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SOUS VOS APPLAUDISSEMENTS - 1

Fiction : SOUS VOS APPLAUDISSEMENTS - 1 sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


SOUS VOS APPLAUDISSEMENTS - 1

une nouvelle de Dance Flore & Psycho-Pat


Gilles avait insisté. Il voyait bien maintenant que c'était une grossière erreur. Il était perdu dans cette gare immense, il sentait l'appréhension et le trac nouer son ventre. Impossible de se repérer facilement, il vérifiait tout le temps le parcours que Marianne avait soigneusement écrit sur une feuille de classeur quadrillée.

Prendre le métro, c’était une première pour lui. Il serrait anxieusement les tickets dans sa main moite - est-ce que la machine les prendrait quand même s'ils étaient trempés, ne valait-il pas mieux les mettre dans sa poche ? Oui mais alors rester devant le portillon à la recherche du ticket, et les gens derrière qui s'impatienteraient, le prendraient pour le dernier des imbéciles, un provincial bien entendu, ça se voit tout de suite à sa gaucherie ridicule, pathétique, minable…
Oh non avec tout ça, il ne savait plus s'il avait bien suivi les panneaux pour le métro, merde, quel con.

Désorienté, le contact de son sac à dos trempant son t-shirt - maintenant, en plus, il allait sentir mauvais - il s'arrêta, regardant fiévreusement, l'affolement le gagnant de seconde en seconde, les magasins, les escalators, les escaliers, les couloirs, et la foule. La foule qui marchait vite, semblant savoir où aller et devant s'y rendre sans tarder, les yeux à terre, les lèvres serrées, faisant un détour pour éviter l'obstacle. Le cauchemar. Tant pis, se mettre sur le côté. Se calmer. Sortir posément le plan de Marianne et celui du métro. Rendez-vous dans le 8 ème à la sortie de la station Opéra. Ok, mémoriser le numéro de la ligne, le nom de la station sur le chemin coloré, du calme.

Tout était clair, ils avaient passé plusieurs soirées à en parler, Gilles et lui.

Gilles. Il l'avait surpris par son enthousiasme. Ils se connaissaient depuis longtemps, depuis qu’Arnaud était entré dans la boîte, vingt-trois ans auparavant. Gilles ne travaillait plus depuis des années, depuis sa maladie qui l'avait mis hors jeu et puis la retraite avait pris la suite. Mais les deux hommes s’appréciaient, même amour des longues conversations à table et des petits verres qu'on boit après le dessert, avec un peu de café de temps en temps, histoire de fabriquer un avenir de mots plus agréable, mêmes combats, même idéaux. Marianne les écoutait, fronçant les sourcils parfois, demandant une explication, commentant rarement. Elle était d'accord. Elle aussi elle savait ce que c'est, une vie usée. Ses parents étaient morts jeunes, n'avaient presque pas profité de leur retraite. La retraite pour des fantômes.

- Faut que t’y aille, t’as pas l’choix. Tu peux porter la voix des ouvriers là-bas, c’est pas si souvent qu’on a une occasion comme ça ! avait dit Gilles.
C’était facile pour lui, secrétaire de la Confédération, il avait l’habitude de la télé et des interviews. Arnaud, il était jamais sorti de son quartier, ou alors pour aller en vacances et pas trop souvent, il avait pas les sous pour ça. Il avait participé à ce bouquin de manière un peu forcée, pour dire ce qui était en lui depuis des dizaines d’années. La rage devant la destruction de tout ce que les anciens avaient bâti de leur sang et la tristesse de voir un à un disparaitre les copains, pour une erreur stupide ou rongés par des maladies professionnelles.

Il n’avait pas beaucoup étudié, malheureusement, il aurait bien aimé, mais à seize ans, il avait fallu embaucher à la fonderie, comme son père et son grand-père avant lui, juste le temps de passer le Brevet.

Ils étaient douze de son école à être entrés en même temps, il était le dernier à travailler encore. Dix morts, six sur le site, brûlés par une coulée, tués par la chute d’une pièce métallique ou tombés d’un échafaudage, quatre décédés à l’hôpital, bouffés par le crabe ou les poumons en lambeaux, imprégnés d’acide et de vapeurs toxiques. Restait Henri, invalide à cent pour cent, tétraplégique comme ils disaient, à baver sur son fauteuil depuis sa chute d’une échelle, quelques années auparavant.

