’a-dit dans sa bouche - et essuie son nez encore un peu rouge. Ce n’était pas du tout prévu comme ça.

Il devait encore tirer la langue un moment pour que tout soit conforme à son tableau de marche. C’est ce qu’elle préférait, que chaque élément de sa vie entre dans ses prévisions. Et elle n’avait lésiné ni sur le maquillage ni sur les soutiens-gorges pigeonnants. Genre “ Tu es armé ou tu es content de me voir ? “ Là, c’était raté et ce simple fait expliquait sa nervosité.

Et cette imbécile de Mathilde qui ne comprenait rien ou faisait semblant de ne pas comprendre, parfois elle se demandait bien pourquoi elles étaient amies. Fagottée comme elle était, elle lui foutait la honte quand, par extraordinaire, elles sortaient boire un verre ou faire les magasins. Peine perdue pour Mathilde, foutue comme elle était, rien ne pourrait jamais la sublimer, pas comme elle. Ils en étaient dingues, de sa silhouette, dans son équipe de Twirling bâton, et elle voyait les yeux admiratifs des mecs comme des nanas quand elle levait haut sa gambette au galbe parfait mis en valeur par les collant résille. Ce n’était pas parce qu’elles avaient couché ensemble, ça aussi, elle l’avait planifié. Un genre de défi qui s’était avéré plus une corvée qu’autre chose mais elle avait au moins apporté un peu de bonheur à cette gourde. Elle n’avait par contre pas anticipé qu’elles resteraient en contact ensuite et que, peu à peu, elles formeraient un duo aussi complice, au point que celle-ci devienne une sorte de confidente sur laquelle tester ses projections.

Elle n’avait rien laissé au hasard pourtant, les détails avaient été comme d’habitude soigneusement listés et examinés, aucun grain de sable ne pouvait se glisser dans les rouages subtil de son plan séduction.

Une alternance de sourires et de moues, d’encouragements et de pas en arrière, de dîners acceptés et de sorties refusées, elle était maîtresse du temps et déciderait seule de ce qu’elle lui accorderait le moment venu pour parvenir à ses fins.

L’irruption soudaine dans le paysage de cette imprévue toute en dents blanches et décolleté profond brouillait ses perceptions et troublait le jeu en cours. Il fallait bien que cela arrive un jour, un improbable bâton dans les roues, c’était là qu’on voyait si l’on était capable de réaction ou pas. L’improvisation, pour détestable qu’elle soit, était un art qu’elle se devait de maîtriser également. On n’abandonne pas la place pour une paire de fesses rebondies ou un roulement de hanches, on se bat, on lutte, on gagne ! La reine du twirling bâton n’allait sûrement pas se laisser damer le pion par cette gourgandine. Non mais quoi ! Un 90 B à tout casser ! Y aurait du rembourrage là-dedans que ça l’aurait pas étonnée. Trop ferme pour être honnête, si on voulait son avis. Et elle s’y connaissait, ça oui.

- Et tu t’y prends comment alors ?
- La meilleure défense, c’est l’attaque. Crois-moi, elle n’est pas encore née celle qui contrariera une stratégie aussi parfaite que la mienne. Ce que tu vois se dandiner sottement est une peccadille, un rien, un incident, Un moustique par une belle soirée d’été, pas plus, il suffit de frapper au bon moment pour s’en débarrasser.
- Il va te falloir tout de même une sacrée tapette, il est tout en rondeurs gourmandes ton insecte piqueur et il n’a pas l’air de déplaire à sa proie.
- Où serait le plaisir si c’était facile ? Ouvre bien les yeux, tu vas voir du grand art !

Elle alla d’un pas ferme s’isoler dans les toilettes, remettre un peu d’ordre dans son maquillage, elle détestait la moindre imperfection, et se renifler une mini pichenette de remontant. Ah la garce, elle voulait jouer avec Miss Twirling ? Eh bien qu’à cela ne tienne.

Stratégie. Oui, c’était bien le terme. Un plan de bataille à chaque fois, un combat à livrer, une feuille de route précise et qui ne supportait pas d’encaisser le moindre empêchement ou revers. Gagner. Quel qu’en soit le prix.
Elle avait décidé de gagner Matthieu. Il serait à elle. Elle n’était même pas amoureuse. À dire vrai, elle le trouvait même assez con avec sa gueule chafouine et les grands airs qu’il se donnait. Même pas beau, même pas séduisant. Le cul trop gros et le biceps mou. Bref, un numéro sur sa liste. Mais un numéro obligatoire.