Alors quand le localier de La Voix de L’Est lui avait proposé de l’aider à raconter son histoire, il avait accepté, pour eux un peu, et peut-être aussi pour tenter de préserver ce qui pouvait encore l’être avec ce énième plan de sauvetage définitif qui allait encore mettre deux cents ouvriers à la rue. Un soir de manif’, quelques apéros chez Émile et il avait dit oui, comme un con. Il aurait pas dû, c’était pas son monde.

Comment l’édition de ce modeste témoignage était-il parvenu jusqu’aux oreilles de Truquet, le Grand Manitou de la seconde partie de soirée du samedi à la télé ? Ça, il n’avait pas encore bien compris, pas complètement du moins. Un journaliste de sa chaîne, venu faire un reportage sur la lutte en cours, s’en était vu confier un exemplaire par son co-auteur. Le livre, paru dans une toute petite maison d’édition locale, n’aurait jamais dû obtenir une telle notoriété.

- Ça va pas, non ? lui avait-il répondu. C’est pas mon métier, je saurai jamais ! Manifester, tant que tu veux, défendre les gars ou nos acquis devant les patrons, pareil, mais ça, c’est pas pour moi !
- Mais si, c’est aussi une façon de se battre. Fais-moi confiance, tu t’en sortiras très bien, tu sais parler, je ne suis pas inquiet pour toi. C’est pas quelques intellos des beaux quartiers qui vont te faire peur, ou alors tu as changé, Arnaud, tu n’es plus celui que j’ai connu aux piquets de grève.

Deux heures, ça avait duré ce tir de barrage, chacun de ses arguments réfuté point par point, même sa femme s’y était mise, et les gosses aussi. À la fin, il avait capitulé et le regrettait amèrement désormais. Il aurait préféré une charge de CRS à ce qui l’attendait ce soir. Il ne savait pas vraiment quoi d’ailleurs, mais il ne serait sans doute pas à la fête.
D’accord, il pesait cent kilos, il était solide et dur au mal, n’était pas particulièrement timide, plutôt fort en gueule même, pourtant il se voyait comme un tigre dans un zoo, un des derniers spécimens que les spectateurs s’amusaient à voir encagé et inoffensif.

Il gambergeait depuis son départ ce matin et ne parvenait pas à se rassurer. La parlote, c’est bon pour les politiciens, pas pour ceux qui se font les trois-huit et perdent leur vie à trimer comme des bêtes pour un salaire de misère. Déjà, au boulot, il avait bien entendu certains dire qu’il allait choper la grosse tête et plus se sentir, même s’ils l’encourageaient à aller les défendre.

En plus, ils avaient tous promis de le regarder, en direct, et même de l’enregistrer ! Il avait dit à Marianne que c’était pas la peine qu’elle regarde, mais rien à faire, elle n’avait pas voulu en démordre. Ses fils non plus, leur père qui passe à la télé, qui cause dans le poste, ah ben quand même, ils n’allaient louper ça ! Pour rien au monde !
L’écrivain. C’est comme ça qu’on l’appelait dans l'usine.

Tu parles d’un auteur, toi.
Il avait juste raconté sa vie, celle de tous les jours, celles de ses camarades, celles des femmes qui faisaient ce qu’elles pouvaient pour que la famille ait à manger tous les jours et pour payer les factures. Il avait dit les files d’attente pour pointer à Pôle Emploi, les après-midi café-gâteaux où elles se retrouvaient entre copines, toutes dans la même situation, quand ce n’était pas pire, certaines harcelées par les huissiers et les maisons de crédit rapaces qui leur suçaient le peu de sang restant dans la carcasse. La vie comme il la connaissait depuis toujours, pas pour faire chialer ni se plaindre, mais pour qu’on sache et qu’on se souvienne.

Et Jean-Louis avait retranscrit le tout, assez honnêtement, sans en faire trop, mais c’était lui qui avait rédigé, Arnaud s’en serait senti incapable, ses grosses pattes n’étaient pas faites pour taper sur un clavier pendant des heures.

Jean-Louis lui avait dit :
- Allez, tu y vas pour nous, on parle tous à travers toi, tu nous représentes, c’est un peu comme si on était tous là, même les morts, là, avec toi.
Ça lui avait presque foutu les larmes, bon sang. Et il s’était soudain senti galvanisé, porteur d’une grande mission, un truc fort, qui compterait à jamais dans sa vie. Alors il avait dit oui, avec dans la tête les visages des vieux, des morts, des veuves et des orphelins, ses potes, sa famille, les siens.

Mais là, aujourd’hui, c’était tout juste s’il ne prenait pas son smartphone pour dire qu’il était malade, que sa femme avait eu un accident, que le train avait déraillé… C’est lui qui déraillait, fallait le faire, il avait promis, merde. Et les promesses, oui c’était dans l’air du temps de ne pas les tenir, mais lui, on pouvait lui faire confiance.

Debout au milieu du va-et-vient incessant de la foule, Arnaud retrouvait ce sentiment d’être investi d’une mission importante, de représenter les autres, d’être leur voix. Non, il ne se défilerait pas, il irait, coûte que coûte, vaille que vaille ! Il consulta son écran, plusieurs sms lui avaient été envoyés, des mails et des coups de fil. Il devrait attendre d’être plus tranquille pour s’en occuper. Retour au plan de Paris et du métro, l’entrelacs plutôt joli de lignes colorées, comme des spaghettis renversés sur une assiette par un cuisinier-peintre devenu dingue.

Allez, c’était pas si méchant, quand même, passer à la télé, des tas de gens seraient heureux d’être à sa place ! Personne n’allait le manger, ce serait l’affaire de cinq minutes, et même s’il devait être ridicule, eh bien qu’à cela ne tienne, pas grave. Ca serait une bonne pub malgré tout, une pub pour son livre, pour eux, là-bas, que personne ne connaît et dont on ne parle que quand il y a une grève, un conflit dur, des licenciements. S’il était ridicule, qu’au moins les copains ne le soient pas, il ferait de son mieux.

Gare de l’Est - Opéra c’était direct pas de changement, facile, ligne 7, direction Villejuif-Aragon. Une jolie ligne rose. Il avait faim d’un coup, plus que ce matin quand il s’était contenté d’un café malgré les exhortations de Marianne qui s’était levée plus tôt que lui et avait disposé tout ce que la maison contenait de victuailles sur la table, emballant les sandwiches dans du film transparent, ajoutant une bouteille d’eau - tu penses, avec ce que ça doit coûter là-bas - des biscuits, des chips, des serviettes en papier, des tonnes de nourriture qu’il lui avait paru totalement impossible de manger. Mais maintenant, il avait faim, son ventre gargouillait depuis qu’il avait recouvré son sang-froid. Plus tard, il voulait en avoir fini de ce périple avant tout. On lui avait donné rendez-vous à Opéra à 11 heures, il était très en avance, il trouverait bien un banc où s’installer pour casser la croûte !

Il n’avait pas été surpris qu’on ne vienne pas le chercher à la gare, ça n’avait aucune espèce d’importance, il était là pour parler de son livre, un point c’est tout. Arnaud, les émissions de télé, il en regardait comme tout le monde, après le boulot, le week-end, des conneries aussi, pourquoi le cacher, des trucs qui sont oubliés sitôt vus, les infos, quelques reportages. Oui la télé, c’était une compagnie, une anesthésie parfois, mais aussi le moyen de savoir ce qu’il n’aurait pas appris autrement. Sous vos applaudissements, c’était le gros programme du samedi soir, il avait un bol fou d’être invité à y figurer, il le savait bien, une exposition médiatique pareille, ça valait dix invitations sur le plateau de la télévision régionale, bien sûr. Même cinq minutes, ça valait le coup, Gilles avait bien raison.

L’Opéra ! Il n’était jamais venu à Paris, Marianne non plus alors elle lui avait demandé de faire quelques photos et de bien regarder pour elle. Pour leurs fils, pour tous les copains, même celui qui ne sortirait jamais plus de son lit et à qui ça devait faire une belle jambe, mais si, en fait, si, même pour lui.