Alice tenait son petit carnet à jour, son “carnet de cul”, comme elle disait. Des noms, des dates, des rubriques et des notes. Plein de notes. Sur 10. Depuis sa première conquête. Chacun y avait eu droit. Elle le regardait de temps en temps, comme on relit ses articles ou son journal intime.

Chacun avait été l’objet d’une observation attentive, rigoureuse. Elle n’avait jamais perdu à ce jeu-là.
Et voilà que cette fille, cette Maïwenn se mettait entre eux ? Ouais ouais ouais, Ok, elle était mignonne et bien foutue, mais Matthieu était à elle, c’était prévu comme ça et pas autrement.

- Dis-donc, cette Maïwenn, tu la trouves comment, dit-elle à Mathilde d’un air désinvolte, une fois revenue des toilettes.
Mathilde connaissait trop bien Alice pour se faire avoir par sa petite mise en scène.
- Jolie. Décidée. Sympa.
Trois adjectifs qui sèmeraient la panique chez Alice, elle en aurait mis sa main au feu.
- Jolie ? Oui si tu aimes ce genre. Le genre siliconée. Moi c’est du vrai, fit-elle en faisant remonter ses seins, tu es bien placée pour le savoir ! C’est pas du toc !
Après quelques minutes passées à tortiller ses boucles de cheveux autour de ses doigts en faisant mine de regarder sa messagerie sur son smartphone, Alice ajouta, l’air de rien :
- Sympa ? Tu la connais alors ?

Occupée à se verser du thé, Mathilde sourit discrètement avant de lever la tête et de dire, du ton le plus convaincant, celui qu’elle avait appris au fil des ans à adopter lorsque la situation l’exigeait. Alice croyait tout savoir ! Tout ça parce qu’elles avaient couché ensemble ! Oui, bon. Elle y avait peut-être un peu cru, à l’époque. Peut-être. Un peu pleuré quand elle avait compris qu’elle n’était qu’une entrée de plus dans le carnet de cul. Un peu picolé et un peu foiré quelques mois de sa vie, ok, elle l’admettait. Mais elles étaient restées amies. Les meilleures amies du monde.

- Mais non, pas du tout, enfin, tu le saurais, je t’en aurais parlé. C’est une impression, elle a l’air sympa, voilà, c’est l’idée que je m’en fais.
- Ça ne m’étonne pas, tu ne vis pas sur terre, toi. Tout le monde est “sympa”, “joli”, “agréable”, ben voyons. Ma pauvre Mathilde, tu vas aller de désillusion en désillusion, tu ne vois le mal nulle part. Résultat ? Tu es seule. Et ça ne va pas s’arrêter demain, tu as le profil idéal pour te faire arnaquer. Regarde comme j’ai profité de toi ? Je t’ai eue quand je voulais et t’ai laissée tomber dès que j’en ai eu assez. Comme j’ai un bon fond, je t’ai gardée comme amie mais tu aurais pu tout aussi bien ne plus jamais me revoir. J’essaie de t’éduquer, de te donner des armes mais je constate avec dépit que tu ne m’écoutes pas beaucoup ou que tu n’es pas apte à retenir mes leçons.
- Je ne suis pas si seule, je t’ai, toi. Et ça n’a rien à voir, où vois-tu qu’elle est si redoutable cette Maïwenn ? Elle sirote son thé brûlant, soufflant dessus en faisant du bruit. Alice déteste ça, elle le sait.
Alice fait la moue, comme dégoûtée par les paroles de son amie. Elle secoue la tête, fait mine d’être peinée pour elle. Quelle gourde ! Pourquoi se traîne-t-elle un boulet pareil ? Faut croire qu’elle n’est pas aussi froide qu’elle le pense, qu’il y a de la bonté tout au fond de son coeur malgré tous ses efforts pour l’étouffer. Elle doit se méfier, c’est un sentiment qui peut vous faire perdre la tête, la bonté… La bon thé ! Ce qu’elle est spirituelle quand même ! la bon thé ! Et ça vient tout seul, même pas la peine de chercher ! Bon, suffit, cette idiote de Mathilde n’en comprendrait pas le sens, réservons ce jeu de mots pour quelqu’un qui en vaille la peine.
- Ça a tout à voir, réplique-t-elle, mais je te l’ai dit cent fois, je ne vais pas encore perdre mon temps. Cette dinde marche sur mes plates-bandes, c’est suffisant pour la mettre d’office dans la catégorie des nuisibles à éradiquer.
- ÉRADIQUER ? Tu n’y vas pas un peu fort ? Mathilde écarquille les yeux, elle a de ces mots Alice, elle réussit encore à la surprendre.
- Non. Pas question de laisser cette pimbêche aux nichons falsifiés perturber mes plans. Si tu renonces un jour, tu renonces toujours.
- Tu dramatises peut-être un peu. Au pire, ce sera une passade et tu récupéreras ce type tout penaud ensuite. Je te fais confiance, tu sauras lui faire payer son incartade.
- Décidément, tu ne comprends rien à la vie. Il est hors de question d’attendre ou de céder la place, c’est aujourd’hui que je le veux, pas après, je ne suis pas un second choix, moi !
Mathilde se tourne pour saisir sa tasse bouillante, elle ne veut pas qu’Alice perçoive l’éclat de ses yeux. Quelle garce, pense-t-elle.
- Téléphone-lui, dis-lui qu’on l’invite à se joindre à nous pour un restau ce soir, pas de temps à perdre. S’il a prévu de conclure aujourd’hui, il faut passer à l’action !
- Pourquoi moi ? Et je ne veux pas dîner avec vous, je vais te gêner…
- Ne discute pas, tu fais partie du plan et il ne va se douter de rien si c’est toi qui appelle. Juste une bouffe entre copains, tu arranges la sauce comme tu veux. Débrouille-toi pour une fois. J’ai une course à faire. Un sms dès que tu as son accord. Interdiction de te foirer, je ne te le pardonnerai pas. Ce soir, il va ressembler au loup de Tex Avery, ce petit con. Tu dois assister à mon triomphe, j’y tiens. Un tour chez le coiffeur et je me fringue comme une déesse. Elle ne va plus exister la bimbo, elle va s’évaporer.