Quand il écrivait avec Jean-Louis, enfin quand Jean-Louis l’enregistrait et l’écoutait parler, le relançant de temps en temps, prenant des notes - des noms, des dates, des lieux - sur son petit cahier à spirale, le truc à l’ancienne, il était obligé d’imaginer un lecteur pour avoir envie de parler. Et, sans pouvoir se l’expliquer, c’était à Henri qu’il pensait. C’était con, parce que Henri, il s’en foutait maintenant, il n’avait jamais beaucoup lu mais là, on était sûr qu’il ne lirait plus jamais, mais c’était pas ça, l’important. Pour Arnaud, c’était Henri son lecteur. C’était à lui qu’il parlait.

La télé, oui, elle était venue plusieurs fois sur le site, bien sûr. Avec les catastrophes, arrivaient les vautours modernes qui venaient se repaître de larmes et de douleur. C’était bien, le signe qu’on s’intéressait enfin à eux, mais finalement, la minute trente qu’on leur avait consacrée reflétait si mal leur réalité. Ils avaient fini par ne plus avoir confiance et même refuser de leur parler, la dernière fois. Ca avait donné une image d’eux encore plus négative mais au moins leur bonne volonté et leurs espoirs n’avaient pas été déçus.

Ça faisait partie des raisons pour lesquelles il était très très réticent. Pas de bons souvenirs. Mais Gilles avait su trouver les mots et il s’était laissé convaincre. Il avait vu la fierté de Marianne, d’Anthony et de Romain, ses fils, alors ça valait le coup d’être tenté, comme il avait fini par dire.

Au bout des marches, il s’était tourné et retourné, cherchant l’Opéra et puis, une fois trouvé, - Ah ben oui, ça crevait les yeux ! - admiratif du bâtiment, quand même un sacré truc, de rupins ouais, d’accord, mais c’était drôlement chouette. Quelques photos et la faim qui le tenaillait, la pensée des sandwiches de Marianne ne le quittait pas, ce tout petit lien avec elle, avec chez lui, sa région toute cabossée, toute foutue mais merde quoi, où on avait le droit de vivre aussi, pardon hein, de bosser et d’élever ses gosses.

Au moment de déballer son sandwich à la saucisse, un homme à l’allure juvénile et chic, petite barbe et veste légère sur une chemise bleu turquoise, des Converses rouges aux pieds l’aborda, dans un grand sourire :
- Arnaud ?
Complètement perdu dans ses pensées, Arnaud ne voyait absolument pas ce que ce grand jeune homme pouvait bien lui vouloir.
- Oui, répondit-il, éberlué qu’un parfait inconnu puisse connaître son prénom. Puis il revint à lui très vite et comprit qu’on était venu le chercher, les choses sérieuses commençaient et le repas, ben ce sera pour plus tard !Il n’avait soudain plus faim du tout, à vrai dire. Il remballa et rangea son déjeuner dans son sac à dos et se leva pour serrer la main de son interlocuteur qui l’observait, amusé.
- Vous aurez de quoi manger dans les loges, vous allez voir, ça sera sans doute meilleur…Vous avez prévu un autre vêtement ? lança-t-il à Arnaud, tout penaud, soudain conscient de son t-shirt pas très neuf et de sa veste en jean un peu effrangée.

Merde, il n’avait pas pensé à ça une seule seconde. Quel con. Il allait avoir l’air du plouc de service. Ben tant pis, un ouvrier, ça s’habillait pas chez Armani ou il ne savait quel autre couturier chic, tant pis. Il tenta de penser à ce que Gilles aurait dit. Probablement un “Ben non et j’en ai rien à foutre” bien senti. Il aurait eu raison. Ça lui rappela désagréablement certaines images vues aux infos montrant un candidat à l’élection qui déclarait qu’il fallait travailler pour se payer un costume…Ah oui, travailler, il n’avait jamais fait que ça, et ses potes aussi, et qu’est-ce qu’il en avait tiré ? Allez, le t-shirt ferait très bien l’affaire. Il suivit docilement le jeune homme, Nicolas, puisqu’il s’était poliment présenté, jusqu’aux studios, quelques mètres plus loin. En chemin, Nicolas avait parlé gentiment du livre d’Arnaud et de Jean-Louis qu’il n’avait pas lu, il avait eu la courtoisie de le préciser, mais dont il avait entendu dire du bien, et il lui avait donné deux ou trois conseils : rester concentré, ne pas penser aux spectateurs et regarder la caméra en face. Et tout irait super bien, il en était sûr. Ce n’était jamais facile pour les provinciaux, il le savait bien.
Arnaud se laissait guider, attentif aux paroles de Nicolas mais incapable d’en mesurer alors toute la portée.


Ça tournait aussi dans cette boutique, il n’en revenait pas de les voir tous courir d’un bout à l’autre dans couloir, casque sur les oreilles, micro au coin de la bouche, parlant seuls ou agitant des feuilles remplies de tableaux et de notes. Une ruche à l’heure de pointe !
Une jeune femme très sympathique lui avait dit de patienter dans cette loge, que la maquilleuse allait passer, qu’il pouvait demander tout ce qu’il souhaitait, et qu’Anissa, la petite brune - sans doute une stagiaire exploitée qui se tenait derrière elle et ne pipait pas un mot -, le lui apporterait. Il n’avait pas osé la faire revenir pour demander un café, pas l’habitude d’être servi, ça le gênait vraiment.
Impossible de rester assis là à attendre, le fauteuil était confortable, la pièce agréable mais ce n’était pas dans ces habitudes, sauf chez le médecin et le dentiste mais il pestait à chaque fois.

Debout sur le seuil de sa loge, il observait l’effervescence sans trop comprendre l’urgence qui semblait présider à toute chose ici. Rien de commun avec son environnement habituel même s’il y faisait pratiquement aussi chaud. Un jeune en jean passa devant lui sans le voir, c’est drôle, il ressemblait vaguement au fils de Lionel, celui qu’il avait fallu défendre quand l’agent de maîtrise avait décidé d’avoir sa peau.

Il avait une grande gueule aussi ce petit gars, son prénom ne lui revenait pas, il bossait bien et vite mais il était diabétique, le pauvre. Alors il devait parfois manger un gâteau ou un sucre, avaler quelque chose quand il ne se sentait pas bien. Ce salopard de Lemarchand l’avait plusieurs fois repris et s’était fait tout autant de fois envoyer sur les roses.

Rapport, demande de sanctions, lettres d’avertissement, convocation devant le DRH où, bien entendu, il l’avait accompagné en tant que délégué syndical.
Ah il avait chargé la barque, le petit chef ! Refus d’exécution des tâches demandées, inaptitude supposée au poste occupé, pauses trop fréquentes en dehors des horaires autorisés, et il ne savait plus quoi encore.

Pas la peine de trop s’attendre à ce qu’un cadre désavoue ses sous-fifres non plus, il s’attendait bien à batailler et devoir arracher la victoire, fort d’un certificat médical du médecin du travail et du fait que son jeune collègue ne posait problème à personne d’autre, que le conflit était né d’un abus d’autorité manifeste…

Rien n’y avait fait, la direction avait déclenché une procédure de licenciement pour faute lourde. Trois débrayages d’une heure sur chacun des trois postes avaient été nécessaires pour les ramener à la raison et à la simple justice. Ils avaient obtenu gain de cause parce que le carnet de commande était plein et qu’il fallait que l’usine tourne à cent pour cent de ses capacités, sinon l’affaire était entendue, le petit jeune aurait pu aller s’inscrire au chômage. L’autre abruti de chef avait changé d’atelier avec la satisfaction d’une promotion. Quel monde invraisemblable tout de même.

Il regarde sa montre, 14 heures, ça ne va plus tarder. Il mange les petites bouchées dont il est bien incapable d’identifier le contenu, pioche dans les amuse-bouches et les macarons de toutes les couleurs qu’on a mis à sa disposition, prend un verre d’eau, pas l’alcool qui lui est proposé, il a trop peur de dire des bêtises.

La maquilleuse n’est toujours pas passée, il se demande si on l’a pas oublié dans son coin.
Ce doit être elle, la blonde là-bas qui entre dans une loge, deux portes avant la sienne, une valise dans chaque main. Ça va encore faire rigoler les copains quand il leur racontera, pense-t-il en souriant. Marianne aussi va se moquer de lui, tendrement mais elle ne va pas le rater, il le sait.