Mathilde, restée seule, rince pensivement sa tasse et la met à sécher sur la paillasse. Décidément, Alice est incorrigible. Ca fait combien d’années qu’elles se connaissent ? Voyons, 10, 11 ans ? Quand elle avait vu débarquer cette fille dans sa classe de terminale et que l’ennui qui l’affligeait depuis la seconde s’était métamorphosé en une curiosité insatiable, puis un désir qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait connu auparavant. Elle avait beau avoir vite compris qui était Alice et ce qu’elle voulait d’elle, elle avait beau avoir lu en catimini le carnet de cul et avoir ainsi compris qu’elle ne valait qu’un 4/10, parmi les dizaines de prénoms des deux sexes mieux cotés qu’elle, elle restait attachée à Alice dont elle acceptait toutes les fantaisies avec résignation.

Un repas au restau tous les trois ? Mais pourquoi pas après tout. Alice sortant le grand jeu ? Elle savait ce que ça voulait dire, elle l’avait vu faire des quantités de fois. Jamais personne n’avait résisté bien longtemps.

Elle prend son téléphone et cherche dans les favoris. Voilà, Matthieu. Quelques mots, et hop, envoyé.
- Tu as raison, Alice, c’est aujourd’hui ou jamais, il y a trop longtemps que tout le monde te passe tes caprices, moi la première…

Ce qu’il y a de bien chez Arturo, c’est qu’il possible d’y faire un dîner raffiné dans la salle du fond ou se décider pour une simple bouffe pizza/salade rapide en restant du côté bistrot de l’établissement.

Mathilde a dû insister pour obtenir une table, le restaurant est renommé et elle s’y est pris un peu tard. Pas avant 21h30, a-t-elle réussi à arracher au finish ayant usé au maximum du charme de sa voix pour amadouer l’homme qui prend les réservations. Une table pour trois, ça ne se dégote pas aisément à la dernière minute.

Elle a prévenu Alice qui a bien entendu râlé à propos de l’heure, du lieu et de son empotée d’amie qui n’est vraiment pas apte à accomplir les missions les plus simples. Elle a prévu de manger à 20 heures, pas en pleine nuit ! Une fois toute sa bile bien déversée, elle fixe rendez-vous à Mathilde dans un petit troquet non loin de chez Arturo pour définir le plan ultime et le rôle qu’elle comptait lui voir jouer pour le reste de la soirée.

Nerveuse, Alice attaque son second Martini. Elles sont au fond de la salle du bar-tabac le plus proche du restaurant.

À la taille de ses pupilles lorsqu’elle était arrivée, Mathilde avait déjà compris qu’elle avait chargé sérieusement en poudre, le léger tremblement de ses mains et les tics qui fleurissent sur son visage confortent cette impression. Ça sent le stress et la coiffeuse lui a massacré les cheveux, la coupe mode prévue s’est transformée en paillasson informe plus propre à effrayer les oiseaux qu’à séduire quelque mâle que ce soit. Mathilde avait failli éclater de rire, elle s’était retenue à grand peine. In extremis, elle était parvenue s’en empêcher faisant passer pour un cri admiratif sa première réaction.

- Ah, toi aussi, tu aimes ? Je n’étais pas vraiment convaincue malgré les encouragements de Marjorie, la petite du salon qui a réussi à me décider. Il paraît que c’est ce qui se fait de mieux en ce moment, c’est très in, tu vois.
- Oui, oui, je vois, c’est réellement très très nouveau, ça ne peut pas aller à tout le monde non plus, il faut ta classe pour afficher ce style.
- Je ne te le fais pas dire. J’espère que ça va lui plaire. Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire tout de même pour parvenir à ses fins.
Mathilde ne sait plus à quel saint se vouer pour garder son sérieux et opiner au bon moment aux compliments que se lance son amie. Encore une demi-heure à patienter et les verres défilent entre deux passages de plus en plus fréquents aux toilettes de la star qui va soi-disant se refaire une beauté et revient de chaque escapade le bout du nez de plus en plus talqué. Son débit verbal s'accélèrent, ses gestes sont plus saccadés, ses rires explosent, vulgaires et provocants, son personnage froid et altier disparaît derrière un stress qui ne cesse d’augmenter. L’improvisation n’est vraiment pas son truc, le désastre anticipé par Mathilde prend corps plus rapidement qu’elle ne l’avait pensé.
Après un dernier verre exigé par Alice complètement démontée qui a décidé de faire attendre sa victime, elle assène à sa compagne avec un grand sérieux :
- Arriver à l’heure est un signe de faiblesse, apprends ça, Mathilde, tu te feras res..respect… respecter. Merde, je crois que je suis saoule…
- Penses-tu, un peu d’air et il n’y paraîtra plus, allons à pied jusqu’au restau, il est plus que temps.
Cahin caha, elles se mettent en route pour rejoindre Matthieu qui doit déjà patienter chez Arturo.

Il est déjà là, chic et souriant, bien coiffé et légèrement parfumé. En garçon bien élevé, il attend devant une table vide, il n’a pas voulu commander quoi que ce soit en l’absence de ses convives. Son sourire perd quelques watts à la vue de la créature échevelée, rouge à lèvres débordant sur le menton, le nez rouge et brillant, qui articule péniblement :
- M M M atthieu ! Tu...tu me payes un verre ?

Matthieu regarde, un zeste d’affolement dans les yeux, Mathilde qui, très calme, est occupée à asseoir comme elle peut Alice avant qu’elle ne s’étale par terre, elle lui lance une oeillade accompagnée d’un baiser.

Mathilde, mais qu’est-ce qu’elle me veut, celle-là ? s’étonne Matthieu, dont la gêne se mue de minute en minute en angoisse. Elle a vraiment cru que je pouvais... ? Juste parce que je l’ai écoutée et que j’ai pris un pot avec elle ? Oh non, c’est pas possible, le genre petite souris grise mal fagotée, c’est pas pour moi. Alice, bon, elle a un genre, du chien, si on aime les nanas qui flambent tout leur fric en coke et en whisky, elle a une certaine allure, pas mon genre mais quand même, je peux comprendre. Mais Mathilde, elle doit être très bien pour tenir une maison, je le vois repasser les chemises à la perfection et ne jamais égarer la moindre chaussette… Le repas risquait de réserver quelques surprises, donc.

- Mais avec plaisir, on va trinquer à l’amitié !
- L’amitié, tu te foutrais pas de ma gueule là ! Tu crois que je me suis fait épiler et coiffer pour des prunes ? On va baiser, ouais, et si ça se trouve, tu vaux qu’un trois, encore moins que Mathilde !
Il lance un regard de détresse à l’intéressée qui lui fait signe de ne pas tenir compte des remarques désobligeantes, elle fait tourner son poing fermé sur le bout de son nez afin qu’il comprenne bien que l’alcool est à l’origine des égarements de son amie qui renifle bruyamment à peine installée.
- Et ça, c’est de l’amitié ? continue la pocharde en levant bien haut sa jambe, dévoilant le haut de ses bas, ses dessous de dentelle et la jarretelle qu’elle fait claquer sur sa cuisse. C’est du tout emballé pour ton cadeau mon petit gars, me dis pas merci, ça me fait plaisir.
Les clients commencent à se détourner de leur assiette pour contempler, ébahis, l’ivrognesse qui ose un tel esclandre dans ce lieu raffiné. Plusieurs cherchent un serveur du regard afin que cesse ce scandale ridicule et pathétique.