Comme il a envie qu’elle soit là avec lui ! Il l’appellerait bien mais risque d’être interrompu, il ne sait pas combien de temps l’esthéticienne passe avec chaque invité, il craint de la voir débouler alors qu’il est en pleine conversation.

Et il fait bien puisqu’effectivement, à peine deux minutes plus tard, la jeune femme débarque avec ses valisettes de produits odoriférants qui emplissent aussitôt la loge de senteurs lui rappelant les rayons cosmétiques du supermarché où il accompagne parfois, en rechignant, Marianne, le samedi après-midi.

Il se sent encore une fois ridicule sous les pinceaux et les poudres anti-reflet dont la maquilleuse recouvre son visage.. Comme chez le coiffeur, elle lui fait enfiler une sorte de blouse et se met au travail sans tarder. Il pense qu’il doit y avoir du boulot, ça le fait sourire malgré tout. Elle pépie gentiment tout en travaillant, lui pose quelques questions, son bavardage léger est certainement destiné à le détendre et c’est vrai qu’il se sent angoissé et qu’il a l’impression de ne pas être à sa place dans ce décor.

Truquet passe en coup de vent, lui serre la main, lui assure que tout va bien se passer alors qu’il a les yeux fermés et sent les poils soyeux passer sur ses paupières. Pas le temps de les rouvrir qu’il repart déjà.

Un assistant lui succède, demandant à Élodie de se dépêcher, ce qu’elle fait, un peu de fard ici et là, un dernier coup de brosse et elle semble satisfaite de son travail, se retire pour passer au client suivant.

Entrée plateau dans cinq minutes, il faut suivre le jeune homme, après que celui-ci lui pose un mini-micro sur le col de son t-shirt et passe un fil par dessous relié à un émetteur fixé à sa ceinture. Ils cavalent dans un dédale de couloirs, faisant attention à ne pas se prendre les pieds dans les câbles, pour finalement attendre, attendre encore, le coeur à cent à l’heure, entendre sans comprendre les paroles apaisantes de son guide, s’arrêter devant un épais rideau, les mains plus moites que jamais.

Ce sera long, on l’a prévenu, des heures à rester assis, il passe en dernier, mais il doit être là dès le début. C’est Plantard, le politicien nouveau genre du mouvement Avancez !, au pouvoir depuis peu, qui ouvre le bal. Ceux-là, pense Arnaud, c’est comme le Beaujolais du même tonneau, ils n’ont de nouveau que le nom, une étiquette trompeuse pour vendre de la piquette au gogo.

Il sera suivi d’un réalisateur dont il a oublié le nom, d’un musicien et d’un acteur qu’il n’a jamais vu. Ils se saluent tous, regroupés dans les coulisses, attendant le top pour aller sagement s’asseoir, sauf Plantard, qui doit arriver le dernier, comme une star. Les autres, en habitués, parlent de tout et de rien, de gens qu’il ne connaît pas, de financement, de production, de choses qui ne font pas partie de son univers. Il ne tente même pas de suivre leurs conversations, encore moins de se risquer à intervenir, il n’y prête guère attention, tendu, anxieux, soudain incapable de se souvenir de ce dont il est censé parler, sa mémoire fiche le camp, dégouline hors de son cerveau qui ne semble plus capable de grand-chose. Sa bouche est sèche, il transpire, il envie la décontraction des autres invités, que rien ne semble impressionner.

Il perçoit les applaudissements, le présentateur commence son show, se gaussant d’un ou une telle, glissant un mot qu’il est le seul à trouver bon à la fin de chaque intervention. Le public, docile et rompu à l’exercice, applaudit après chaque saillie.
Un par un, les invités pénètrent dans l’arène jusqu’à ce qu’on lui dise :
- C’est à vous !

Il sort alors en pleine lumière, ébloui, une musique tonitruante dans les oreilles, il n’entend même pas ce qui est annoncé, attentif à ne pas se casser la gueule dans l’escalier plutôt raide qu’il doit descendre, manquerait plus que ça. Comme un automate, il va jusqu’au siège qu’on lui a indiqué. Tout au bout de la rangée, à côté du réalisateur.

L’animateur commence son tour de table...

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