Matthieu, de plus en plus gêné, propose de reporter le dîner, il ne sait plus où se mettre et envoie des SOS désespérés à Mathilde occupée à faire taire Alice. Autant tenter de détourner le cours d’un torrent de montagne avec une brindille. Celle-ci vocifère désormais des obscénités, détaillant par le menu ce qu’elle a prévu pour le reste de la nuit avec le jeune homme, braillant tout en même temps contre le service de merde de ce boui-boui incapable de lui servir un verre commandé depuis plus d’une heure, qu’elle veut voir le patron, exhortant Matthieu à faire quelque chose, que c’est lui l’homme, enfin à ce qu’il paraît, ça reste à prouver, qu’il doit se faire respecter…

Le patron, justement, arrive au plus vite, courroucé si l’on en juge par ses sourcils froncés et sa mine sombre. Calmement, il demande à Mathilde et Matthieu de bien vouloir débarrasser son établissement de leur encombrante amie avant qu’il ne doive faire appel aux forces de l’ordre pour tapage et ivresse publique. Le ton est ferme, impératif, ils sentent bien qu’il ne fait pas discuter ou tenter de négocier.

Attrapant chacun Alice sous un bras, ils l’entraînent vaille que vaille à l’extérieur, comptant sur l’air frais pour la requinquer. Celle-ci, toujours aussi remontée, chante maintenant à tue-tête, jupe relevée aussi haut que possible et lance alternativement ses jambes dans une espèce de très instable et maladroit french cancan, incitant Matthieu à se joindre à elle pour mettre un peu d’ambiance dans cet endroit sinistre.

À peine la porte franchie, ils tombent tous les trois sur Maïwenn qui débouche en courant du coin de la rue. Essoufflée, elle contemple, incrédule, le triste spectacle, ses yeux interrogateurs se portant alternativement sur Mathilde et Matthieu bien trop affairés à contenir les élans d’Alice pour lui faire un compte-rendu de la situation. Elle se joint à eux afin de les aider à parvenir jusqu’à un banc non loin de là, au grand désespoir de l’ivrogne.
- Non non non… p… pas...cette salope ! Vire tes nibards siliconés de ma vue, espèce de … de… de refaite.
Enfin assise, un peu plus calmée, après un “connards” retentissant, elle se met à bouder soudain, à leur grand soulagement.
Maïwenn prend enfin le temps d’embrasser Matthieu.

- Je suis en retard, pardon mon chéri, mais je vois que tu ne t'es pas ennuyé, dit-elle en désignant Alice.

Mathilde, habituée à être celle qui reste de côté, un peu stupéfaite tout de même, cache sa déception.
- Allez-y, il y a une table libre chez Arturo, je crois, dit-elle dans un sourire mélancolique. Je vais rester avec elle. J’appelle un taxi et je vais la coucher. Allez viens ma grande, on rentre chez nous.

- J’y suis allée trop fort, hein, c’est ça ? Une vraie femme, ça lui a fait peur, c’est ça, hein Mathilde ?
- Oui, c’est ça ma grande. Comme les autres, ils ont du mal avec les femmes de ton envergure, tu sais bien, ils préfèrent les petites meufs qui se laissent faire. Tu sais bien, comme avec Edouard et Serge. C’est des poules mouillées, ils ne te valent pas, allez viens, on rentre, je vais t’aider à te mettre au lit, tu n’y penseras plus à cet ingrat.
- Merci Mathilde, t’es moche et t’as un gros cul mais t’es sympa quand même. Tu restes avec moi cette nuit ?
- Mais oui, bien sûr, je ne te quitte pas…
- Tu empêcheras les moustiques de me piquer ? Ce sont des sales bêtes, tu sais…
- Entendu, promis, allez j’appelle le taxi.


La musique de la nouvelle


Ce texte est sous licence CREATIVE COMMONS

Fiction : UN RÊVE Fiction : LE FOYER OMAR SY Fiction : L'ÉTALE